Paris Match Belgique

Black Panther signe-t-il vraiment la fin du cinéma "plus blanc que blanc" ?

Le casting de Black Panther est à 80% afro-américain. | © Marvel

Cinéma

Daniel Bonvoisin, éducateur aux médias et spécialiste des représentations dans le cinéma, analyse le succès de Black Panther, qui pourrait bien changer la face - et la couleur - du cinéma populaire. 

 

Le succès de Black Panther est colossal, ravageur et fascinant. Mais compte tenu du scénario, du jeu ou même de son image elle-même, tous arrosés des artifices qui font des blockbusters des œuvres délassantes, mais rarement inoubliables, il pourrait également être décevant. La critique populaire est pourtant unanime : Black Panther est un grand film, de ceux qu'on n'avait encore jamais vu - et qu'on ne reverra jamais ? Et pour cause : il est le premier véritable film de super-héros noirs, composé presqu'essentiellement d'acteurs de couleur et dirigé par un réalisateur afro-américain. Une pellicule "black power », qui a su engranger 192 millions de dollars au cours du premier week-end de sa sortie, et fédérer autour de lui un public bien plus diversifié que d'ordinaire. "Wakanda forever », semblent déjà répondre simplement nombre d'afro-américains lorsqu'il s'agit de commenter ce film unique.

Daniel Bonvoisin aimerait pourtant que l'on prenne un peu de recul sur Black Panther, avant de crier au génie, voire à la révolution. C'est normal, l'esprit critique, c'est le métier de cet ancien journaliste belge en relations internationales et rédacteur en chef d’une revue consacrée aux relations Nord/Sud. Depuis plus de dix ans désormais, il est le responsable des activités de Média Animation, une ASBL qui a pour mission d'aider à développer un regard critique sur la société. "C'est devenu le film des afro-américains - mais par la force des choses », estime ce spécialiste de la culture populaire au bagage cinématographique impressionnant.

Un cinéma en noir et blanc (mais surtout en blanc)

"Par la force des choses », parce que fatalement, on n'avait jamais vu autant de personnes noires rassemblées sur le même écran, qui plus est dans un film de super-héros. Généralement au cinéma, "tout est hétéronormé et très, très blanc. Les acteurs sont blancs, les actrices sont blanches, et les plus célèbres le sont », commente l'expert. "La raison, c'est qu'historiquement les gens qui ont accédé au statut d'artiste, relativement privilégié et qui demande un parcours assez particulier, sont issus des classes moyennes et supérieures - qui se trouvent être blanches. Sans se poser de questions, ces personnes ont reproduit l'archétype du héros qui, par la force des choses, est blanc ». Le "super » à mollets pâles sous sa tunique est ainsi devenu un standard. La seule alternative possible, à quelques représentations près. Même en civil ou en tuxedo, il se doit d'être blanc - il suffit de voir les réactions d'indignation qu'avait provoqué, en son temps, la mention d'un James Bond incarné par Idris Elba.

La représentation à l'écran, c'est parfois un réflexe, et parfois une construction. Ce n'est pas toujours facile de faire la différence entre ce qui est de l'ordre du volontaire, de l'idéologique, et de la reproduction de la culture quotidienne.

Et quand une personne de couleur apparait à l'écran, elle est bien souvent "racisée » : "dès lors qu'on met dans un film des acteurs afro-descendants, c'est que le rôle a été écrit comme ça », décrypte Daniel Bonvoisin. Et d'autant plus en Europe, où le cas d'Omar Sy est particulièrement interpellant. "Il a fallu du temps pour qu'il puisse jouer des rôles dans lesquels il n'était pas spécifiquement un Africain. Ses premiers rôles non-noirs, c'est aux États-Unis qu'il les a eus », se souvient-il notamment, en différenciant Intouchables de X-men ou Jurassic World.

D'autant que, qu'importe le rôle, les acteurs noirs semblent avoir fondamentalement bien moins de lignes de texte que leurs collègues blancs, comme le prouve la série de vidéos d'un Youtubeur, baptisée "Every Single Word ». Dans celles-ci, il compile toutes les interventions de personnages de couleur dans des films cultes. Montées côte à côté, elles ne se résument qu'à quelques minutes, voire secondes.

Un coup à jouer

"Black Panther diffère des autres parce qu'il n'emploie que des acteurs afro-américains, ou presque », expose Daniel Bonvoisin. À tel point, selon lui, que cela en devient suspect. Pour ce spécialiste de l'éducation aux médias, Black Panther frise le "diversity washing » - à savoir l'exploitation d'une certaine diversité dans le seul but d'être considéré comme inclusif. De la même manière qu'Hollywood a choisi de sortir une adaptation de Wonder Woman l'année dernière, en pleine "nouvelle vague » du féminisme, Marvel fait aujourd'hui étalage de son film noir. "Le comics de Black Panther existe depuis les années 60, et on sent bien qu'ils se sont dit qu'il y avait là un coup à jouer. Il ne faut pas oublier que tout cela est le fruit d'une industrie mue par la rentabilité. C'est un choix, qui permet au film de se faire remarquer... et c'est un coup totalement réussi », analyse-t-il.

"Cela ne veut pas dire que le film est une pure opération cynique : il est possible aujourd'hui, alors qu'il ne l'était peut-être pas il y a dix ans. Ce qui en dit beaucoup sur l'évolution de la société, davantage prête à accueillir ce type d'œuvres, et de l'industrie qui se dit qu'il est temps de changer ses vieilles casseroles », tempère-t-il.

En avant la "blaxploitation » ?

Mais pour l'expert, la logique de Black Panther est similaire à celle de la "blaxploitation », terme né dans les années 70 à la suite du succès de Sweet Sweetback's Baadasssss Song de Melvin Van Peebles - d'ailleurs pressenti dans les nineties pour adapter le film de super-héros. "C'était un film avec des acteurs noirs, pour un public afro-américain : c'était un peu le film des noirs pour les noirs ». L'œuvre renversait les clichés racistes en faveur des racisés : les gangsters étaient les héros et les prostituées, leurs belles. Les méchants ? Les flics racistes, blancs. "Avec ce film, qui a été très apprécié chez les afro-américains, Hollywood s'est rendu compte qu'il y avait un public au sein de ces communautés ». Pensant tenir le bon filon, l'industrie s'est mise à en produire des dizaines de copies... souvent réalisées par des blancs. "Mais les clichés utilisés sont devenus à leur tour des caricatures, ce qui ne faisait que reproduire les stéréotypes sur les afro-américains. Cette 'blaxploitation' était à son tour devenue du racisme, en imaginant ce que les noirs voulaient voir à l'écran, sur base d'un seul succès ».

Lire aussi > « Black Panther » s’invite à la Fashion Week de New York

Là où Black Panther rappelle à l'expert le phénomène, c'est que "de la même manière, il prouve qu'il y a un marché à ouvrir ». Au moins, Marvel a eu la bonne idée de tout confier, de la réalisation à la bande son, à des personnes racisées, ajoute-t-il. Reste à savoir si Hollywood s'apprête désormais à se lancer dans des "franchises ethniques » qui ne recycleraient que des clichés.

Et de clichés, Black Panther n'en manque déjà pas. Malgré sa société futuriste, Wakanda se sert dans les traditions des très diverses ethnies africaines comme dans un catalogue de musée, "un recyclage relativement artificiel », critique Daniel Bonvoisin. "Ça exploite aussi l'idée que le rapport à l'Afrique est forcément important dans la culture afro-américaine. Et ce contrepied avec une société idyllique crée une espèce de mythe sur ce que pourrait être l'Afrique. C'est intéressant de constater que pour en produire une représentation positive, il leur a fallu recréer un monde qui n'existe pas ».

"Comme si Black Panther essayait de combler le trou dans l'historique culturel des Afro-américains - qui pour beaucoup, ne savent pas d'où venaient leurs ancêtres - avec un passé idéal qui serait objet de fierté ». Dès lors, on comprend mieux l'utilisation décontextualisée de ces symboles ethniques : le film de Marvel pourrait bien contribuer à créer un référent positif. La démonstration de l'étendue de la culture africaine est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles Chadwick Boseman, l'acteur héros de Black Panther, a décidé de rejoindre l'aventure : "Si quiconque s'imaginait que l'Afrique n'avait pas un empire, pas d'architecture, pas d'art, pas de science, on voit tout ça dans le film », racontait-il à CNN.

La pop culture d'aujourd'hui fonctionne comme un catalogue de citations.

Et faire figure de pilier, d'œuvre de référence positive pour une culture afro-américaine qui ne s'excuse pas d'être ce qu'elle est, c'est bien ce que pourrait incarner Black Panther. "D'une certaine manière, avoir des personnages positifs qui défendent une cause représentée dans un film permet à tous les gens qui la défendent de l'utiliser comme un slogan ». Il n'a en effet pas fallu attendre longtemps pour que naisse un nouveau répertoire de gifs animés sur Internet, issus du film. "Ils vont permettre aux gens d'exprimer le fait qu'ils se sentent comme ces héros : noirs, solides, intelligents. La pop culture, indépendamment de ses qualités narratives, constitue un réservoir de citations et de références. Et celles-ci permettent de se positionner dans la société par rapport aux autres. Quelque part, pour beaucoup, aller voir Black Panther est un acte d'affirmation ».

Une théorie démontrée dans les faits par de nombreuses déclarations à base de gifs de Wakanda sur les réseaux sociaux, à la sortie du film, ou encore par la sortie des placards de tenues africaines traditionnelles à l'occasion d'une vision. Black Panther rend les Afro-africains fiers de l'être, notamment parce qu'il n'est pas l'énième version d'un film sur l'esclavage. "Même si leur existence était déjà annonciatrice de tout cela », commente Daniel Bonvoisin, en citant notamment le succès critique de 12 years a slave ou, plus récemment et plus indépendamment, celui de Moonlight.

Se réapproprier l'obscurité des salles de cinéma

Mais avec le blockbuster, les cinémas se sont vus pris d'assaut par un "nouveau" public de couleur. Les sièges de velours redécouvraient qu'ils n'étaient pas là que pour accueillir les spectateurs blancs, et vice-versa. De là à penser que le manque de représentation de certaines communautés constitue pour elles un frein à la culture, il n'y a qu'un pas. "En Belgique, on a connu le même phénomène avec Les barons », de Nabil Ben Yadir, rappelle l'expert. "Comme c'était le premier film qui mettait la communauté belgo-marocaine en valeur, on a vu un afflux important de cette communauté dans les salles ».

Lire aussi > Michael B. Jordan : « Dans Black Panther, on n’est pas des esclaves »

Sur Twitter, Michelle Obama a commenté : "Félicitations à toute l'équipe de Black Panther ! Grâce à vous, de jeunes gens verront enfin des super-héros qui leur ressemblent à l'écran. J'ai adoré ce film et je sais qu'il inspirera des gens de tous les horizons à creuser au fond d'eux et à trouver le courage d'être les héros de leurs propres histoires ».

"Ce qui serait intéressant, ajoute néanmoins Daniel Bonvoisin, ce serait de voir une évolution générale dans le cinéma, qu'il ne crée par uniquement des films spécifiques pour des sous-publics », laisse-t-il en suspend. Et pour que le milieu s'ouvre véritablement et sincèrement aux personnes racisées, il semble qu'il y ait encore du chemin à faire, en tous points. Car aujourd'hui, force est de constater qu'à l'origine des recherches pour cet article, dénicher en Belgique un expert en cinéma directement concerné fut de l'ordre de l'impossible : le manque de diversité au sein de l'industrie ne concerne pas seulement les acteurs à l'écran, mais tous ses échelons, des producteurs aux scénaristes, en passant par ses analystes. Visibles pour commenter la sortie de Black Panther, gageons que ces derniers auraient probablement donné une autre couleur à cette critique.

CIM Internet