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Le courage de Simone Biles face à ses démons intérieurs

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Simone Biles des États-Unis attend les résultats définitifs de la finale par équipe féminine de gymnastique artistique lors des Jeux olympiques de Tokyo 2020 au centre de gymnastique Ariake à Tokyo, le 27 juillet 2021. | © Loic VENANCE / AFP.

Sport

Simone Biles a décidé de renoncer au concours général individuel en gymnastique, après avoir déjà décidé d’abandonner l’épreuve par équipe, invoquant l’importance de sa santé mentale.

D’après un article Paris Match France de Clémentine Rebillat

Ce sont des blessures qui ne se voient pas, qui se cachent facilement par un sourire de façade mais empêchent de dormir à la tombée de la nuit. Des blessures longtemps gardées secrètes par les sportifs, parce qu’une entorse est plus facile à annoncer qu’une détresse psychologique, parce qu’il n’y a pas de béquilles ou de plâtres pour soigner les maux invisibles de l’âme. Mais cette semaine, en plein Jeux Olympiques, l’une des plus grandes championnes de tous les temps a décidé que sa santé mentale avait autant de valeur que sa condition physique. L’Américaine Simone Biles, gymnaste aux quatre médailles d’or olympiques et titrée 19 fois aux championnats du monde, a déclaré forfait à l’épreuve par équipe et au concours général individuel.

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Un véritable coup de tonnerre alors que la jeune femme de seulement 24 ans était archi-favorite. Mais la pression de tout un pays mise sur la championne scrutée par le monde entier a été trop lourde à supporter. Celle qui espérait remporter six titres olympiques à Tokyo a craqué. Sur NBC, elle a expliqué devoir faire face à ses « démons intérieurs ». « Je dois faire ce qui est bon pour moi et me concentrer sur ma santé mentale et ne pas compromettre ma santé et mon bien-être. En fin de compte, nous sommes aussi humains, nous devons protéger notre esprit et notre corps, plutôt que de faire ce que le monde attend de nous », a-t-elle expliqué. Sur Instagram, elle a ensuite confié « avoir le sentiment d’avoir le poids du monde sur (ses) épaules ». « Je sais que je fais croire que je ne suis pas affectée par la pression, mais mince, parfois, c’est difficile hahaha ! Les Jeux Olympiques ne sont pas une blague », a-t-elle ajouté.

Les monstres du passé

A la pression des JO s’ajoutent également les monstres du passé. Simone Biles fait partie des centaines de jeunes gymnastes à avoir été sexuellement abusées par le docteur Larry Nassar, autrefois médecin star de la gymnastique américaine, protégé durant des années par la fédération américaine. L’affaire a éclaté après plusieurs articles parus dans la presse fin 2017, dans lesquels de nombreuses gymnastes ont raconté avec horreur les sévices vécus durant des années, lorsqu’elles étaient mineures. D’abord discrète, Simone Biles avait fini par témoigner, pour la première fois sur son compte Instagram. « Je suis, moi aussi, l’une des nombreuses survivantes à avoir été abusée par Larry Nassar. S’il vous plait, croyez-moi quand je vous dis que cela été beaucoup plus difficile de prononcer ces mots à haute voix la première fois que de les écrire maintenant sur papier », avait-elle écrit.

Seulement âgée de 20 ans au moment de son message, elle expliquait souffrir de devoir encore s’entraîner dans les mêmes locaux que ceux qui ont autrefois accueilli son pire cauchemar. De nombreuses gymnastes ont révélé avoir été abusées par Larry Nassar, en qui elles avaient pourtant confiance. Aly Raisman, légende de la gymnastique, triple championne olympique, capitaine d’équipe en 2012 et 2016, a expliqué à l’émission 60 Minutes avoir été agressée par l’homme lorsqu’elle avait 15 ans, refusant de donner plus de détails. Quelques semaines plus tôt, McKayla Maroney, titrée aux Jeux Olympiques de Londres, avait écrit un long texte sur les réseaux sociaux, dénonçant elle aussi les agissements du médecin. Ce dernier a été condamné à une peine allant jusqu’à 175 ans de prison pour agressions sexuelles.

La Fédération américaine de gymnastique, elle, a entamé une longue et difficile reconstruction après le scandale. L’organisation a apporté, mercredi, son « soutien total » à Simone Biles, saluant « sa bravoure » et le fait de « prioriser son bien-être ». « Son courage montre, encore une fois, pourquoi elle est un modèle pour tant de personnes », est-il écrit dans un communiqué.

« Dire non est plus courageux que dire oui »

La décision de Simone Biles, qui a mis en avant – comme Naomi Osaka il y a quelques semaines – l’importance de la santé mentale chez les athlètes de haut-niveau, a été saluée par tous. Ses coéquipières – médaillées d’argent par équipe – ont apporté leur soutien à la jeune femme. Le footballeur français Paul Pogba a lui aussi honoré le courage de la championne. « C’est un moment de force incroyable de la part de Simone Biles. On se concentre toujours sur l’aspect physique de la santé mais le côté mental est tout aussi important. Lorsque vous prenez soin des deux, vous vous épanouirez dans la vie », a-t-il écrit.


Le chanteur Justin Bieber, qui a débuté sa carrière à l’adolescence et a connu lui aussi la pression extrême des médias, a également partagé son émotion. « Personne ne comprendra jamais la pression à laquelle tu fais face. Je sais que nous ne nous connaissons pas mais je suis tellement fier de la décision que tu as prise. C’est aussi simple que ça – voilà ce que ça fait de gagner le monde entier mais de perdre son âme. Dire non est plus courageux que dire oui. Lorsque ce que tu es censé aimer commence à te voler ta joie, c’est important de faire un pas en arrière et de comprendre pourquoi », a-t-il écrit. « Merci de nous encourager à nous écouter et à faire confiance à ce que nous ressentons, physiquement et émotionnellement. Tu ouvres la voie à l’acceptation », a pour sa part réagi la comédienne Lily Collins, qui a longtemps souffert d’anorexie. Parmi ses autres soutiens, elle a reçu des mots des actrices Selma Blair, Viola Davis ou encore de la championne Lindsey Vonn. Face à tous ces émouvants messages, Simone Biles a dit avoir réalisé « être plus que ce que (ses) résultats sportifs représentent ». « Ce dont je n’avais jamais vraiment eu conscience avant », a-t-elle écrit.

 

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La santé mentale des athlètes trop souvent négligée

En choisissant de donner la priorité à ses émotions et à son cœur plutôt qu’à son corps, Simone Biles a mis une nouvelle fois en lumière le délicat débat sur le suivi psychologique des athlètes. Dans le documentaire The Weight of Gold, diffusé sur HBO, la légende de la natation, Michael Phelps est revenu il y a quelques mois, avec une dizaine d’autres grands sportifs, sur ses souffrances au cours de sa carrière. Regrettant de n’avoir été qu’un « produit », il déplorait : « Je peux le dire honnêtement, je ne crois pas qu’en me remémorant ma carrière, quelqu’un ait été assez impliqué pour nous aider. Je ne crois pas que quiconque soit venu nous demander si nous allions bien. Tant que nous avions des performances, je crois que rien d’autre ne comptait. » « Cela me brise le cœur parce qu’il y a tellement de gens qui se soucient tellement de notre bien-être physique, mais je n’ai jamais vu personne se soucier de notre bien-être mental », ajoutait-il. D’autres champions ont révélé ces dernières années avoir souffert mentalement, en silence. Le joueur de tennis australien Nick Kyrgios, le Français Lucas Pouille, la skieuse Lindsey Vonn, le biathlète Martin Fourcade…

Auprès de Paris Match, le champion olympique de snowboard cross Pierre Vaultier avait lui aussi évoqué la difficulté pour les sportifs d’aborder ce genre de problématique. « Je pense que dans le sport on est exigeant avec nous-même. On n’a pas le droit de dire qu’on veut faire un break. On n’a pas le droit de dire qu’on n’est plus motivé parce que je pense que les gens ne comprennent pas. » Le Français glissait n’avoir jamais vraiment osé dire qu’il ne se sentait pas toujours bien : « Je n’ose pas dire que je me relâche. Nos vies d’athlètes de haut niveau ne sont quand même pas dégoûtantes. Et puis il ne faut pas oublier qu’on est des compétiteurs et que parfois, on veut aussi ne pas se l’avouer à nous-même. »

Simone Biles en tribunes jeudi pour soutenir l'équipe américaine de gymnastique.
Simone Biles en tribunes jeudi pour soutenir l’équipe américaine de gymnastique. © REUTERS/Mike Blake

Simone Biles n’a pas encore annoncé si elle allait prendre part aux autres épreuves individuelles, par agrès. Elle était en tout cas jeudi dans les tribunes, présente pour soutenir l’équipe américaine de gymnastique, entourée par ses coéquipières et allégée du poids qui pesait jusque-là sur elle. Au monde entier, celle qui a accumulé l’or et écrit l’histoire du sport, a rappelé qu’il n’y a aucune honte à tomber et à prendre du temps pour trouver la force de se relever.

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