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Roger Federer : « Je ne pense pas avoir perdu la rage »

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Roger Federer à Roland Garros 2019. | © Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Sport

Le joueur aux 101 trophées n’était pas revenu à Roland-Garros depuis quatre ans. Cette année, il compte bien repartir avec la coupe. Nous l’avons rencontré.

 

Paris Match. Vous êtes sans doute le champion sportif le plus connu de la planète…
Roger Federer. Je ne crois pas, mais si vous le dites…

Arrive-il, dans certaines parties du monde, qu’on ne vous reconnaisse pas ?
Mais oui ! C’est même très sympa. Récemment, dans le cadre d’un voyage pour ma fondation, je suis allé en Zambie, où ils ignorent tout du tennis ! Même dans d’autres endroits, ça peut arriver de temps en temps. Et, d’ailleurs, j’arrive à avoir une vie normale avec mes enfants et ma femme. Mais je n’ai pas à me plaindre. Et habiter en Suisse, où on est discret de nature, ça a toujours beaucoup aidé.

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Vous arrive-t-il d’aller en vacances dans des lieux isolés, sans WiFi ?
Sans WiFi, quand même pas ! Mais les vacances avec ma famille, c’est sacré. Deux fois par an. Quand je programme mon année, je commence par ça. Ma femme et moi, on voit où nous pouvons caler quinze jours ensemble, avec nos enfants. Parfois, on invite mes parents. C’est capital, pour mon mental, de passer du temps « seuls ensemble ». Cela me donne l’énergie pour pouvoir pousser, ensuite, dans ma vie de tennisman. En général, on privilégie des vacances soit à la plage, soit à la montagne. J’aime la nature et cela me permet de décompresser. Moi qui passe mon existence dans les grandes villes, qui vis avec de l’adrénaline toute l’année, je suis simplement content de ne rien faire pendant deux semaines.

Vous ne vous entraînez pas du tout ?
Avant, non, je ne m’entraînais pas. Maintenant, dans la dernière partie de ma carrière, j’essaie de reprendre la raquette au bout d’une semaine. Histoire que les courbatures ne soient pas aussi extrêmes… Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles je joue encore.

Vous avez 38 ans…
Je fêterai mon trente-huitième anniversaire en août. Pour le moment, je profite encore de mes derniers mois à « seulement » 37.

Vous avez pratiquement tout remporté dans votre carrière, vous avez une vie de famille épanouie. Gagner n’est sûrement plus aussi important que lorsque vous étiez jeune ?
Je ne pense pas avoir perdu la rage. Marié ou pas, avec ou sans enfants, mon équilibre a toujours été là. Déjà, avant, j’étais bien dans ma peau. Ce qui a peut- être changé, c’est ma capacité à pouvoir oublier très rapidement une défaite difficile. Quand j’étais jeune, c’était terrible. J’étais triste toute la journée, et encore le lendemain au réveil. C’est important que les défaites fassent mal. On doit apprendre d’elles. Aujourd’hui, je fais en sorte que cela dure une demi-heure maximum. Très vite, dès les premières interviews, je prends de la distance. Et rentré chez moi, c’est comme si le match n’avait pas eu lieu. Je n’ai vraiment aucune envie de rapporter « ça » chez nous. L’année dernière, cela a été dur de perdre en cinq sets à Wimbledon, après avoir eu une balle de match. Mais préserver ma famille de la déception est devenu ma grande force.

« Le circuit du tennis, c’est mon autre famille »

Vous ne parlez pas tennis à la maison ?
Si, de temps en temps. Les filles comprennent mieux, puisqu’elles auront 10 ans au mois de juillet. Mais à 5 ans, les garçons ont pigé ce que je fais : il y a des coupes à gagner, un classement, des tournois qui nous font voyager sur la planète, mes entraînements… Ils savent que le circuit du tennis, c’est mon autre famille. Les enfants adorent voyager et j’en suis content. Je ne leur impose rien en ce sens.

En cas de défaite, comment réagissent vos filles ?
Parfois, après que j’ai gagné un match « immense », elles me disent : « Allez, viens jouer aux Lego ! » sans que j’aie eu le temps de poser mon sac. D’autres fois, je rentre après une énorme défaite et elles s’inquiètent de savoir si je vais bien. Cela dépend. À l’évidence, le tennis occupe une grande part de ma vie, donc de la leur, mais notre maison n’est pas remplie de choses faisant référence à lui. Je veux qu’elles aient une vie aussi “normale” que possible.

Les enfants assènent quelquefois des vérités brutes qu’eux seuls peuvent dire. Cela arrive-t-il chez vous ?
Bien sûr. Parfois, les filles me demandent sans filtre : “Mais, papa, pourquoi t’as perdu ? C’est nul !” ou “Il était si fort que ça, l’autre ? La prochaine fois, il faut que tu le battes !”

Vos enfants se sont-ils mis au foot ?
Mes fils, oui, et aussi au tennis. Les filles sont plus portées sur l’équitation, la natation et le golf.

Vous avez une fondation qui vient en aide aux enfants en difficulté en Afrique. Avez-vous jamais songé à adopter, avec Mirka ?
Avec nos quatre enfants, ce n’est déjà pas facile ! Tous ces voyages autour du monde à organiser, c’est beaucoup de boulot. Mais j’admire infiniment les gens qui le font. C’est un long processus. Nous avons des amis qui l’ont fait, donc je sais. C’est fabuleux de pouvoir ainsi donner une chance à des enfants. J’essaie d’apporter ce que je peux avec ma fondation, mais pour l’instant on ne discute pas d’adoption avec Mirka.

Avant de rencontrer Mirka, vous n’aviez pas remporté de Grand Chelem…
Et même aucun tournoi !

Ce n’est pourtant pas elle qui sert sur les balles de match ! Que vous a-t-elle apporté ?
Elle m’a fait grandir plus vite, m’a donné une stabilité. Transmis son expérience, aussi. Elle a trois ans de plus que moi. Je l’ai connue aux JO de Sydney en 2000. J’étais un gamin, j’avais 18 ans. Elle-même avait été joueuse professionnelle quelques années auparavant. Du coup, elle a pu m’apprendre ce qui allait m’arriver. Quand on débute, la vie d’un tennisman pro est complexe. Elle a su m’apporter le soutien dont j’avais besoin. Et quand j’ai commencé à gagner, à découvrir la pression et les sollicitations, elle était là pour m’aider. C’est elle qui gérait la presse quand je n’avais pas d’agent. Aujourd’hui, elle est ma femme et la mère de mes enfants, et elle s’est éloignée de ça. Cela fait douze ans qu’elle n’a pas donné d’interview. Pour se protéger. C’est mieux pour elle, pour moi et pour nous tous. Cela lui permet de mener une vie plus “normale”. On est très contents de la façon dont ces vingt ans se sont déroulés. Derrière la réussite d’un homme, il y a une femme, dit-on. J’en suis l’exemple parfait.

Dans les années 2004-2006, vous-même aviez confié avoir “créé un monstre” qui ne devait jamais perdre. Aujourd’hui, le monstre n’est-il pas cette personne hyper connue, tellement sollicitée et adulée ?
Avec les réseaux sociaux, les superlatifs arrivent vite. Parfois, les médias, les sponsors ou d’autres vous renvoient l’image d’un Superman. Mais cette personne-là n’existe pas. On vit sur la même planète. J’ai la chance d’inspirer beaucoup de gens, d’être une idole pour les enfants, et ça me plaît, mais je ne me laisse pas embarquer dans ce côté “super- héros”. Grâce à mon entourage, je garde les pieds sur terre. J’essaie de rester moi-même. Authentique en toutes circonstances, sur le terrain et en dehors. Sinon les gens sentent que c’est faux.

Avez-vous d’autres passions que le tennis ?
J’ai dû cesser de pratiquer d’autres sports que j’aimais beaucoup, comme le squash, le basket, le foot, le ski. Mais je compte bien refaire de tout ça quand j’aurai pris ma retraite. Sinon, j’avoue que j’aime, et ma famille aussi, bien manger. Nous sommes allés chez Alain Ducasse la semaine dernière, par exemple. C’est important pour moi de décompresser. J’aime beaucoup dîner avec des copains ou aller visiter des musées, des galeries d’art. Pendant Bercy, je suis allé à la Fondation Louis Vuitton voir l’expo de Basquiat. Il y avait beaucoup de monde, mais les gens étaient sympas et m’ont laissé tranquille. Ils étaient là pour admirer des œuvres, pas pour regarder un joueur de tennis. Dans ce contexte, les gens sont naturellement très respectueux.

Vous aimez lire ?
Plutôt les journaux et les magazines, moins les livres. Ce sera une activité à laquelle je m’adonnerai dans mon après-carrière.

Vingt ans se sont écoulés depuis votre premier Roland-Garros. Que dirait le Roger de 2019 au jeune Federer de 1999 ?
“Tu ne vas pas croire ce qui va t’arriver ! Les vingt prochaines années vont être excitantes au-delà de ce que tu imagines !” Quand j’ai commencé, j’ambitionnais de jouer devant un public suisse énorme. Et j’ai fait cent fois plus… Je lui dirais pourtant que, parfois, ça sera dur. Et qu’il faudra rester positif malgré tout. Ne pas se décourager, car il y a toujours une autre chance. Et que, paradoxalement, même si ces vingt ans filent vite, il a aussi le temps : “Jeune Roger, sache que tu ne dois pas absolument tout faire aujourd’hui ou demain. Tu as le temps pour construire sur le long terme.”

On vous voit, aujourd’hui, toujours cool et relax. Mais, à 20 ans, vous aviez un tempérament volcanique. Vous jetiez parfois vos raquettes sur le court !
C’est vrai. Beaucoup de gens me disaient de me discipliner, mais il fallait que cela passe par moi. Que je me pose la vraie question: est-ce que je veux vraiment faire tout ce qu’il faut pour mieux me maîtriser, ou pas ? Ça a pris du temps. Je me suis cherché. Comment avoir la meilleure énergie ? Ne pas trop en brûler en s’énervant ? Je suis parfois allé trop loin de l’autre côté, en devenant presque “indifférent” à ce qui se déroulait sur le court. Peut-être avais-je besoin de passer par là pour trouver le meilleur équilibre plus tard. Ça m’a pris deux ans, de 2001 à 2003, l’année où j’ai remporté mon premier Grand Chelem. Puis les victoires sont arrivées et m’ont beaucoup calmé. Elles m’ont donné de la confiance, car j’étais assez timide. Les tapis rouges, parler à des gens, les médias…, tout ça faisait un peu peur. Progressivement, on s’habitue, et le sang ne bat plus aussi fort dans vos tempes quand il faut s’exprimer devant un large public. Cela s’appelle l’expérience, tout simplement. Alors, j’ai pris encore plus de plaisir et j’ai senti que mon potentiel pouvait s’exprimer davantage.

« Je ne savais pas que j’étais aussi émotif »

Vous êtes quelqu’un de très sensible. Il vous est souvent arrivé de pleurer après une défaite, et même après une victoire. Mais vous avez aussi le mental d’acier qui permet de réussir une telle carrière. Comment gérez-vous ces deux extrêmes ?
Honnêtement, à mes débuts, je ne savais pas que j’étais aussi émotif. En remportant la Coupe Davis contre les Américains à Bâle, chez moi, sitôt la pression de la balle de match évacuée, j’ai senti monter une émotion qui m’a fait pleurer. Quelques mois plus tard, je bats Pete Sampras, l’homme aux quatorze Grands Chelems, sur sa surface, à Wimbledon ! Et rebelote… Je découvre alors l’intensité des émotions que le sport peut procurer. Dans d’autres moments vraiment forts, cela s’est reproduit. Et j’en suis très content, car je me souviens beaucoup plus de ces moments- là que de certaines victoires. J’ai toujours voulu jouer les gros matchs, devant un gros public, avec beaucoup de pression. Je ne suis pas versé dans l’astrologie, mais peut-être est-ce parce que je suis un Lion : on aime bien se montrer et, après, se retirer dans sa tanière.

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Y a-t-il encore des rencontres qui vous rendent nerveux ?
C’est davantage tout ce qui précède… Le protocole, tout ce qu’on n’a pas l’habitude de faire dans la vie en temps normal. Quand on rencontre le Pape, un président ou la famille royale d’Angleterre, il y a des tas de contrôles, comme dans les aéroports. Parfois, ce qui a précédé a généré tellement d’attente qu’au final on est déçu. On dit qu’il ne faut pas rencontrer ses idoles.

Revenir à Roland-Garros cette année, c’est vraiment motivé par le plaisir ?
J’ai raté ce rendez-vous pendant trois ans, mais sans vraiment le vouloir ni le prévoir. Revenir cette année, vingt ans après mon premier, dix ans après ma vic- toire, c’est vraiment spécial, d’autant que j’adore le public français. C’est ici, à Toulouse et à Marseille, que j’ai eu mes premiers bons résultats. Sans oublier la Coupe Davis à Lille. J’ai énormément de liens avec le public français, qui adore le tennis… Pouvoir jouer à nouveau dans la capitale, c’est vraiment un grand moment pour moi.

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