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Apnée : Arnaud Jerald, l’appel des profondeurs

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Arnaud Jerald devait être homme-dauphin : c’était écrit. | © Paris Match

Sport

Petit, Arnaud Jerald faisait des concours avec sa sœur pour savoir qui resterait le plus longtemps la tête sous l’eau. À 7 ans, il danse sous la surface, et à 16 ans coup de foudre pour cette discipline, l’apnée.

 

Certains destins ne font pas un pli : ils vous collent à la peau comme une combinaison en Néoprène. Arnaud Jerald devait être homme-dauphin : c’était écrit ! Ce garçon est venu au monde un 27 février, sous le signe des Poissons, en 1996, date des premiers championnats du monde d’apnée. Ses parents, Frédéric et Chantal, amateurs de pêche sous-marine, se sont mariés sur la musique du Grand Bleu. Durant sa grossesse, Chantal a regardé des dizaines de fois le film culte des années 1980. Arnaud est né et a grandi au bord de la Méditerranée, à Marseille.

« L’eau a toujours été son élément », explique sa mère. Bébé, il s’allongeait dans la baignoire pour avoir la tête dans l’eau. Plus tard, au moment du bain, il faisait avec sa sœur Anaïs, de trois ans son aînée, le concours de celui qui resterait le plus longtemps immergé. À 1 an, Arnaud tombe dans la piscine familiale. Chantal plonge et le sauve de la noyade. Pas traumatisé pour un sou, le minot veut apprendre à nager avec un masque et un tuba. « Pour voir ce qui se passe en dessous », précise Frédéric. Quand, à 7 ans, son père l’initie à la chasse sous-marine au large des îles du Frioul, Arnaud se met à danser… sous la surface. « J’étais comme en apesanteur, raconte-t-il. J’avais l’impression de voler comme Peter Pan ».

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S’il avait déjà de l’eau salée dans le sang, le véritable coup de foudre se produit à l’adolescence. « À 16 ans, Arnaud a essayé l’apnée, raconte Frédéric. C’était une journée de découverte. Il a testé plusieurs profondeurs. Arrivé au poste des 30 mètres, on ne le voyait pas remonter. Il était au fond, les yeux ouverts. Il profitait du paysage ». « J’étais dans le bleu complet, se souvient Arnaud. Il n’y avait rien à voir : c’était comme un effet miroir. J’étais face à moi-même et je me sentais bien ». En regagnant la terre ferme, le néophyte fait un vœu : « Un jour, je serai l’homme le plus profond du monde ». En mai dernier, à 23 ans, il a tenu sa promesse. En atteignant 108 mètres, soit la hauteur d’un immeuble de 42 étages, il a battu le record du monde en poids constant bi-palme et détrôné la star de la catégorie, Alexey Molchanov. Le temps d’une journée seulement. Le Russe de 32 ans a égalé ce record dès le lendemain.

Avec Guillaume Néry, le double champion du monde qui l’a pris sous son aile. Au Cipa de Nice, où il s’entraîne, le 20 juillet.
Avec Guillaume Néry, le double champion du monde qui l’a pris sous son aile. Au Cipa de Nice, où il s’entraîne, le 20 juillet. ©Philippe Petit / Paris Match
Dans une discipline où la maturité est un atout maître, et où les exploits viennent avec l’âge, Arnaud fait office de « bidou », plus jeune recrue dans la marine. Bien qu’il n’ait commencé la compétition qu’en 2017, son palmarès est déjà éloquent : deux titres de champion de France et une médaille de bronze aux championnats d’Europe, une deuxième place aux mondiaux de 2018, un record du monde en 2019. Même s’il a gardé un visage d’enfant, il y a du vieux sage en lui. « C’est un garçon très mature, témoigne Guillaume Néry, célèbre apnéiste français, deux fois champion du monde, qui a pris Arnaud sous son aile. Je me reconnais en lui à 20 ans, époque de mon premier record. Moi, j’étais plus cadré. Lui est très indépendant mais à l’écoute ». Les deux hommes sont amis. « Je lui donne des conseils de vieux con, ironise Néry qui n’a que 37 ans, car le chemin est long et la gestion d’une carrière professionnelle délicate. Mais il ne s’agit pas de me transformer en gourou ».

Quand je glisse vers le fond, je n’ai pas mal. Je n’ai pas peur. Au contraire, je me sens comme dans un cocon, protégé.

Arnaud tient à sa démarche d’autodidacte. Ni coach ni entraîneur. Il étudie toutes ses plongées, identifie les pensées qui le submergent, les ressentis et gestes qui y sont associés. « Dompter son mental, c’est contrôler son corps, précise-t-il. Je veux composer mon propre cocktail à base de rigueur et d’analyse. J’ai besoin de me sentir libre ». Cette quête de liberté est au cœur de sa pratique. « Passé 100 mètres, la pression sur mon corps est de 11 kilos par centimètre carré. Mes poumons se compriment. L’air qu’il y a dedans ne me fait plus flotter. Je glisse vers le fond. Je n’ai pas mal. Je n’ai pas peur. Au contraire, je me sens comme dans un cocon, protégé ». Ce moment précis de « freefall » (chute libre dans le jargon), où le plongeur coule, incarne pour le jeune Marseillais la délivrance, l’affranchissement de toute contrainte, de toute pression.

Dans sa chambre d’ado transformée en salle des trophées, son palmarès témoigne d’une ascension fulgurante.
Dans sa chambre d’ado transformée en salle des trophées, son palmarès témoigne d’une ascension fulgurante. ©Philippe Petit / Paris Match

Durant l’enfance, Arnaud souffre de dyspraxie et de dyslexie. En clair, il présente des troubles des apprentissages : d’une part, ses gestes sont lents et maladroits; d’autre part, il a du mal à lire et écrire. Il est suivi par des psychologues et des orthophonistes, mais rien n’y fait. Même si ses capacités intellectuelles ne sont pas en cause, il redouble ses classes et doit affronter l’échec. « J’étais dans une bulle étouffante à l’école, explique-t-il. L’apnée est un voyage intérieur. Il faut une subtile connaissance de soi-même pour maîtriser ses plongées. Elle m’a permis de mieux savoir qui je suis, de ne plus redouter le regard des autres et de prendre confiance en moi. Étrangement, j’ai commencé à respirer en pratiquant l’apnée ! »

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Loin de lui l’idée de nier la dangerosité de son sport. Le risque, Arnaud le regarde dans les yeux. Le Français Loïc Leferme a été une source d’inspiration pour lui. Son livre, La descente de l’homme poisson, a longtemps été sa bible. Leferme s’est noyé à l’entraînement, en 2007, suite à un problème technique. Guilaume Néry a été victime d’une syncope, en 2015, lors d’une tentative de record du monde. L’erreur venait des organisateurs, qui s’étaient trompés dans la mesure du câble. Néry, croyant descendre à 129 mètres, avait en réalité atteint 139 mètres. Après cet accident, il arrête la compétition. « Je ne suis pas une tête brûlée, précise Arnaud. Je n’ai pas peur, même si le risque zéro n’existe pas, car je prends toutes les mesures nécessaires pour qu’il ne m’arrive rien. Seul un élément imprévisible, l’équivalent d’une avalanche en montagne, pourrait tout bouleverser ». En pratique, le plongeur garde toujours une marge de sécurité entre les longueurs parcourues à l’entraînement et celles tentées en compétition. Par discernement, mais aussi par « respect pour mes proches, dit-il. Je ne veux pas qu’ils me voient sortir de l’eau en difficulté ».

Arnaud, entouré de sa mère, Chantal, de Charlotte et de son père, Frédéric, dans la maison familiale à Marseille.
Arnaud, entouré de sa mère, Chantal, de Charlotte et de son père, Frédéric, dans la maison familiale à Marseille. ©Philippe Petit / Paris Match

Charlotte, sa compagne, partage sa fascination pour les abysses. Elle-même apnéiste chevronnée, elle est présente à chacune de ses plongées. Son regard est précieux : elle seule sait décrypter les gestes d’Arnaud quand il est sous l’eau. « Je vérifie tous les aspects techniques le jour J, raconte-t-elle. On décide ensemble : quand il est trop gourmand, je calme ses ardeurs. Quand il doute, je l’encourage ». Sur le bateau, il n’y a ni angoisse ni appréhension, plutôt une sourde excitation. « Une envie de réussir, résume Charlotte. Je n’ai jamais vu Arnaud “tourner” (terme utilisé quand un plongeur remonte à la surface avant d’avoir atteint l’objectif, Ndlr)».

À la fin du Grand Bleu, le héros, lassé de voir ceux qu’il aime disparaître, plonge pour se retrouver dans son élément. Il ne se sent à sa place que dans l’eau.

Avec son père, en juillet 1997. Arnaud a 1 an et demi.
Avec son père, en juillet 1997. Arnaud a 1 an et demi. ©DR

Hypnotisé par les profondeurs, lâche-t-il la corde pour suivre son ami le dauphin ou remonte-t-il à la surface où l’attend la femme qui porte son enfant ? Choisit-il la mort ou la vie ? Au-delà des 80 mètres, la narcose touche tous les apnéistes. Appelée aussi ivresse des profondeurs, elle entraîne une modification de la perception avec des aspects hallucinogènes. Pour certains, c’est un moment très plaisant. Pour d’autres, un enfer. Pour tous, un instant délicat et dangereux. « J’ai vécu cette sensation d’engourdissement, confie Arnaud. J’ai vu des choses qui n’existaient pas. Je travaille mon mental pour être pleinement conscient tout au long de mes plongées. Mais, chez moi, l’instinct de survie prend toujours le dessus ».

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