Dakar en Arabie saoudite : Était-ce vraiment une bonne idée ?

Dakar en Arabie saoudite : Était-ce vraiment une bonne idée ?

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Le désert de Nazca, au Pérou, lors d'une étape du Dakar en janvier dernier. | © FRANCK FIFE / AFP.

Sport

Après 29 éditions entre l’Europe et l’Afrique et 11 en Amérique latine, le Rallye Dakar, le plus célèbre des rallyes-raid, fait de nouveau ses valises pour prendre un nouveau départ plus que controversé en Arabie saoudite.

Il est le plus mythique des rally-raid et son nom fait s’hérisser les poils de tout bon pilote amateur ou professionnel. Le Rallye Dakar, qu’on appellait anciennement Paris-Dakar, créé par Thierry Sabine en 1978, s’apprête à tourner une nouvelle page de son histoire. Disputée entre l’Europe et l’Afrique jusqu’en 2007, avant de déménager en Amérique du Sud pour se prémunir de la menace terroriste, l’épreuve retourne de l’autre côté de l’Atlantique, en Arabie Saoudite, pour au moins cinq ans. Un choix stratégique qui fait jaser, tant les droits de l’homme sont régulièrement baffoués au sein de cette monarchie absolue du Moyen-Orient.

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Cette fois-ci, les raisons du nouveau déménagement sont bien différentes. « Depuis mes premiers souvenirs et mes premières expériences du Dakar, j’ai toujours considéré que ce rallye à part portait en lui le concept de la découverte, du voyage vers l’inconnu. En allant en Arabie saoudite, c’est bien entendu cet aspect qui me fascine. Je suis certain que ce même sentiment va animer tous les pilotes et copilotes ». Ça, c’est la version officielle avancée par David Castera, directeur de l’événement, dans le communiqué qui a annoncé le changement de cap.

Un choix stratégique vers un horizon fait de pétrodollars

Mais les véritables raisons sont à aller chercher ailleurs. L’Amérique latine traverse une période des plus compliquées au niveau économique et les politiques d’austérité s’accumulent. Ces dernières années, l’organisation du rallye s’était compliquée, certains pays rechignant à débourser les sommes réclamées pour accueillir l’épreuve. L’édition 2019 du Dakar, dont le tracé n’est pas sorti des frontières du Pérou, en est l’illustration parfaite. Pour la première fois de son histoire, le rallye-raid n’a d’ailleurs visité qu’un seul pays.

La volonté de quitter l’Amérique du Sud se faisant de plus en plus pressante, il était nécessaire pour l’organisation de trouver un nouveau point de chute. L’Arabie saoudite, dans sa recherche d’ouverture sur le monde [et notamment celui du sport], n’a pas résisté à l’envie de saisir une telle occasion. Après un match amical de football entre l’Argentine et le Brésil en octobre 2018, la Supercoupe d’Italie qui a opposé la Juventus Turin et l’AC Milan en janvier 2019 ou encore le Grand Prix inaugural de la saison de Formule E en décembre 2018, l’Arabie saoudite s’offre un « événement mondialement connu », s’est d’ailleurs réjoui le prince Abdulaziz bin Turki AlFaisal Al Saud, président de la Saudi Arabia General Sports Authority. « Notre pays est passionné par le sport et notre objectif stratégique est de nourrir cet appétit », ajoutait-t-il encore. Un appétit d’ogre nourri par les pétrodollars de la monarchie arabique, qui détient Saudi Aramco, le géant du pétrole devenu entrepise la plus rentable du monde. Elle a dégagé un bénéfice net de 111,1 milliards de dollars en 2018.

La triste guerre yémenite

Le choix d’Amaury Sport Organisation (ASO), l’organisateur d’événements sportifs français qui gère notamment le Tour de France, Paris-Roubaix ou Paris-Nice, sûrement guidé par ces capitaux à peine croyables, en vient tout de même à nous surprendre. Tout simplement car l’Arabie saoudite a comme qui dirait un peu du mal avec les droits de l’homme. Le cas le plus alarmant et le plus urgent est celui du Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule arabique qui sert de champ de bataille aux deux grandes puissances voisines, la monarchie saoudienne et l’Iran. Depuis 2015, plus 10 000 personnes auraient été tuées, 60 000 blessées et 3,4 millions déplacées, clame l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le nombre de tués serait cinq fois plus élevé, estiment certaines ONG. Après quatre années de guerre, un faible espoir est né en décembre dernier avec la signature d’accords entre belligérants, mais ces accords peinent à être appliqués. De récentes révélations ont accentué le malaise, de nombreux pays étrangers, dont la France, ayant directement armé les Saoudiens.

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Jamal Khashoggi, tué à Istanbul le 2 octobre 2018. © Balkis Press.

Vous avez dit droits de l’homme ?

Autre ombre au tableau, l’affaire Jamal Khashoggi, journaliste et opposant saoudien tué le 2 octobre 2018 dans l’enceinte du consulat de son pays à Istanbul. Selon des responsables turcs, Khashoggi a été assassiné par une équipe d’agents venus de Ryad. Une affaire qui a fait le tour du monde et terni les relations de la monarchie avec la communauté internationale. Mohammed ben Salmane, le prince héritier considéré comme l’homme fort du royaume, a clairement été déclaré comme étant le commanditaire de cet assassinat, notamment par des responsables turcs et américains. Intouchable, et faute de preuves, le prince ne doit pas être trop inquiet, plus occupé à continuer d’emprisonner des journalistes et faire fructifier les acquis du pétrole.

Pas plus tard qu’hier, justement, Humans Right Watch nous rappellait un autre cas désolant : celui de l’activiste Waleed Abu al-Khair, condamné en 2014 à 15 ans de prison en raison de ses activités liées à la défense des droits humains. « Étouffer toute contestation pacifique par le biais de peines de prison aberrantes reflète l’absence de volonté du gouvernement saoudien de mener de sérieuses réformes politiques et civiles », fustige Michael Page, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de l’organisation.

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Mohammed ben Salman, l’homme sulfureux de la monarchie. © Balkis Press.

Citons également les noms de Loujain al-Hathloul, Hatoon al-Fassi, Aziza al-Yousef, ces femmes saoudiennes arrêtées il y a maintenant onze mois et toujours emprisonnées. Pourquoi sont-elles poursuivies ? Officiellement … pour espionnage. « Elles ont un réseau, des connexions avec des représentants de gouvernement [étranger], et leur livrent des informations », affirmait Mohammed ben Salmane à Bloomberg en octobre dernier. Mais encore une fois, des raisons bien plus obscures seraient à l’origine de ces arrestations : leur militantisme pour les droits des femmes, qui ne serait tout simplement pas toléré au pays de l’or noir.

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Début 2018, le Rallye s’était déjà retrouvé sous les feux des projecteurs pour son impact écologique désastreux. L’association « Agir pour l’environnement » accusait l’épreuve d’émettre directement près de 40 000 tonnes de CO2 pendant la course. Dans son histoire, le Rallye a toujours été un friand des polémiques. En 2016, Le Monde rappelait la triste moyenne de deux morts par an, soit 73 morts depuis la création du Rallye. Le mensuel Capital, en 2017, s’interrogeait : « Faut-il arrêter définitivement le Rallye Dakar ? ». Une question dont la réponse paraît, tristement, évidente.

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