Paris Match Belgique

Deux réalisateurs au soleil : « Marilyn Manson a vu chacun de nos films 30 fois »

Elina Löwensohn, sublime ovni du cinéma, qui joue dans Laissez tomber les cadavres. | © Laissez bronzer les cadavres

Cinéma

Les réalisateurs Hélène Cattet et Bruno Forzani, installés de longue date en Belgique, signent avec Laissez bronzer les cadavres un polar façon western spaghetti incandescent. Retour sur leur tournage impossible, leur révélation littéraire et leur rencontre absurde avec Marilyn Manson.

 

Des falaises cramoisies, une mer bleue ardente, une baraque de tuffeau en ruines, une bande de bandits sanguins et 250 kilos d’or. Jamais auparavant un synopsis n’avait pu décrire avec autant de justesse la palette des couleurs et des actions d’un film comme celui de Laissez bronzer les cadavres. C’est que dans le cinéma de Hélène Cattet et Bruno Forzani, là où l’on fait l’économie des mots, on ne lésine pas sur l’éclat des images. Bang ! Smash ! Grrr… Leurs brigands tirent, roulent, griffent et fantasment dans la chaleur étouffante d’une bicoque au bord de la Méditérannée, rapidement assaillie par des invités malheureux et deux flics cuirassés. À peine le temps de retenir son souffle et de cligner des yeux et Laissez bronzer les cadavres s’est évaporé dans une fournaise humaine. Encore !, réclame-t-on en battant les mains face à l’écran géant.

Mais la décoction du couple de réalisateurs a demandé de la patience, à l’inverse du rythme de la pellicule : si le hameau de Occi où a été tourné le film, en Corse, est abandonné, c’est qu’il y a une raison. « C’est parce que c’est inaccessible ! », lâche Hélène Cattet, avant de raconter : « Il fallait que toute l’équipe fasse une demi-heure de randonnée deux fois par jour, et comme le matériel était impossible à monter, on a dû utiliser des hélicoptères au début et à la fin du tournage. Il ne fallait rien oublier. Et tous les jours, c’était des mules qui nous apportait nos sandwichs ». Un véritable huis-clos.

Pour ce film, on a beaucoup triché ! – Bruno Forzani.

C’est que le projet est une adaptation d’un livre de Jean-Patrick Manchette – et Jean-Pierre Bastid -, censé se dérouler dans le Gard français. Mais les indications sont contradictoires, et en lieu et place du village d’inspiration, le duo découvre un complexe de bungalows de luxe. « On s’est donc dit qu’on allait faire quelque chose de différent », se rappelle Bruno Forzani, grand gaillard qui enchaine les roulées. Ils passent en revue l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Croatie avant de planter leurs quartiers sur l’île Corse.

©DR

Loin de l’ambiance « tradi » des environs, Laissez bronzer les cadavres est un film punk comme ceux qui ont façonnés leur imaginaire. « Les auteurs du bouquin sont des anarchistes. C’est cet esprit-là, ce piment, ce sel, qu’on retrouve dans le livre. Les livres de Manchette ont beaucoup été adaptés dans les années 80 dans des films avec Alain Delon, et là, le côté punk avait complètement disparu. Nous, on a voulu garder ce piment-là, qui fait le piment de la littérature de Manchette », explique Bruno Forzani. Sur le plateau, pas de « chef » qui tienne : « Tout le monde est au même niveau : les comédiens, les techniciens, les producteurs… Tout est aussi fait de manière artisanale, avec presque uniquement des effets plateau. C’est du ‘Do It Yourself’ ! »

Lire aussi > La mort de la « Veuve blanche », du punk rock à Daech

Quand elle découvre le manuscrit de Laissez bronzer les cadavres, Hélène Cattet travaille dans une librairie bruxelloise, où vient de sortir l’intégrale de Manchette, maitre du néo-polar. « Quand je l’ai lu, j’ai trouvé que l’écriture était tellement cinématographique, qu’elle me faisait tant penser à ce qu’on faisait, que j’ai demandé à Bruno de le lire. A priori, on n’était pas tentés par les adaptations de manière générale, mais s’il devait y en avoir une, ça devait être celle-là ».

Western spaghetti sur iPhone

Deal. Mais surtout, pour Bruno comme pour Hélène, parce que le livre laisse présager un western brûlant. « Les westerns à l’Italienne, c’est un genre où il y a de la mise en scène. Son maitre, c’est évidemment Sergio Leone. Et nous, on est fascinés par la mise en scène et par tout ce qu’un réalisateur peut faire passer avec des images, du son, des costumes… C’est ça qui nous plait ». Ça, et ces gros plans qui rebondissent dans toutes les scènes, qui font des visages des paysages. « On est très près de nos personnages, dans leur intimité. Il y a un côté très déstabilisant », souffle Bruno Forzani.

Les films de Sergio Leone, c’est du cinéma pur. – Bruno Forzani

« Pour nous, un film, c’est comme des montagnes russes, avec des accélérations, des montées… Il y a un côté jouissif, où l’on s’en prend plein les oreilles, plein la vue. Quand on sort de là, on a vécu dans un univers qui n’existe pas, complètement déconnecté de la réalité. Et c’est ce qu’on essaie de faire quand on réalise nos films ». Des films taillés pour le grand écran, sur lequel les deux ont appris le cinéma : une expérience inédite et collective – n’en déplaise à Netflix.

©DR

Lire aussi > Les frères Dardenne, Jaco Van Dormael et Nabil Ben Yadir : Le cinéma belge est-il le mal-aimé des salles ?

« Apparemment, ça passe aussi très bien sur iPhone ! », rigole le réalisateur, « Comme il y a beaucoup de gros plans et de couleurs, ça marche bien sur un petit écran. On était étonnés, mais ça s’exporte bien ! »

Les soirées télé de Manson et Depp

Quand à savoir sur quel support leur plus grand fan, Marilyn Manson, a découvert leur premier Amer, le mystère reste entier. C’est en tout cas chez lui, dans la maison rachetée à son ami Johnny Depp, qu’il a fait tourner le clip de « Say 10 » dans lequel jouent les deux acteurs. « Un copain nous a envoyé un lien du clip. On a directement reconnu notre film, ce n’était pas difficile : c’était vraiment du plan par plan ». La pellicule en question, c’est L’Étrange couleur des larmes de ton corps, film art-déco vénéneux où l’érotisme à l’italienne se mèle à la pénombre des secrets.

Lire aussi > Quand Marilyn Manson s’inspire du cinéma belge pour un clip avec Johnny Depp

Les réalisateurs ne sont pas étonnés par la ressemblance flagrante entre les deux œuvres : Marilyn Manson les a déjà contactés par le passé. « Il avait adoré Amer et il voulait nous rencontrer pour collaborer avec nous. Mais c’était tellement étrange comme situation, qu’on n’avait pas donné suite », balance Bruno Forzani. Mais le bonhomme est tenace, et sort un second clip-hommage. « Il venait à Bruxelles, et il nous a invité à son concert. On l’a rencontré… et en fait, il est vraiment fan de notre travail. Il a vu chacun de nos films 30 fois ! Avec Johnny Depp, ils adorent nos films, qu’ils ont vus ensemble ». Et plus que ça, Marilyn Manson veut apparaitre à l’écran. Qu’à cela ne tienne, il le fera au générique du prochain projet du duo… mais en tant que voix pour ce nouveau film d’animation. De quoi intriguer quant à la suite de la filmographie de Hélène Cattet et Bruno Forzani, brillante et expérimentale, qu’on aimerait voir davantage exposée après ce Laissez bronzer les cadavres indice UV 50.

CIM Internet