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Nicolas Colsaerts : « j’ai regardé ma femme dans les yeux et je lui ai dit que j’étais trop jeune pour partir »

Nicolas Colsaerts chez lui avec sa charmante épouse australienne, Rachel, leurs deux enfants, Jackson et Oliver, et leur chien Coco. | © F. Roger /Z9 & DR

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En 2012, il était devenu le premier golfeur belge à disputer la légendaire Ryder Cup. Et, pour fêter l’événement, il s’était payé le scalp du grand Tiger Woods en personne. Aujourd’hui, à 39 ans, Nicolas Colsaerts est confronté à un défi très différent. Touché par une maladie rénale rare, il a d’abord encaissé le coup. Mais il est déjà passé au stade de la « remontada ». À ses côtés, son plus bel atout : sa famille.

Reportage Miguel Tasso
Photos à Dubaï  F. Roger / Z9

Surdoué du swing dès son plus jeune âge, le « Belgian Bomber » est un champion atypique. Épicurien dans l’âme, Nicolas Colsaerts est attaché à des valeurs fortes comme l’amitié, la générosité, le beau geste. C’est un gars bien, dans tous les sens du terme.

Attachant, droit, sympa, doté d’une vraie personnalité. Certes, il aurait sans doute pu se tailler un plus beau palmarès mais, artiste dans l’âme, il a toujours privilégié le panache au calcul et le plaisir à l’argent. Au sommet de son art, il aurait pu faire carrière sur le tout-puissant PGA Tour américain et ramasser les millions de dollars à la pelle. Il a préféré rester fidèle à ses principes et remettre le cap vers la Vieille Europe, où se trouvent ses racines.

Et il ne regrette rien. C’est dans son tempérament de « ketje » de Bruxelles. Désormais installé sous le soleil de Dubaï, il y coule un bonheur parfait avec les siens et se sent bien trop jeune pour se laisser abattre par un mauvais sort. Au contraire : à ses yeux, les plus belles victoires sont celles qu’on gagne contre soi-même.

Lorsqu’il se rend à l’hôpital de Dubaï, le lundi 22 novembre dernier, Nicolas Colsaerts ne se doute pas un instant que ce rendez-vous de routine va se transformer en cauchemar. « Depuis plusieurs jours, mes chevilles étaient gonflées et je ressentais une petite gêne respiratoire. Rien d’inquiétant apparemment mais, avant de partir en Thaïlande pour disputer un tournoi du circuit asiatique, je voulais être rassuré », raconte le champion de golf belge, vainqueur contre Tiger Woods de l’inoubliable Ryder Cup 2012.

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Avec Rachel, le champion vit l’amour avec un grand A. Elle lui a donné deux merveilleux enfants : Jackson (4 ans) et Oliver (8 mois). Et, dans son rôle de papa poule, il est aussi à l’aise que sur les greens. ©F. Roger/Z9

Il arrive presque en sifflotant à la Mediclinic Parkview Hospital du petit émirat où il a élu résidence depuis quelques mois. « Je passe une première échographie qui se révèle normale. C’est lors de la scintigraphie que le diagnostic se complique. Elle révèle la présence de fluide et d’un caillot de sang dans mes poumons. Le médecin m’annonce que je dois rester en observation pour des examens complémentaires. Je lui dis : “OK, je vais à la maison pour prendre quelques affaires et je reviens. C’est juste à dix minutes d’ici.” Il me répond d’un ton très sérieux : “Non, non. Vous restez ici, vous ne bougez pas. Nous commençons les analyses immédiatement.” À ce moment précis, je commence vraiment à m’inquiéter. »

Âgé de 39 ans, Nicolas Colsaerts a toujours croqué la vie à pleines dents et affiché une parfaite santé physique. « De toute ma vie, je n’avais mis les pieds dans un hôpital que pour une petite opération des dents de sagesse. Je n’avais jamais passé une nuit en clinique. C’est dire si j’étais anxieux, perdu et désemparé. »
Sa femme Rachel est la première à lui rendre visite. « Nos regards se sont croisés. Des trémolos dans la voix, je lui ai dit que je me sentais bien trop jeune pour partir. Que je voulais rester encore longtemps avec elle et les enfants. Elle a aussitôt trouvé les bons mots pour me rassurer. C’est un roc. »

Quelques heures plus tard, le verdict médical tombe. Nicolas souffre d’une néphropathie membraneuse primaire. Un mot savant pour une maladie rénale rare. « En fait, mon corps attaque mes reins et les fragilise, ce qui génère une perte importante de protéines et affaiblit mon système immunitaire. Je tombe évidemment des nues. Certes, je n’ai pas toujours eu une hygiène de vie parfaite, mais là, c’est le destin. Le médecin m’explique qu’il existe heureusement des traitements très efficaces et que, dans 30 % des cas, la rémission est même complète. Le coup est néanmoins dur à encaisser. Et l’avenir incertain. »

Enfant de la balle, Nicolas Colsaerts est un épicurien certifié conforme. Un champion atypique, généreux, solaire et un peu insouciant qui a toujours aimé savourer l’instant présent sans se poser de questions. Sur les greens, bien sûr, où il se laisse guider par son immense talent. Mais aussi en dehors, où il ne se refuse traditionnellement aucun plaisir. C’est dans son tempérament. « Et, là, soudain, tout s’écroule en une seconde, j’entre dans un nouveau monde et je me pose mille et une questions existentielles. Bizarrement, le golf devient aussitôt accessoire. C’est à ma famille que je pense d’abord. À ma femme, à mes deux enfants, Jackson et Oliver, qui ont tant besoin de moi. À mes parents qui m’ont toujours tellement aidé. À mes proches, à mes amis. Je me rends compte combien l’expression “bonne année et bonne santé” qu’on se lance nonchalamment le jour de l’an est importante. Je n’y avais jamais porté la moindre attention. En fait, j’ouvre les yeux sur une nouvelle réalité. Et je me rends compte combien la vie d’un patient atteint d’une longue maladie grave doit être pénible. Dans mon malheur, j’ai beaucoup de chance et je n’ai aucune raison de me plaindre. »

Installé à Dubaï dans un décor idyllique, Nicolas Colsaerts partage tout avec son épouse rencontrée lors d’un séjour en Australie. Rachel est devenue un vrai pilier de sa vie et son premier soutien dans les moments difficiles. ©F. Roger/Z9

Nourri au biberon des grands tournois internationaux depuis son plus jeune âge, Nico a forcément des gènes de compétiteur. Après le KO surprise du premier diagnostic, il se reprend vite, un peu à la façon d’un golfeur qui a concédé un triple bogey mais veut signer un birdie au trou suivant. « Je me suis dit : “Tu ne vas tout de même pas te laisser abattre par cette foutue maladie. Pas toi !” Malgré le doute et l’anxiété, je ne voulais surtout pas montrer un visage empreint de tristesse, de faiblesse ou de panique à Rachel. Je voulais être fort. »

La première partie du traitement est programmée rapidement. Il s’agit d’une injection de Rituximad, un anticorps qui stimule le système immunitaire. « Je reste en observation quelques heures pour vérifier qu’il n’y a aucune réaction allergique. Puis, le soir, je rentre normalement à la maison. La nuit se passe bien mais le lendemain, en début d’après-midi, je constate que mes chevilles ont subitement triplé de volume. Le cauchemar reprend. Je retourne directement à la clinique, où l’on me prescrit une infiltration de diurétiques qui me permet d’éliminer huit litres d’eau et de retrouver mon poids de forme. Plus de peur que de mal. Un régime sans sel m’est imposé, mais le protocole est définitivement le bon. La vie reprend en attendant la deuxième injection, prévue début février. »

Dur, dur. D’ici quelques semaines, Nicolas sera fixé. Il saura si les injections portent leurs fruits et lui permettront de reprendre une vie normale, ou s’il devra composer plus longtemps avec cette maladie. En attendant, il a repris le chemin des fairways et des tournois sur l’European Tour, rebaptisé DP World Tour. « Les premières compétitions de l’année étaient programmées aux Émirats arabes unis. Cela m’a permis d’y participer sans mettre en danger ma fragilité immunitaire actuelle. Pour la suite de la saison, ce sera différent. Pas question, en cette période de pandémie, de prendre des risques en voyageant en avion d’un pays à l’autre. On décidera le moment venu. J’espère juste être complètement rétabli pour disputer, en mai, le Soudal Open en Belgique, devant mes amis et mes supporters. »

L’enfant terrible et gâté du golf belge a pris de l’âge et de la maturité. Il n’a rien perdu de sa gouaille, de son humour, de ce petit grain de folie qui fait son ADN. Mais, avec l’âge, il est devenu plus philosophe. La crise sanitaire de ces deux dernières années avait déjà changé partiellement son état d’esprit. Très sociable naturellement, il s’était retrouvé soudain prisonnier d’une bulle qui ne lui convenait pas trop. Sur le circuit professionnel du golf européen, les joueurs ne pouvaient, par exemple, manger qu’avec leur caddie. Ce n’était pas trop sa mentalité, mais il avait assumé.

« Je crois qu’on ne connaîtra plus jamais l’époque bénie où tout était permis. Le monde a changé. Nous avons tous été affectés d’une façon ou d’une autre par ces nouvelles règles de vie. Rachel est australienne, elle n’a pas pu retourner dans son pays voir sa famille pendant deux ans. C’est dire s’il m’est, par exemple, difficile de comprendre l’attitude de Novak Djokovic lors de l’Open de Melbourne. »

 

Pensif dans le vestiaire du clubhouse de l’Emirates Golf Club lors du récent Desert Classic de Dubaï. ©F. Roger /Z9

À l’approche de la quarantaine, les priorités du « Belgian Bomber » ont logiquement évolué. « Je suis marié avec une femme formidable. J’ai deux magnifiques petits enfants à élever. Je suis chef de famille, c’est une responsabilité. Et il est évident que mes soucis de santé actuels m’ont également fait évoluer. Je relativise davantage. Je différencie bien mieux l’essentiel de l’accessoire. Pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvé face à un vrai problème. Face à la réalité de la vie. Alors, oui, bien sûr, j’ai toujours envie de continuer ma carrière au plus haut niveau, de participer aux grands tournois, de faire de ma passion du golf mon métier. Mais, sincèrement, si ce n’est plus possible, ce n’est pas si grave. Le plus important n’est pas là. »

En jetant un regard dans le rétroviseur de sa carrière, il ne cultive d’ailleurs aucun regret. « Quand je suis devenu pro à 18 ans, j’avais pour rêve de gagner des tournois, de jouer des Grands Chelems et la Ryder Cup, de participer aux Jeux olympiques. J’ai atteint tous ces objectifs. Que demander de plus ? Je sais que certains estiment que j’avais le talent pour me forger un palmarès encore plus étoffé. C’est possible. Mais, pour moi, ce n’est pas le plus important. Pendant vingt ans, j’ai savouré mon métier sans m’ennuyer une seconde. J’ai rencontré des personnes fantastiques, découvert plein de pays. Si c’était à refaire, je ne changerais vraiment pas grand-chose. »

Et puis, rien n’est fini. À l’instar du bon vin, le golfeur vieillit bien. « Si ma santé le permet, je compte bien jouer encore au plus haut niveau pendant quelques années. Et quoi qu’il arrive, je resterai toujours fidèle au golf. Le moment venu, je me reconvertirai peut-être comme consultant. Les télés britanniques apprécient beaucoup mon expertise et mon humour “made in Belgium” ! »

Pour l’heure, il ne tire aucun plan sur la comète et privilégie à la fois sa santé et sa famille. Avec Rachel, sa relation est fusionnelle. « Il suffit d’échanger un regard pour qu’on se comprenne. C’est une femme fantastique à tous les niveaux, la femme de ma vie. Je l’ai très vite compris. Dieu sait pourtant qu’il n’est pas simple de partager le quotidien d’un sportif de haut niveau absent trente semaines par an et qui, comme moi, a ses humeurs. Mais elle a la patience, l’intelligence et le caractère pour me comprendre et tout anticiper. On se complète parfaitement. C’est magique ! »

Le champion a eu peur pour sa vie. Son traitement porte heureusement ses fruits, mais son immunité est encore très faible. Pas évident à gérer en pleine période
de pandémie ©DR

Après avoir longtemps séjourné en principauté de Monaco, Nicolas a emmené, l’automne dernier, sa petite tribu à Dubaï, lieu de résidence de nombreux grands sportifs internationaux. « Notre appartement de Monte-Carlo était devenu trop petit avec l’arrivée d’Oliver, notre deuxième enfant. Les Émirats réunissaient tous les avantages : un climat ensoleillé pour s’entraîner toute l’année, une situation géographique idéale avec un hub aéroportuaire unique pour voyager partout dans le monde, une grande qualité de vie et – pourquoi le cacher ? – un régime fiscal intéressant. Bref, nous sommes ravis. Nous louons une chouette maison, idéalement située. Tout est proche : l’école, le golf, la plage. »

Cela ne l’empêche évidemment pas de penser souvent, avec un brin de nostalgie, à sa Belgique natale. « Voilà vingt ans que je suis professionnel sur le Tour. Vingt ans que je passe ma vie aux quatre coins de la planète. Mais il ne se passe pas un jour sans que je pense à Bruxelles, ma ville de cœur. J’y ai tant de beaux souvenirs de jeunesse, au temps où je défendais les couleurs du Léo en hockey. Les balades du côté de la place Sainte-Catherine, les restos de la rue des Bouchers, les soirées jusqu’au bout de la nuit avec les potes… En fait, quelque part, je suis resté un vrai “ketje”. Alors, c’est vrai, quand je reviens aujourd’hui à Bruxelles, je suis souvent déboussolé par le manque de luminosité, les embouteillages monstres, les vélos qui roulent dans tous les sens, l’humeur maussade des gens. Mais ça reste toujours ma ville. Je suis Bruxelles ! »

 

 

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