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J’ai participé au marathon de la bière (et c’était la folie)

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Passé un certain kilomètre, les coureurs se servent leurs bières eux-mêmes. | © Beer Lovers Marathon

Sport

Enfin, quand je dis « participer », j’entends « servir des bières ».

Ce dimanche de Pentecôte, et comme chaque année depuis quatre ans, la ville de Liège accueillait le désormais célèbre mondialement (ou presque) Beer Lovers Marathon (marathon de la bière, en français). Oubliez tout ce que vous pensiez connaître d’un marathon de la bière. Ici, pas question de passer d’un bar à l’autre pour affoner un maximum de gens en un minimum de temps et de terminer torché en deux heures.

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Quand les organisateurs vous parlent d’un marathon, ce n’est pas une blague. Ce dimanche, dans les rues de la cité ardente, 1800 femmes et hommes déguisés ont pris le départ d’une course de 42,195km à terminer en 6h30 chrono. Et la bière dans tout ça ? Elle attendait les coureurs aux points de ravitaillement, dans 16 des 18 stands prévus. Le concept n’est pas neuf. En France, ils font la même chose avec le vin, au marathon du Médoc, notamment ou en Écosse, au Dramathon et sa route des whiskies. Mais voilà, on est en Belgique et c’est la bière que les organisateurs ont décidé de mettre en avant. La bière belge bien sûr. Et plus c’est local, mieux c’est.

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La joyeuse bande, juste avant le départ. ©Sepulchre Marc-Antoine/Beer Lovers Marathon 2017

Un joyeux bordel

Comme tout bon marathon qui se respecte, la veille de la course est consacrée à l’incontournable pasta party. On fait le plein de sucres lents, histoire d’être en forme pour le lendemain et on déguste ses pâtes dans une ambiance bon enfant. Je n’ai jamais participé à un autre marathon, mais quand on parle de pâtes la veille d’une course, je trouve ça quand même malin. Je me dis que si tous les marathons ont instauré cette tradition c’est que l’idée à un bon potentiel pour mettre les coureurs dans une forme olympique afin d’avaler les 42km du lendemain. Mais on est au marathon de la bière et, à peu de chose près, pour chaque main qui tendait son assiette pour que je lui remplisse une énorme quantité de trio de pâtes (tartufata aux champignons et bacon, pesto-légumes et arrabiata au thon, ils sont choyés ces coureurs) il y en avait autant qui tendaient leur cruche vide pour la remplir. La bière coulait à flots.

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En face de moi, de l’autre côté de la salle, un groupe de musiciens reprenait les titres les plus connus des années 80 et 90. Autant dire que toute la bande qui terminait son assiette devant mes yeux incrédules retombait en adolescence. Après une heure, l’un des organisateurs, chaud comme la braise, me dit « viens, on va virer les tables de devant pour que les gens puissent danser ». Ha bon. Mais ils ne courent pas demain ces gens ? Je m’exécute. Après tout, les 45 tables (et le double de bancs) de brasseurs installés dans le chapiteau en plein milieu de la place Saint-Lambert risquent de ne pas faire long feu, vu l’ardeur avec laquelle les personnes sautent dessus. Ça et les kilos de pâtes engouffrés par cette même joyeuse bande, j’étais face à un sacré paquet de muscles qui se détendaient avant l’épreuve dominicale.

Pendant ce temps-là, les allers-retours au bar s’enchaînaient. Des runner packs (et tout leur contenu, dont un gobelet réutilisable) semblaient déjà avoir perdu leur propriétaire. Au milieu de toute cette foule, il y a deux personnes que je plains : ce mec qui est venu voir l’organisation à la fin en disant « vous n’avez pas vu ma veste ? Je l’ai perdue avec mon passeport dedans ». L’histoire ne dit pas s’il a pu rentrer chez lui. Et cet autre coureur, une carte de banque à la main qui cherchait désespérément le terminal pour payer sa bière. « Mais gars, c’est all-in ce soir, tu as déjà payé ». L’histoire ne dit pas s’il s’est levé le lendemain pour courir. Mais là-dessus, bizarrement, je n’ai aucun doute. Ces hommes et ces femmes qui ont participé à la pasta party avaient l’air de véritables machines. Pourtant, Dieu sait qu’en fin de soirée, certains avaient le regard vitreux et que j’ai enfin pu confirmer la légende selon laquelle les Écossais en kilt n’ont rien en dessous. Vers 22 h, l’un des organisateurs a pris le micro pour souhaiter tout doucement bonne nuit aux coureurs. Après plusieurs rappels de cet énorme band qui se produisait sur scène, les futurs marathoniens ont enfin quitté le chapiteau.

Il faut dire qu’ils n’avaient pas très loin à aller s’ils voulaient encore s’étancher le gosier. En sortant du chapiteau, on tombe nez à nez avec le Beer Lovers Festival, organisé, lui, par la ville de Liège et qui propose un véritable village de la bière sur la place Saint-Lambert pour découvrir tout ce qui touche de près ou de loin au savoir-faire brassicole belge. Entre bénévoles, on a continué à descendre encore un peu les fûts. Certains se sont même essayés à défier à l’affond les organisateurs, sans succès. Ces gaillards-là, ils n’organisent pas un marathon de la bière pour rien. Ensuite, direction l’Espace Belvaux, le QG des bénévoles le temps du week-end, pour une nuit de repos bien méritée.

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Chacun son héros. ©H.G.

Des douceurs belges

Le lendemain matin, les organisateurs (sincèrement, je ne comprends pas d’où ils tirent leur force) sont sur le pont dès l’aurore. Après un petit déjeuner bien calé, moi et ma team, on remballe nos cliques et nos claques direction le kilomètre 20 du parcours, LA nouveauté de cette année : la brasserie belge. Du côté de la place Saint-Lambert, point de départ et d’arrivée du marathon, l’ambiance se chauffe. Heure programmée du départ : 9h30. En tout, les coureurs ont 6h30 pour finir le marathon. Cette année, le thème c’est « Cours comme un héros ». Chacun son idée du héros, de batman à duffman en passant par Jésus et des torr’héros (je souligne le jeu de mots). Avant de partir pour mon stand, je croise la team des coureurs-balais. C’est comme les camions-balais, ils ferment la course, mais la picole en plus. Le plus dur pour eux ? « Pendant la seconde moitié, c’est de faire décoller les bourrés ». Courage les gars.

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Les organisateurs conseillent quand même de grimper la montagne de Bueren en marchant. ©BeerLoversMarathon

Niveau parcours, ce n’est pas piqué des vers : montagne de Bueren dès le kilomètre 5, soit 374 marches à s’enfiler juste après le stand viennoiserie tout de même. Heureusement, la musique est là pour chauffer l’ambiance. N’empêche qu’au-dessus de la montagne, les super-héros ne semblent plus si vaillants. Sur leur trajet, les coureurs ont droit à 18 stands (sans compter la place Saint-Lambert au début et à la fin). Parmi ceux-ci, 16 proposent de la bière et 17 de la musique. J’apprendrai plus tard que je serai sur l’un des seuls stands sans orchestre ou musiciens. Heureusement, le baffle a fait l’affaire.

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Le parcours détaillé. @Capture d’écran BeerLoversMarathon

Je tiens à rassurer la population qui pense que tout cela n’est qu’une grande beuverie bien belge : tous les stands proposent aussi de l’eau et de quoi manger. C’est juste que pour certains coureurs, boire de l’eau c’est tricher. Et qu’à certains kilomètres, les cacahuètes et les fruits sont remplacés par des pains au chocolat, des boulets liégeois ou des gaufres. Une course belge, on vous dit.

Une douce anarchie

Vers 9h30, j’arrive au stand de la brasserie belge. Située à la place Coronmeuse depuis un an et demi, elle ne pouvait pas mieux tomber. Une brasserie qui se situe pile poil sur le parcours, c’est une aubaine pour ce marathon. Et les installations se prêtent bien au jeu. Située au bout d’une cour et pouvant être complètement ouverte, la brasserie est un détour idéal. Les coureurs rentraient sur la gauche, allaient jusqu’aux installations et ressortaient par la droite. La visite guidée n’était pas comprise, question de timing j’imagine.

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Niveau préparation, on est plutôt light. Après avoir disposé les cacahuètes et les spéculoos sur des petits plateaux, on change une dizaine de fois d’avis quant à la place optimale pour le stand « eau ». Finalement, on accueillera les coureurs avec des cruches d’eau avant qu’ils ne rentrent dans la brasserie et qu’ils arrivent au bar devant lequel ils disposent de la place pour prendre des photos tranquillement et chiller un peu à l’ombre, une bière à la main. C’est que dimanche, le soleil tapait sec pour des gens qui courent 42 km. Pour se désaltérer, la brasserie propose leur pils : la Belgicus gold. Une tuerie qu’on s’est senti obligés de goûter vers 9h45 du matin, avant que les coureurs n’arrivent. La petite phrase consacrée « c’est l’heure de l’apéro quelque part dans le monde » a fini de nous convaincre que c’était l’heure idéale pour donner notre avis constructif au brasseur : « Elle est vachement bonne, je ne connaissais pas, je peux regoûter ? » 

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©H.G.

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©H.G.

Deux ou trois godets plus tard, on passe le temps en essayant d’estimer à quelle heure arrivera le premier participant. Finalement, il pointera son nez à 10h48 très précisément. Normalement, chaque coureur recevait un gobelet réutilisable et une ceinture à laquelle l’attacher avant d’entamer la course. Visiblement, notre number one n’en avait que faire de cet élément dont le poids l’aurait très certainement ralenti et qui impactait sans aucun doute son aérodynamisme. Bref, il est arrivé en gueulant « DE L’EAU ». On n’était pas prêt pour une telle hargne. Je suis restée bouche bée, la cruche à la main sans savoir que faire : on n’avait pas préparé de verres « au cas où ». Il s’est donc contenté de m’arracher la cruche des mains et se balancer l’eau sur la gueule. Inutile de préciser qu’il a royalement snobé la bière et qu’il ne s’est pas arrêté pour contempler les installations. Il était clairement là pour la gagne.

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Parmi les 1 800 participants, ils doivent être une vingtaine dans son cas. Ensuite, jusque 12h30 on a vu défiler une bande toujours un peu plus folle de héros de tous poils. Un respect particulier aux coureurs qui poussaient des chaises roulantes. Et à ce mec qui, chaque année, gagne mon classement des déguisements les plus fous. Il est le seul à avoir eu l’idée de courir en fusée (ou avion, je ne sais pas. À ce stade, ça ressemblait surtout à un grand crayon). La première année, il fêtait son anniversaire au marathon et il s’est pointé déguisé en gâteau géant. J’ai tellement de respect pour ce type.

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©BeerLoversMarathon
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©H.G.

Pendant le rush, on est complètement submergé. On est à quatre, rien que pour l’eau, et ça ne va toujours pas assez vite. Côté bières, ça enchaîne. Plus on avance dans la course, plus les gens prennent leur temps au stand. Le but : Profiter un max de l’ambiance. À ce stade, les coureurs ne semblent pas trop imbibés. On va dire qu’ils sont « joyeux ». C’est que la plupart des bières sont encore à venir. Onze dégustations sont prévues lors des 22 derniers kilomètres. À partir du kilomètre 39, il y en a une à chaque kilomètre jusqu’à l’arrivée qui se clôture en beauté (encore une nouveauté de cette année) par un grand toboggan.

Une fois le stand replié, on en profite pour aider les proprios à terminer le fût et on se donne rendez-vous pour l’after party. Nous, on décide d’aller s’envoyer un sandwich au camp de base, à savoir la place Saint-Lambert et ensuite, direction le dernier ravitaillement, au kilomètre 42, soit à même pas 200 m de la place. Là-bas, l’ambiance est posée mais un brin plus festive. Un orchestre amuse les familles et les badauds posés dans l’herbe tandis que les coureurs sont maintenant à placer en deux catégories. Ceux qui n’en peuvent tout simplement plus d’être passé à deux doigts de la mort après tous ces kilomètres avalés. Ils ne voient même pas le stand. L’objectif final est en ligne de mire et autant dire qu’ils ne bougeront plus au-delà. Et ceux qui n’en peuvent plus de rien et qui s’arrêtent pour picoler un bon coup avant de devoir terminer l’aventure.

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Les derniers kilomètres sont clairement les plus fous. Une douce anarchie s’installe parfois. Les coureurs passent derrière le bar pour se servir eux-mêmes ou demandent à être servis dans les bouteilles d’eau vides d’une capacité de 10 litres. Les passants dansent avec les marathoniens, les affonds s’enchaînent et les pauvres coureurs balais ont de plus en plus de mal à faire avancer les troupes.

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L’arrivée semble faire oublier la douleur des 42 kilomètres. ©H.G.

Une fois les derniers coureurs ayant dévalé le toboggan, c’est encore la fête à l’arrivée et dans le chapiteau. Je me cale derrière le stand pain saucisse destiné aux marathoniens et je remballe les petits malins qui en veulent sept. Après un temps qui me semble avoir filé en un éclair, le chapiteau se vide des coureurs. Place nette pour les bénévoles. On termine les fûts en dansant sur le podium. Les organisateurs aussi relâchent la pression. Les échos sont positifs. Comme chaque année, il me semble. Les gérants de la brasserie belges sont ravis et j’en fais part aux organisateurs. « Trop bien, merci. C’est pour des retours comme ça que j’organise le marathon ». On sent le soulagement. Les sourires sont plus larges et les organisateurs plus dansants que les jours précédents.

En quatre mots comme en cent, le marathon cerne l’affaire très simplement : le sport, la fête, le terroir et la culture. Le lundi, ils proposent même une visite guidée de la ville pour terminer en beauté. Moi, j’ai rendu les armes dimanche aux alentours de 22h avec presque l’envie de plutôt faire partie des coureurs l’année prochaine.

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