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Salim Ejnaïni, cavalier et aveugle

Salim Ejnaïni

Salim Ejnaïni, en 2016. | © GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Sport

Salim Ejnaïni a cessé de voir à 16 ans. Malgré son handicap, le jeune homme n’a jamais renoncé à sa passion : l’équitation. L’acteur et réalisateur Guillaume Canet veut l’aider à accomplir son rêve. Portrait.

D’après un article Paris Match France par Margaux Rolland et Florence Saugues

« Salim est un exemple de courage. Il nous prouve avec beaucoup d’intelligence comment il faut croire en ses rêves, témoigne Guillaume Canet. Et vous verrez qu’il n’a pas fini de rêver et de nous étonner. » Le 3 décembre 2016 est une journée particulière pour Salim Ejnaïni, cavalier et aveugle. À l’époque, ce jeune homme de 24 ans, enchaine un parcours d’obstacles sans l’appui d’un cheval guide pour aveugle au Longines Masters de Paris. Une victoire sur le destin et sur une fichue maladie qui n’aura pas réussi à lui faire renoncer à sa passion.

Il n’était encore qu’un nouveau-né quand sa maman remarque un reflet étrange au fond de son regard. « Il a des yeux de chat » la rassure-t-on, « tu avais les mêmes quand tu étais petite. » Cette erreur de diagnostic est fréquente avec cette pathologie. En réalité, Salim souffre d’un rétinoblastome bilatéral. Une tumeur de la rétine, l’une des plus courantes chez l’enfant. Les premiers mois de sa vie se déroulent au rythme des rendez-vous médicaux. Il a à peine six mois quand tout bascule. Les chirurgiens lui retirent son œil gauche, seul moyen d’empêcher les tumeurs de se propager. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les médecins constatent que l’œil droit est lui aussi touché.

Salim Ejnaïni et Guillaume Canet. © DR

Sans plus attendre, il faut entamer une chimiothérapie. « J’étais jeune, explique-t-il, mais j’avais de très bonnes chances de m’en sortir et de voir, ne serait-ce qu’un peu. » Après le traitement, le mal semble éradiqué. Malheureusement, très peu de temps après, on lui parle d’une possible « récidive ». Sous les conseils de l’hôpital de Bordeaux, la famille se rend en urgence à l’institut Curie à Paris. La maladie s’est effectivement réveillée dans l’œil droit. « Les médecins suggèrent alors de me le retirer préventivement. Nous devions nous rendre à l’évidence : il était trop risqué de tenter le diable pour sauver un si petit restant visuel. » Mais ses parents sont catégoriques. S’il existe le moindre espoir que leur fils grandisse avec la lumière du jour, ils doivent s’y accrocher. Salim commence alors un nouveau traitement : la cryothérapie, qui consiste à soigner par le froid. « La surveillance devait s’intensifier, et il était nécessaire de me faire passer un examen du fond de l’œil sous anesthésie générale tous les trois jours, décrit-il. Mon quotidien est devenu celui-ci pendant quelques semaines. »

J’ai perdu mes paupières et les muscles de mon œil gauche.

Le 23 mars 1993, Salim est enfin libéré des trois tumeurs qui menaçaient sa vie. Une victoire familiale. « C’est d’ailleurs davantage à mes parents que cet épisode appartient, détaille-t-il. À moi est revenue la lourde tâche de traverser cette épreuve, et à eux, celle d’affronter leur impuissance face cette terrible maladie. » Il quitte l’hôpital, avec, sur le nez, une nouvelle paire de lunettes ronde et ses gros verres épais pour combler l’absence de cristallin. Un gros pansement blanc sur le côté gauche du visage vient cacher l’œil manquant. Les médecins lui ont installé une prothèse oculaire. Mais l’intervention bénigne a pris une autre ampleur. « On m’a posé du matériel de taille adulte alors que je n’avais que quelques mois. J’ai perdu mes paupières et les muscles de mon œil gauche. Ça m’a complètement flingué la gueule. »

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© DR

Malgré les épreuves, Salim vit une enfance normale. Sa maman estime qu’il a assez donné de sa personne. « Elle faisait de son mieux pour me voir heureux et souriant. » Quant à son père, son complice de jeu, il le pousse hors de sa zone de confiance. « Cette double façon d’aborder ma différence a été le plus beau cadeau que m’ont fait mes parents. »

Le cheval m’a donné un vrai objectif. Pour la première fois, j’avais quelque chose dans ma vie.

Salim intègre une école pour enfants malvoyants. « Dans le lot, j’étais l’un des moins atteints, ce qui m’a rapidement fait passer du statut d’aidé à celui d’aidant pour mes camarades totalement aveugles. » À cette même période, Salim découvre la musique. Il passe des heures, les mains sur le clavier de son « magnifique piano blanc » à décortiquer les mélodies. Cet instrument devient alors son plus fidèle compagnon. « Il ne me jugeait pas sur mon poids, mon âge, ou sur mes différences. » En grandissant, « sa forteresse de solitude » s’accentue. Et son esprit ne s’apaise qu’au cours de longues séances d’écriture, et de lecture, ses principales voies d’évasion avant qu’il ne découvre l’équitation.

Une rencontre qui tient du hasard lors d’un séjour à Disneyland. « Ma mère et moi passions quelques jours dans un bungalow du parc, nous alternions entre attractions mouvementées et balades plus reposantes lorsque nous sommes tombés sur cette écurie. » Au contact des chevaux, Salim ne se laisse pas pour autant impressionner. Au contraire ! Il se souvient de ce sentiment de bonheur. « Je me sentais déjà plus accepté en dix minutes autour en leur compagnie qu’en quelques mois au sein de ma classe de collège. Je venais de vivre l’un des moments les plus intenses que j’avais pu connaître jusque-là. » Sa passion naissante pour les chevaux se confirme lors d’une sortie extrascolaire. Ce mercredi là, Salim, 11 ans se questionne, et jalouse les autres enfants. Pourquoi pas lui ? « Moi le bonhomme difforme et très malvoyant, je voulais pratiquer une activité traditionnellement basée sur l’usage de la vue » enrage-t-il.

Le gamin qu’il était s’est senti gagné par un « souffle d’espoir ».

En attendant, il vit sa passion par procuration jusqu’à ce fameux soir, où sa mère entre dans sa chambre, téléphone à la main. « Il n’y avait plus de frustration dans sa voix quand elle m’a annoncé avoir trouvé un club. » Le gamin qu’il était s’est senti gagné par un « souffle d’espoir ». L’équitation lui a permis de s’intégrer et de comprendre qu’il n’était pas incapable. Lui qui se sentait en décalage permanent avec ses camarades de classe devenait enfin membre d’un groupe à part entière. « C’était chouette d’avoir des potes de tous les âges et d’être réunis autour d’une passion. » C’est aussi à cette période qu’il reprend pleinement possession de son corps en perdant ses kilos en trop.

Mars 2005. À 13 ans, accompagné de sa maman, il se rend à l’Institut Curie. Les médecins lui annoncent alors qu’il pourrait perdre la vue plus rapidement que prévu. « Si je voulais avoir une chance de voir le plus longtemps possible, je devais me tenir tranquille, déclare Salim. La réponse était évidente. Je touchais du doigt mon rêve de devenir cavalier. Je préférais de loin me donner une chance de vivre plutôt que de passer ma vie à voir de mes yeux les autres exister pleinement. » En dépit de ses péripéties médicales, Salim persiste. Lui qui n’osait pourtant pas y croire, commence le saut d’obstacles accompagné d’un cheval guide. Débute alors le circuit handisport et les premières compétitions.

Comment à nouveau se surpasser ?

À 16 ans, ce jeune « Ovni », comme il se surnomme, est plongé dans le noir total. Salim est aveugle. Étrangement, il vit la prédiction des médecins comme une libération. Et estime même que son handicap a fait de lui un vrai cavalier. Ce que Guillaume Canet confirme. Les deux hommes se sont rencontrés en 2013 au Jumping de La Baule. Ce jour-là, Guillaume est happé par quelque chose d’inhabituel. « Je vois deux chevaux montés par des cavaliers qui se suivent à quelques foulées et qui sautent des obstacles, décrit-il. Au début je crois à une blague puis je suis immédiatement submergé par une très forte émotion. » Au déjeuner, Salim lui raconte son histoire, son parcours.

© DR

Guillaume est séduit par son humour et sa dérision. Une amitié sincère naît entre les deux hommes. « Il me parle de ses rêves et finit par me dire que ce qu’il aimerait vraiment, c’est faire un parcours d’obstacles tout seul. J’aime ce qu’il raconte, j’aime son courage et je veux l’aider à vivre ce rêve » se souvient l’acteur. C’est un pari fou et osé. Grâce à sa détermination sans failles, Salim participe à présent à des compétitions valides en compagnie de Rapsody, son cheval. Il a abandonné la technique traditionnelle du cheval guide pour adopter celle des « callers », qui consiste à installer quelqu’un à côté de chaque obstacle, servant ainsi de balise fixe. Salim est en même temps guidé à l’oreille par une autre personne qui court à côté de lui. Il est capable de sauter jusqu’à 1,10 mètre, voire plus.

Ce 3 décembre 2016, il lance Rapsody au petit galop sous les yeux de 6000 personnes. Guillaume Canet est installé au pied d’un des obstacles. « ‘Rapso’ répond à merveille et ne frôle même pas la barre » explique Salim. Fin de parcours pour ce champion qui vient de sauter devant les meilleurs de la discipline. De tous ses rêves de gosse, le plus vieux était d’être reconnu comme cavalier à part entière. Pari gagné.

Salim Ejnaïni, « L’impossible est un bon début » (éditions Fayard / 233 pages, 18€)

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