Paris Match Belgique

Entre « Missyclettes » et mains aux fesses, le sexisme dans le cyclisme a une longueur d’avance

cyclisme

Marianne Vos a remporté le 19 juillet dernier La Course by Le Tour, la seule épreuve d'un jour proposée aux coureuses professionnelles durant le Tour de France. | © JEFF PACHOUD / AFP

Sport

Des hôtesses sur les podiums à une campagne publicitaire rose et pailletée, le sexisme dans le cyclisme a été plusieurs fois pointé du doigt durant ce dernier Tour de France. Laissant en suspens cette question : pourquoi les femmes sont-elles encore peu (ou mal) représentées dans cette discipline ?

Après la Coupe du Monde de football et le combat des joueuses pour l’égalité, certains se demandent pourquoi le Tour de France reste exclusivement masculin. Ou presque. Quelques femmes sont tout de même présentes et visibles lors de la Grande Boucle. Mais si, celles qui distribuent des cadeaux depuis la caravane publicitaire et celles qui montent sur le podium en petites robes pour donner un bisou aux meilleurs sportifs. Une pratique « traditionnelle » de la course cycliste qui perpétue une « forme subtile de sexisme », dénoncent des militantes féministes allemandes. « Les femmes ne sont pas des objets, pas des récompenses », fustigent-elles dans leur pétition adressée au directeur du Tour de France Christian Prudhomme, ainsi qu’à l’organisateur de la course Amaury Sport Organisation. « Il est temps d’avoir des cérémonies de remises de prix qui reflètent notre vision de la société et qui soient équitables », affirment-elles, rappelant que même les Jeux olympiques, le Tour d’Espagne, la Formule 1 et la Fédération professionnelle de fléchettes ont abandonné cette pratique sexiste.

Suivie par plusieurs millions de personnes, la compétition et sa représentation des femmes ne sont pas sans conséquence sur les jeunes générations. « Toutes les petites filles du monde ont besoin de modèles, elles doivent voir que la place des femmes est aussi en tant qu’athlète, et non pas que si elles veulent faire partie du monde du Tour de France elles doivent être minces, jolies et sourire », estime auprès des Inrocks la militante française Fatima Benomar. Après avoir soutenu la pétition, la féministe originaire du Maroc a été victime de cyberharcèlement raciste et sexiste, et son compte Twitter a subi une avalanche de tentatives de piratage.

Lire aussi > Tour de France : Quand l’alcool faisait rouler les coureurs

L’initiative a en effet déclenché une série innombrable de commentaires haineux. À commencer par les excédés du politiquement correct, qui estiment que « cela fait partie de l’histoire du Tour de France ». D’anciennes hôtesses ont également défendu cet emploi. « Sous couvert de libération de la femme, vous voulez restreindre leurs libertés », lançait l’une d’entre elles sur Twitter, répondant à une publication de Fatima Benomar. Dans un communiqué, la co-fondatrice des Effronté-e-s a tenu à présenter ses excuses « auprès de toutes les hôtesses si [elle a] eu l’air de les stigmatiser ». « Je me réjouis au contraire que cette campagne contribue à leur donner la parole et à jeter la lumière sur beaucoup d’incidents violents qu’elles subissent, dont des agressions sexuelles dont certaines ont témoigné », explique-t-elle avant d’ajouter : « Je souhaite qu’elles puissent continuer à partager leurs ressentis, bien au delà de la revendication de cette pétition, qu’elles la partagent ou pas, que ce soit pour améliorer tout simplement leur condition ou pour remettre en cause ce statut d’hôtesse et ce qu’il peut entrainer comme exposition à la maltraitance et aux stéréotypes. »

cyclisme
Le 15 juillet, le Belge Wout van Aert embrasse une hôtesse sur le podium. © Marco Bertorello / AFP

En juillet 2017, quelques mois avant l’affaire Weinstein, France Info mettait déjà en lumière « l’éprouvant Tour de France des hôtesses ». Ces femmes doivent rester professionnelles en toutes circonstances. Même quand le public va trop loin. Mains aux fesses, blagues de cul, insultes et jet d’urine… Les témoignages sont nombreux. « Dans la vraie vie, je descendrais mettre des baffes. Mais là, je représente une marque. Donc tu encaisses et tu souris », racontait Charlotte. En mars 2018, en plein mouvement #MeToo, le Times révélait que ASO envisageait de mettre un terme au recours des hôtesses sur les podiums, se disant « conscient de la sensibilité de la question de l’image de la femme ». Plus d’un an plus tard, rien n’a changé.

Rose et paillettes

Durant le Tour de France de cet été, la Fédération française de cyclisme a tout de même montré son ambition de promouvoir le cyclisme féminin. Mais raté, la campagne publicitaire lancée le 15 juillet dernier est bourrée de clichés sexistes. Cette dernière a pour but de lancer la marque communautaire « Les Missyclettes » – ça commence bien -, reflétant « la femme d’aujourd’hui, la jeune fille, de la fillette à la maman, la working girl sensible aux nouvelles tendances, la femme fidèle à la tradition. La femme dans toute sa dimension fragile et combative en quête de nouveaux défis », peut-on lire sur la plaquette de promotion. Désormais supprimée du site de la FFC, elle utilisait comme visuel… des princesses Disney. Cette marque communautaire « intergénérationnelle » a également des valeurs : « la liberté, l’autonomie, le sport, la santé, la douceur, la convivialité, le challenge et le partage ». Le cyclisme n’a pourtant rien de doux.

Pour démontrer le ridicule de la campagne de communication, une internaute qui se décrit comme « une avocate à vélo » a imaginé le communiqué inverse : pour des « Mistercyclettes » représentés par des princes Disney.

Lire aussi > « Mains au cul », sexisme : Cette candidate de Top Chef tacle les restaurants étoilés

Rose et pailletée, la photo principale présente une femme tout sourire, en train d’attacher son casque sur lequel se trouvent une multitude de cyclistes. Ce qui, pour certains internautes, peut faire penser à une couronne. « On remarquera également l’enfant littéralement au creux de ses mains pour le côté maternel, histoire de bien rappeler que la femme, après tout, est avant tout une matrice ambulante sur deux roues », observe un internaute, « perplexe » face à la validation d’un tel projet en 2019.

Sur son site, la Fédération française de cyclisme enchaîne également les clichés : bleu pour les hommes et rose pour les femmes, lorsqu’on clique sur l’onglet « cyclisme féminin ».

De nombreuses cyclistes ont critiqué la campagne publicitaire, dénonçant les clichés sexistes et partageant des images correspondant davantage à la réalité. « Alors en 2019, ma fille cycliste de 8 ans vous rend vos paillettes, vos fleurettes et vos dents blanches, enfourche énergiquement son vieux vélo sale et usé (qu’elle aime) et ne vous dit surtout pas merci », écrit la mère de l’une d’entre elles. « Elle est pas tellement fragile et quand elle sort des starts, elle fait pas des paillettes ma fille sur son vélo », lance une autre, avec une photo de sa fille pratiquant le BMX, casque sur la tête.

Face à de telles réactions, la Fédération a préféré supprimer le dossier de presse de son site et s’est excusée auprès des personnes qui « ont vu dans le contenu du communiqué des maladresses », regrettant que la campagne ait été interprétée « sous un angle sexiste ». Même si des excuses appropriées auraient été de regretter l’élaboration sous un tel angle, et non l’interprétation.

À quand (le retour d’)un Tour de France féminin ?

Loin des Missyclettes en rose et paillettes, la réalité se trouve plutôt du côté des professionnelles, qui souffrent du manque de médiatisation. En mars, lors du dernier Circuit Het Nieuwsblad en Belgique, la cycliste Nicole Hanselmann avait réussi à faire l’objet de quelques articles après avoir rattrapé la course des hommes, partis dix minutes avant les femmes. De quoi prouver aux dubitatifs que les coureuses n’ont rien à envier à leurs homologues masculins, en termes de performances techniques et sportives.

Depuis 2015, durant la Grande Boucle, l’association Donnons des Elles au Vélo réalise le même parcours que les hommes, un jour plus tôt. L’objectif ? Inciter à l’organisation d’un Tour de France féminin. S’il existait bien un tour féminin en parallèle à celui des hommes dans les années 80 (et un Tour Cycliste féminin de 1992 à 2009), les coureuses doivent aujourd’hui se contenter de « La Course by Le Tour ». Une épreuve d’un jour, organisée depuis 2014 et remportée cette année par la Néerlandaise Marianne Vos, alors que les hommes profitent de 21 jours de compétition et de médiatisation, et autant d’étapes. « La Course By le Tour de France créé une incontestable émulation et c’est très bien pour notre sport, mais on aimerait aussi avoir un Tour de France où toutes les qualités des filles seraient à même de s’exprimer avec des courses au sprint, d’autres pour les grimpeuses et un classement général à défendre. Le public serait tenu en haleine et apprécierait de voir que, chez les filles, ça bataille aussi », revendique Pascale Jeuland, vice championne de France de poursuite individuelle en 2018. D’autres sportives professionnelles n’hésitent pas à bouder cette course, préférant s’investir dans le Giro Rosa, véritable équivalent féminin du Giro d’Italie.

Alors que la Coupe du Monde de football a prouvé que le sport féminin passionne les foules et dope les audiences, le cyclisme semble pédaler à l’envers de la société, laissant encore peu de place aux femmes. Bientôt de l’histoire ancienne ? AOS, l’organisateur de la grande messe du cyclisme mondial, a évoqué le 19 juillet dernier la possibilité de doter le cyclisme féminin « d’une épreuve importante qui pourrait être, pour les femmes, le pendant de ce que peut représenter le Tour de France pour les hommes ». Une lueur d’espoir.

CIM Internet