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« Planétarium » : Le Paris des morts-vivants

Vidéo Cinéma et Docu

« Planétarium » de Rebecca Zlotowski sort ce mercredi 15 février 2017. Staring Natalie Portman et Lily-Rose Depp qui incarnent des sœurs médiums dans le Paris de l’entre-deux-Guerres.

À la fin des années 30, les sœurs Barlow médiums à succès, organisent des séances de science occulte dans un cabaret. Leurs personnages sont inspirés des sœurs Fox qui ont participé, au XIXe siècle, à la naissance du spiritisme moderne.

Laura Barlow et sa sœur Kate ont une relation fusionnelle. Lors de leurs performances, l’une met les choses en scène, l’autre les vit. Un pionnier du grand écran, André Korben (inspiré quant à lui de Bernard Natan, devenu propriétaire de Pathé et qui sera, au terme d’une machination antisémite, déporté à Drancy, ensuite à Auschwitz. NDLR), tombe sous le charme ténébreux des Américaines et décide d’en faire les stars d’un cinéma novateur, où les esprits revenants apparaîtraient en filigrane. Il veut faire d’elles et de leur mystérieux pouvoir de nouvelles égéries du septième art.

Sur la toile de fond historique à reflets multiples –l’industrie du cinéma d’avant-guerre, le climat de crise économique– se dessine la candeur de l’humain. Notamment celle de Korben le producteur juif roumain. Il ne perçoit pas la force de la vague d’antisémitisme qui commence à ronger l’Europe. Il ne peut, de ses yeux émerveillés (Emmanuel Salinger, regard énorme) anticiper la débâcle.

Le cas Zlotowski

Rebecca Zlotowski offre, sur un mode glossy, une plongée dans le cinéma français de l’époque, un cinéma juif, biberonné à la psychanalyse. Dans ce film ambitieux aux images rutilantes, où l’esthétisme et l’intellectuel priment parfois sur l’émotion, le récit se déploie sur plusieurs axes. Un film dans le(s) film(s). Les genres et les styles se côtoient et se heurtent. Entre glamour hollywoodien et dialogues terriblement français, la fable baroque de Zlotowski casse le rythme.

Les séances de spiritisme et leur lot de symboles éclairés se jouent dans la finesse et une forme de crudité. On y lit l’un des thèmes clés du travail : la cécité du monde et une quête de vérité impalpable. Faire revenir les morts. Rappeler les esprits. Donner de la matière à l’invisible. Anticiper son état de poussière. Réaliser au final qu’on est bien peu de chose.

Les personnages, à l’image de Korben, ne voient pas arriver le nouveau drame d’un siècle. Ils foncent, en aveugles. « Il faut parfois éteindre la lumière pour voir quelque chose ». C’est en jouant de ces clairs-obscurs, en ébauchant une question sur de nouvelles dimensions spatio-temporelles –un thème qui aurait pu faire l’objet d’un film en soi– que la réalisatrice entend nous emmener dans son vaisseau cérébral et impérial.

Nous rencontrons Rebecca Zlotowski à Bruxelles. Elle a de l’aplomb et un bagout d’enfer. Avec un père d’origine polonaise et une mère venue du Maroc, la Française, de confession juive, a l’assurance et la richesse que donne un background mixte et raffiné. Agrégée de lettres et diplômée de la Femis (école nationale supérieure des métiers de l’image et du son), elle réalise son premier long métrage, « Belle Epine », en 2010. Il vaut à Léa Seydoux une nomination au César du meilleur espoir féminin en 2011. Son deuxième film, « Grand Central » fera partie de la sélection officielle à Cannes en 2013, dans la catégorie Un certain regard.

Dans « Planétarium », Natalie Portman, que la réalisatrice connaît depuis plusieurs années, est simplement hollywoodienne. « Vous trouvez ? », nous dit Zlotowski. « Elle est très israélienne aussi. Son accent n’est d’ailleurs pas totalement américain lorsqu’elle s’exprime en français. Elle me semblait idéale dans le rôle d’une Américaine à Paris. C’est une pierre angulaire du casting. De même que Lily Rose Depp, qui est parfaitement bilingue. J’ai choisi aussi Emmanuel Salinger, qui a un regard très inspiré sur l’Europe des années 30, sur la Mitteleuropa ».

Lily-Rose Depp, « un atavisme fou »

Dans « Planétarium », le personnage joué par Lily-Rose Depp, 17 ans, la plus authentiquement « spirite » du tandem ésotérique, s’appréhende dans la pureté d’un visage ample et pointu, aux contours à la fois modernes et moyenâgeux. « Elle a le visage d’une actrice du muet. On peut commencer une séquence par son visage, on ne s’ennuie jamais avec la scène. Il absorbe la lumière d’une façon incroyable. C’est une qualité innée, et c’est très injuste ».

© Belga/Kevin Winter/Getty Images/AFP – Lily-Rose Depp et Natalie Portman

Lily-Rose Depp a été nominée pour son rôle dans « La Danseuse », de Stéphanie Di Giusto, dans la catégorie « meilleur espoir féminin » des prochains César (cérémonie le 24 février 2017). Cette présélection a déjà fait l’objet de critiques. La rançon de la gloire sans doute, en partie. N’est-ce pas périlleux de faire miroiter un trophée de ce type à l’adolescence ? « Sa nomination est très légitime. Elle est nommée pour « La Danseuse », c’est formidable. Elle a toujours été au centre de l’attention. Elle est déjà aguerrie à tout ça ».

Fan de Lynch et d’Anderson

Le titre « Planétarium » évoque confusément pour nous « Melancholia » de Lars Von Trier, artisan d’un style multiple, décalé, au propos complexe, et que Rebecca Zlotowski apprécie, comme elle nous le confirme. Mais la comparaison s’arrête là. On voit aussi du Woody Allen dans la mise en scène, avec de l’humour en moins et quelques thèmes de plus. « Qu’on me compare à Woody Allen me flatte. Quant au titre, soit il devait être très narratif, façon « La formidable rencontre des sœurs Barlowe », soit plus synthétique, et allusif, comme le titre d’une chanson de variétés, ou une expérience dans laquelle on peut placer le spectateur. Il faut éteindre la lumière et les étoiles vont scintiller. Le cinéma reste un enchantement. Les séries ne ne nous proposent pas la même expérience ».

Les thèmes de « Planétarium » se chevauchent, construisent une trame obscure. N’a-t-elle pas redouté ce flirt avec l’hermétisme ? « Sans doute mais j’aime ce qui est complexe ! C’est le pari risqué de ce film. J’ai eu l’audace de penser qu’il y a un chemin parallèle dans les modernités narratives. Paul Thomas Anderson (auteur du monumental « There will be blood », entre autres. NDLR), l’un des plus grands, ne fait pas beaucoup de box-office. Je suis une grande fanatique de David Lynch aussi. Le film a une certaine complexité de récit, c’est exact, mais en même temps il est simple. Il suffit de se laisse porter pas l’expérience sensuelle et plastique sans chercher à tout maîtriser ».

Comment ce film, très européen, et très français en dépit d’une perspective historique plus large, a-t-il été reçu jusqu’ici à l’étranger ? Comment les audiences américaines vont-elles adhérer à cette opacité revendiquée ? « Je ressens une affinité très forte du côté de l’Asie. En Europe aussi bien sûr. Quant aux États-Unis, ils ressentent moins les choses. Les Américains ne sont pas spécialement friands de ce type de narration complexe, c’est vrai ».

Mais Rebecca Zlotowski n’a pas cédé à la tentation de « ratisser plus large », géographiquement parlant. « Pour séduire tout le monde, il faut prendre en compte l’horizon culturel global. Un journaliste américain, lors du Festival du film de Toronto m’a demandé pourquoi un Juif était menacé à la fin des années 30 en France… Pour une audience moins informée, peut-être aurait-il fallu glisser une image avec un gros titre de journal « Attention, Hitler va arriver au pouvoir !» C’est du napalm ! »

On ne sait jamais quand on est avant-guerre.

On découvre dans « Planétarium » ce parallèle entre la France de l’entre-deux-Guerres et l’Europe d’aujourd’hui, affaiblie par la crise économique, rongée entre autres par les extrémismes, les replis identitaires, les théories du complot diffusées sur le web, une forme d’aveuglement. La réalisatrice appréhende dans son film la vision tronquée d’une réalité, l’évolution technologique, le regard subjectif et restreint qu’on porte sur les choses. Et l’inconscience légère qui devance la tragédie.

« En réalité, c’est surtout la période précédant la Première Guerre mondiale que j’ai voulu raconter. La disparition de l’empire austro-hongrois, des utopies européennes. J’ai voulu faire une rime de la fête où circule cette élite qui parle de Mussolini dans un salon. On ne sait jamais quand on est avant-Guerre. C’est cet état que j’ai voulu traduire ».

©BELGA/AFP PHOTO/FILIPPO MONTEFORTE – La réalisatrice Rebecca Zlotowski

La comparaison passe par le fond bien sûr, par le ton aussi, contemporain, contrastant avec le décor. « L’idée n’est pas de jouer le mimétisme ni l’anachronisme mais de restituer les choses. Je n’allais pas demander aux acteurs d’imiter un phrasé labellisé années 30. Il faut savoir d’ailleurs que la compression des enregistrements audio donnent une idée fausse de l’élocution de l’époque. L’emphase était liée aussi aux origines théâtrales et les voix semblaient plus haut perchées. Je n’ai pas voulu reproduire ce schéma ».

Le grand bluff

Le film parle de trompe-l’œil, de la caméra qui tente de capturer l’invisible, de nouvelles techniques cinématographiques. « Ce rapport de méfiance et de suspicion quant à l’imagerie peut renvoyer au monde contemporain, à la magie de la digitalisation. Cela symbolise aussi un désaveu du politique et une défiance. Comment l’équipe de Trump a-t-elle pu manipuler les images de foule lors de son investiture ? Il y a aussi ce que Georges Orwell appelait les faits alternatifs. Des fictions qui sont nauséabondes, nourrissent l’islamophobie, entre autres. L’ère numérique a, de fait, provoqué une grande plongée dans le soupçon ».

Il y a le message enfin de la lucidité, au sens générique du terme. Flairer l’invisible. Rappeler l’Europe et ses couches d’ossements sous-terrains. « Deux médiums extralucides ont des amis qui agissent en aveugles alors qu’ils approchent de la catastrophe… Il faut apprendre à regarder, ne pas se laisser manipuler par l’image, à se mettre dans une disposition active de voyant et de voyeurs ».

La voyance, l’hypnose et autres techniques se déploient aujourd’hui avec un sérieux variable mais un succès entraînant. « C’est vrai. Ces retours aux médiums se manifestent à un moment où les repères ont disparu. C’est une industrie prospère. » Dans la vraie vie, Rebecca Zlotowski est-elle férue d’occultisme ? « Je suis allée voir Mesmer, l’hypnotiseur. J’ai trouvé ça impressionnant !  »

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