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Les héros du Thalys vont jouer leurs propres rôles

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Avec le légendaire Clint Eastwood, de g. à dr., Anthony Sadler, Spencer Stone et Alek Skarlatos. | © Robert Ascroft

Cinéma et Docu

Clint Eastwood a demandé aux trois jeunes Américains du Thalys d’interpréter leurs propres personnages dans son dernier film.

« Je n’oublierai jamais le jour où l’on m’a dit : “Ne soyez pas surpris, vous allez recevoir un coup de fil de Clint Eastwood !” J’ai d’abord cru que c’était une blague. Clint Eastwood est une légende vivante. On a tous grandi en regardant ses films », me raconte Spencer Stone en riant. « Je n’arrêtais pas de me répéter en boucle : “Clint Eastwood va m’appeler… Clint Eastwood va m’appeler…” » Spencer Stone, Alek Skarlatos et Anthony Sadler savaient depuis plus de cinq mois que celui-ci allait réaliser le film lorsque la production les a convoqués au studio. « On pensait que c’était pour un rendez-vous comme on en avait déjà eu plusieurs. Pour parler de l’histoire. A peine arrivés, Clint nous demande comment on se sent devant une caméra. On s’est dit que c’était pour montrer aux acteurs comment les choses s’étaient passées exactement. Pas du tout. Il a dû s’y reprendre à trois fois avant que l’on comprenne qu’il voulait que l’on joue nos propres rôles ! Quand on lui a demandé pourquoi, sa seule réponse a été : “Pourquoi pas ?” » Sidérés mais lucides, ils suggèrent au cinéaste qu’il serait peut-être judicieux, quand même, de leur faire prendre quelques cours d’art dramatique… « Ce n’est pas la peine, leur répond-il. Vous avez juste à être vous-mêmes ! »

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AFP PHOTO / Lionel BONAVENTURE

S’ils ne savent pas encore qu’il est plus facile de se cacher derrière un personnage que de jouer le sien, ils ont bien compris, en revanche, qu’une occasion comme celle-là ne se présente pas deux fois. « Eastwood savait très bien ce qu’il faisait. Le simple fait qu’il ait pu penser qu’on en était capables nous a donné une pêche incroyable », enchaîne Anthony Sadler. S’ensuivent, pour les trois amis, quelques nuits sans sommeil à essayer de mémoriser leur texte.

Trois semaines plus tard, le tournage commence. « Au début, confie Spencer Stone, j’ai vraiment cru que j’allais m’effondrer. Je n’arrêtais pas de me dire : “Mais dans quel bourbier t’es-tu fourré, mon pauvre vieux !” Pour me convaincre de continuer, je me répétais que des gens avaient mis sur la table des millions de dollars et que je ne pouvais pas leur faire faux bond ! » « Le premier jour, enchaîne Skarlatos, je me trouvais dans un Hummer censé être en Afghanistan. J’étais liquéfié à la simple idée qu’Eastwood était en train de me filmer. La différence entre des acteurs et moi, c’est que moi… j’ai passé plus de neuf mois en Afghanistan ! De plus, sur le terrain on essaye constamment d’étouffer ses émotions, alors qu’au cinéma c’est tout le contraire ».

Clint est une légende vivante, mais c’est l’homme le plus simple et le plus normal qui soit.

Les quatre mois de tournage se déroulent comme un enchantement, en grande partie grâce à l’ambiance sereine que le réalisateur entretient sur le plateau. « On finit par passer beaucoup de temps ensemble à faire de la gymnastique, à boire des bières. Clint est une légende vivante, mais c’est l’homme le plus simple et le plus normal qui soit. Il traite tout le monde de la même façon et travaille toujours avec les mêmes personnes depuis vingt ans, ce qui en dit beaucoup sur le personnage. C’est un homme de peu de mots, mais chaque fois qu’il ouvre la bouche, c’est pour dire quelque chose qui a du poids ». Conscient de vivre des moments exceptionnels, Spencer Stone n’oublie pas pour autant le passé.

La vie sauve, deux fois

Après le Thalys, il vit une deuxième très mauvaise expérience, à Sacramento, la ville où il a grandi. Moins d’un mois et demi après la tentative d’attentat, alors qu’il essaie de protéger une amie entraînée dans une altercation à la sortie d’un bar, il reçoit plusieurs coups de couteau au thorax. « Cette fois j’ai vraiment cru que j’allais mourir. Bien davantage que dans le Thalys » En plus de profondes cicatrices sur le corps, cet incident lui donne une nouvelle leçon de vie. « Je me dis que j’ai encore quelque chose à faire sur cette terre. Je vais travailler de toutes mes forces pour essayer de comprendre pourquoi j’ai eu la vie sauve, pas une fois mais deux, alors que j’aurais dû mourir ».

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Spencer Stone, Alek Skarlatos et Anthony Sadler n’auraient pas dû être ensemble à bord du Thalys ce jour-là, diront-ils plus tard. Leur décision a sans doute sauvé la vie de centaines de personnes. « Vous croyez à la chance ou au destin ? » « Aux deux, répond Anthony Sadler, mais aussi à une intervention divine. On a juste fait notre devoir ». Après avoir vécu les deux années les plus folles de leur vie, les trois amis, qui ont pris un agent, sont bien décidés à tenter leur chance dans leur nouveau métier. S’ils ont « attrapé le virus », comme ils disent, ils n’en ont pas, pour autant, perdu la tête. « Attendons d’abord de voir ce qui se passe avec ce film, lancent-ils à l’unisson. Pour l’instant, on suit le mouvement. Voyons où il nous emporte ! »

« Le 15 h 17 pour Paris », un film de Clint Eastwood basé sur le livre des trois héros du Thalys, sort le 7  février.

Ayoub El Khazzani, l’assaillant

À la prison de Bois-d’Arcy, l’assaillant du Thalys no 9364 pourrait passer pour un détenu modèle… Ayoub El Khazzani, 28 ans, a été placé à l’isolement dans le quartier réservé aux détenus les plus dangereux. Le dispositif de sécurité y est renforcé : interdiction de croiser d’autres prisonniers ou d’échanger avec eux. Ayoub El Khazzani est uniquement en contact avec le personnel pénitentiaire qui le change régulièrement de cellule : « Les rotations de sécurité. »

Je ne suis pas un massacreur. Je suis un noble combattant. Je suis un soldat.

Durant ses quatre premières auditions devant la justice française, Ayoub El Khazzani a d’abord nié toute implication terroriste. Il se présente comme un SDF ayant trouvé une valise avec des armes dans un parc de Bruxelles. En montant dans le train, il aurait voulu détrousser les passagers… Puis il a plongé dans le mutisme, avant de passer aux aveux, le 14 décembre 2016. Son interrogatoire confirme alors la note remise par le Centre d’analyse du terrorisme (CAT) et rapportée par « Le Monde » : Ayoub El Khazzani est entré en Europe en compagnie d’Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. « Je ne suis pas un massacreur. Je suis un noble combattant. Je suis un soldat », proclame-t-il devant le juge d’instruction. Il confirme son passage en Syrie, en mai 2015, et affirme avoir agi sous les ordres d’Abaaoud. Avec « une cible précise » : « Attaquer des Américains. […] Abou Omar m’a expliqué qu’il fallait que je prenne un billet pour la première classe dans le wagon 11 ou 12. […] Il m’a dit qu’il y aurait entre trois et cinq militaires », explique-t-il. Il dispose pour cela d’un fusil d’assaut de type kalachnikov, de 9 chargeurs de 30 cartouches, soit au total 270 munitions, d’un cutter, d’une arme de poing et d’un bidon d’essence…

Alors que les prisons françaises sont en crise, Willy Saïb, secrétaire local FO à Bois-d’Arcy, s’inquiète : « Comme tous, Ayoub El Khazzani arrive à communiquer par les fenêtres avec des détenus de droit commun. Nous ne pouvons pas maîtriser cela ! Nous demandons que les détenus incarcérés pour terrorisme soient placés dans des établissements spécialisés. » Un téléphone portable a-t-il pu entrer dans sa cellule ? « Il est fouillé tous les jours et sa cellule l’est à chaque fois qu’il va à la douche, mais le mot “impossible” n’existe pas en prison. Récemment, des drones ont réussi à survoler l’établissement. On ne peut pas dire s’ils avaient un lien avec Ayoub El Khazzani, mais c’est très inquiétant. Est-ce pour des repérages ? Ou pour des livraisons ? Je ne sais pas… mais cela a duré plusieurs mois », explique Willy Saïb.

Un des surveillants d’El Khazzani raconte : « Avec certains, on arrive à échanger. Mais lui, il ne dit rien. Il est correct. Jamais agressif. Il temporise. Il demande à aller une fois par semaine au sport et à la bibliothèque. Nos paroles se résument à “bonjour”, “au revoir”, “merci”. » Comme la plupart des détenus en attente de leur jugement, Ayoub El Khazzani pourrait rester encore plusieurs mois à Bois-d’Arcy. « Son “bon comportement” n’est pas rassurant pour autant, souligne le surveillant… Il a l’attitude de ceux qui cherchent à se faire oublier. Mais nous ne devons jamais baisser la garde. Quand la routine s’installe, le danger survient. Nous n’avons aucune prise pour cerner son état d’esprit. A l’isolement, ils n’ont rien à perdre. » Charlotte Leloup

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