Paris Match Belgique

Jean Dujardin : « George Clooney ferait un bon président des États-Unis »

© Marcel Hartmann

Cinéma

Dans son nouveau film Le Retour du héros, en salles le 14 février, Jean Dujardin joue un imposteur qui se fait passer pour un soldat de l’empire.

 

Paris Match : Il y a souvent, dans ce que vous faites, un lien direct avec l’enfance. Pour quelle raison ?
Jean Dujardin : Ce lien me constitue, au cinéma comme dans la vie. Je n’ai subi aucun “trauma” mais, dès que les choses deviennent trop sérieuses, j’ai tendance à redevenir enfant, à décaler les situations, à déconner pour garder une forme de distance. Ce n’est pas que je me moque de tout, mais rien ne doit être trop grave. C’est un garde-fou, une protection. J’adore cette phrase de Chaplin : “L’humour renforce notre instinct de survie et sauvegarde notre santé d’esprit”/

Un costume, un cheval, de bonnes vannes : Le Retour du héros, est-ce un terrain de jeu pour un gamin de 45 ans ?
C’est là que je m’exprime le mieux. Il y a des acteurs qui ont besoin de se mettre à nu ; moi, plus je me cache sous des déguisements, des moustaches, des barbes, des perruques, et plus on me voit. Tout saute aux yeux : mon ADN, les raisons pour lesquelles j’ai voulu faire ce métier, le plaisir que je prends à tenter de distraire les autres.

Vous avez publié sur Instagram une photo de vous adolescent. Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?
Je suis rentré à 14 ans chez les Scouts de France. La photo a été prise en Corse, sur un chantier où nous étions en train de restaurer l’escalier d’un refuge. Le bonheur total. Là, j’ai rencontré mes amis pour la vie. J’ai commencé à exister vraiment à travers les veillées dont je m’occupais, les petits sketchs que j’écrivais, les rires suscités, le regard des filles. Je pouvais donc avoir des responsabilités, une vie sociale ? Je m’épanouissais enfin ! Je faisais la paix avec moi-même, j’avais le sentiment d’être considéré comme un enfant pas si con, finalement.

C’est le système scolaire qui vous considérait ainsi. Quel était votre problème à l’école ?
Je ne travaillais pas. Je m’ennuyais. Je ne comprenais pas qu’on puisse éduquer les enfants comme des clones. J’étais différent, plus lent. Il me fallait davantage de temps, je ne parvenais pas à me caler sur leur rythme. Le retard s’est accumulé de manière rédhibitoire, raison pour laquelle j’ai dit très tôt à mes gamins de bosser. Moi, j’attendais juste la libération : admis au bac. Ouf ! Après, ne m’emmerdez plus.

Chez les scouts, j’ai rencontré mes amis pour la vie.

À quoi pensiez-vous pour tromper l’ennui ?
Je faisais, comme disait Montand, des dessins dans les marges. Et plein de rêves. Quand je voyais un ouvrier sur un échafaudage, je fantasmais. Le mec, à l’air libre, au boulot, personne sur son dos. Il respire. Plus tard, j’ai bossé deux ans dans le bâtiment, j’étais dans ma vie d’homme. Petit, déjà, je désirais être un homme, subvenir à mes besoins. Je refusais qu’on me dise ce que je devais faire. Je n’ai qu’une vie. Personne d’autre que moi n’en décide.

Un de vos amis dit que, petit, vous aviez un truc en plus. C’était quoi ?
Une forme d’optimisme… Je m’étonne moi-même en vous disant cela. Je faisais confiance à la vie, tout me semblait possible, mais quoi ? Je posais peu de questions, pour ne pas avoir l’air bête. Aujourd’hui, j’ose plus. Mais, parfois, je préfère ne rien dire. Dans le doute, on pensera peut-être que je suis super intelligent. L’histoire de nos premières années nous suit toujours.

Lire aussi > Jean Dujardin annonce le retour d’OSS 117 sur les écrans

Le chef opérateur Robert Alazraki affirme que vous bossez autant que Jeanne Moreau… Comme ce bon élève que vous rêviez d’être ?
Absolument. Chagrin d’école, le livre de Daniel Pennac, récit d’un ancien cancre, est devenu une bible pour moi. Je compose par rapport à mon enfance, je me souviens de tout. Sur un tournage, je ne peux pas arriver les mains dans les poches. Il faut que je travaille sans cesse, avant, pendant. J’ai besoin que mes journées soient totalement remplies et de les terminer éreinté de boulot.

Enfant, vous aviez des amis imaginaires, comme ce Monsieur Doute. Existe-t-il encore ?
Parfois, on croit que je fais la gueule. Pas du tout ! Je suis ailleurs. J’ai beaucoup d’imagination. Ce Monsieur Doute, qui s’est d’abord appelé Monsieur Angoisse, s’est paré de nombreux visages. Je l’ai chassé plusieurs fois, il revient de temps en temps. Je m’y fais. Se poser des questions, c’est bien aussi.

Brice de Nice, qu’exprime-t-il de vous ?
Ma liberté. Le cinéma, c’est sérieux mais pas grave. Brice, normalement, il ne faut pas le faire. Je le fais quand même, je mets mes doigts dans les prises. C’est un concept que j’ai inventé au service militaire. Brice m’accompagne depuis. C’est un petit bonhomme jaune qui va là où on ne devrait pas aller. J’y vais aussi. C’est un gosse à qui l’on dit : “Ne pars pas trop loin que je te voie jouer”. Et je me fais engueuler parce que je pars trop loin. Je suis comme ça. L’Oscar, la légitimité, je pense que je n’y croirai jamais. Dire de moi que j’ai pu choper la grosse tête est une blague totale.

Cet Oscar reçu, comment vous en souvenez-vous désormais ?
Je garde toujours le meilleur des choses. Le reste se délite. Ce que j’ai vécu est formidable, c’est une fierté. Mais c’était un passage. J’ai souvent entendu : “Qu’est-ce qu’on devient après un Oscar ?” Ben… on continue. On m’a pris pour un autre, on a cru que j’habitais Los Angeles, c’était faux, on m’a fait ma feuille de route sans me le demander. J’étais dans l’œil du cyclone, le centre du monde. Ce dont je me souviens le plus ? Après les Oscars, je suis rentré à 8 heures du matin dans ma chambre d’hôtel et je me suis enfermé dans les toilettes. Enfin du silence, après tout ce bruit ! J’ai pris conscience de ce qu’il s’était passé depuis des semaines. Et je me suis dit que ça ne pourrait pas me changer, que seule la mort pourrait me changer et qu’il allait falloir passer à autre chose.

Que vous ont transmis vos parents qui vous guide encore aujourd’hui ?
Eh bien, justement, la stabilité, la distance vis-à-vis des choses. L’amour et l’éducation qu’ils m’ont donnés, certaines valeurs, me constituent aussi.

Autorité et droiture, comme Jacques, votre père ?
Je sais moins le faire que lui. Je craque, je suis très affectueux.

Entre sieste et saut d’obstacles, deux façons de s’imprégner du personnage. © Marcel Hartmann

Ces marques d’affection, que vous prodiguez à vos trois enfants, vous ont-elles manqué ?
Sans doute que ça ne se faisait pas, que dans cette famille de garçons une forme de pudeur s’était installée. Je n’en veux absolument pas à mes parents. Peut-être même que ça m’a poussé à devenir ce que je suis. Quand les gens m’abordent dans la rue, je ressens l’amour et la chaleur donnés. Je me connecte avec eux facilement, la France est un grand village. Vous savez, je n’ai pas d’autre passion que de vivre. La vie, peuplée d’êtres humains, est la plus belle des salles de jeu.

Et à part cela, qu’est-ce qui peut vous apaiser ?
Partir en forêt, toucher des arbres, avoir conscience de leur existence. Admirer l’aube naissante, avec la perspective d’une longue journée, me rend le plus heureux des hommes.

Travailler en famille avec votre frère aîné, Marc, qui est votre agent, est-ce une question de confiance ?
Une question de temps gagné, surtout. Je sais que mon frère ne me parlera pas pour rien pendant trois heures, je sais qu’il ne me dira pas ce que je dois faire. Il n’est pas là pour me complimenter, me caresser dans le sens du poil, je n’en ai pas besoin. Il me connaît bien, il anticipe. Mon frère, avocat de formation, est très intelligent, très cinéphile aussi. Au sein de notre famille, il a toujours été extrêmement influent. Il nous conseillait, comme un guide, sur ce qu’il fallait voir, écouter, lire. Moi, il me rassure. Lui, en tant qu’agent, s’épanouit aussi. Tout le monde y trouve son compte.

Lire aussi > Alexandra Lamy revient sur sa rupture avec Jean Dujardin

Sortant d’une fratrie de quatre garçons, vous avez d’abord eu deux fils. Et enfin une fille, il y a deux ans. Etait-ce important ?
Essentiel, je ne l’aurais jamais espéré. Je ne compare pas avec mes garçons. Eux sont des piliers, le concept de fille c’est autre chose. C’est… formidable ! L’amour qu’on donne, je ne savais pas qu’il pouvait être exponentiel, que ça prendrait tant de place, que ça enfle de jour en jour, de semaine en semaine. C’est complètement fou, je deviens débile.

Vous avez été parrain de l’association Action Enfance, qui protège les enfants séparés de leurs parents en raison de maltraitance. En quoi cela vous touche-t-il ?
J’ai trouvé très cohérentes et intelligentes les actions de cette association, dans le sens où elles permettent aux frères et sœurs de rester ensemble. Je suis le cadet d’une fratrie qui a beaucoup compté pour moi. J’ai été élevé autant par mes frères que par mes parents.

Rester enfant, est-ce s’émerveiller de tout, comme votre pote Clooney ?
On est plus heureux en regardant les autres qu’en étant centré sur soi-même. Certains se perdent dans l’ego, n’en reviennent jamais. Ce n’est pas son cas.

Je n’ai pas besoin d’exister coûte que coûte. Moins on me voit, plus je peux regarder.

Ferait-il un bon président des États-Unis ?
Je crois, oui. J’ai pu observer son sens aigu de la mesure, de la diplomatie. Je l’ai vu arranger des choses que personne d’autre n’aurait pu arranger. George est un fédérateur. Il a toujours la bonne phrase au bon moment, et le charme qui va avec. Le fond et la forme, c’est ce qu’on demande à un président, non ?

Mauvais élève mais tenu par l’amour de ses parents, comme Jean-Paul Belmondo… Avez-vous d’autres points communs ?
Le plaisir pris dans ce métier. Jean-Paul s’est jeté dans la vie comme dans le vide. Je n’ai jamais eu peur non plus. Ma filmographie en témoigne. On me dit : “Tu n’as pas de plan de carrière”. Oui, c’est vrai, je ne calcule rien. Je suis comme Jean-Paul, en quête de sensations et d’émotions.

On vous définit souvent comme un acteur normal…
Je n’ai pas besoin d’exister coûte que coûte. Moins on me voit, plus je peux regarder. Ce poste d’observation est une source d’inspiration sans égal.

Dans Un homme à la hauteur, votre personnage pouvait se retrouver dans une situation ridicule, sa sérénité faisait tout passer. Est-ce que cela vous ressemble ?
Avec l’âge, j’ai moins besoin d’exister à tout prix. J’ai compris que si l’on veut être heureux, il faut faire don de soi, dans le travail ou dans la vie privée. Le bonheur, il ne faut pas se contenter de l’attendre, on peut aussi aller le chercher.

CIM Internet