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Guérin Van de Vorst, réalisateur : « Il n’y a aucune raison que seuls les Maghrébins puissent parler de radicalisation »

Extrait de La part sauvage de Guérin Van de Vorst.

Cinéma

La part sauvage, ou la radicalisation islamiste d’un Molenbeekois converti, avec pour décor les eaux troubles du canal. Un choix étonnant pour un premier long métrage, mais non moins pertinent.

L’eau grise, calme, presque endormie et les yeux de Ben, glacés d’une colère froide : voilà le résumé, en une image, du premier long métrage de fiction du réalisateur bruxellois Guérin van de Vorst, La part sauvage. Parce que le cours d’eau est celui qui sépare Molenbeek du centre-ville de Bruxelles, mais aussi le symbole du dilemme qui écartèle cet ancien taulard qui a loupé son adolescence : répondre aux sirènes de la radicalisation – et de sa désormais seule famille – ou retrouver sa place dans une société qui n’a jamais vraiment voulu de lui. Dans les deux cas, c’est dans les yeux de son fils qu’il cherchera la vérité.

Et c’est ainsi, sans véritable explosion, si ce n’est interne, que La part sauvage va grossir les maigres rangs des films consacrés au terrorisme et au radicalisme, notamment islamiste. Car au regard des évènements vécus par la Belgique et la France, ils sont encore bien peu à avoir osé s’attaquer au sujet, par pudeur, par douleur ou par crainte de taper à côté. De son côté, ni Les chevaux de dieu ni Le ciel attendra n’ont servi de modèles narratifs à Guérin Van de Vorst. Il avoue bien volontiers : « Je n’ai pas tout de suite voulu parler de radicalisme ; je voulais parler d’un père et de son fils ».

Et puis, au cours des quatre années d’écriture de son film, les attentats. Paris, Bruxelles, et « toutes ces histoires d’embrigadement des jeunes Belges partis en Syrie ». « Tout ça m’a très profondément questionné : en plein dans la construction du personnage principal de Ben, dans toute sa fragilité, il m’est apparu comme une proie toute désignée pour un prédicateur islamiste. Ça m’est apparu comme une évidence, avec son quartier, ses copains et sa perte de sens et de famille », raconte le réalisateur. Alors, Ben se convertit en prison, où il a été écroué pour des petits braquages. À sa sortie, aucune famille ne l’attend, seuls un ami d’enfance, un appartement miteux et les gars du quartier, aux barbes plus longues que dans son souvenir.

Yeux bleus et longs qamis

Et comme dans le cinéma du réel, la fiction se confond avec la réalité dans les eaux troubles du canal. Des gars comme lui, il en existe, à Bruxelles et ailleurs. Selon l’administrateur général de la Sûreté de l’État en 2017, ils étaient 450 radicalisés à habiter les prisons du pays. Rien que dans les rues de Bruxelles actuellement, 46 autres sont « probablement candidats pour l’Irak ou la Syrie », donne à savoir le FTF. Dès lors, le réalisateur argumente le choix de l’acteur Vincent Rottiers plutôt simplement : « Si ça avait été un acteur d’origine maghrébine, on se serait dit que la problématique du radicalisme était forcément liée à une mauvaise intégration, puisqu’il aurait été fils ou petit-fils d’immigrés. Pourtant, d’après moi – et la réalité tend à le prouver – il existe aussi des Belges d’origine qui se font radicaliser, partent se battre en Syrie et meurent là-bas ».

À un moment donné, la nécessité est plus forte que la peur.

Et avec ses yeux clairs et son accent bruxellois, Guérin Van de Vorst a anticipé les questions : pourquoi lui, un réalisateur non-racisé, pour parler d’un sujet sensible dont la première victime en termes d’image est la communauté musulmane du pays ? « La question de la légitimité se pose, évidemment. Ça m’a préoccupé dès que j’ai voulu m’attaquer au sujet. Mais on n’a pas voulu se décourager par peur de quelque chose qui pourrait potentiellement se passer à la sortie du film. À un moment donné, la nécessité est plus forte que la peur. Et puis, il n’y a aucune raison que seuls les maghrébins puissent parler des problèmes de radicalisation, surtout quand il y a tant de Belges d’origine qui se font radicaliser. Il n’y avait aucune raison que je me censure de ce côté-là », rétorque-t-il.

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En revanche, Guérin Van de Vorst a pris grand soin de faire de son film une retranscription, certes fictionnelle, mais réaliste de la radicalisation. Le cinéaste a veillé à faire intervenir plusieurs experts, dont Radouane Attiya, « un islamologue, ancien imam qui a travaillé en Arabie saoudite, et aujourd’hui très investi dans la lutte anti-terroriste ». L’homme a appris aux acteurs à prier correctement, mais a aussi rectifié la longueur des qamis dans le film. « À la base, on avait fait la mauvaise longueur pour les radicaux que je voulais présenter. Il faut être très précis sur ces choses-là , explique le réalisateur.

©WrongMen/La part sauvage – Vincent Rottiers dans le film.

Parmi ceux qui ont contribué à dresser un portrait réaliste des djihadistes, Saliha Ben Ali, la mère d’un jeune belge mort en Syrie, a lu le scénario. Mais de véritable radicalisé, pas de trace dans le processus d’écriture : « Ce n’est pas évident d’entrer en contact avec ces jeunes-là, mais j’avais pas mal de témoignages de gens tournant autour d’eux. Je voulais aussi me laisser de l’espace pour projeter qui était ce garçon : j’avais l’impression d’être capable d’imaginer quels étaient les manques, la détresse, la fragilité de ce gars. Je le ressentais dans mes tripes ».

Bruxelles, future capitale du cinéma ?

Quant à savoir pourquoi il a absolument tenu à placer son film dans le décor de Molenbeek – jamais nommé dans le long-métrage -, la réponse est encore plus simple : le quartier est beau. Cinématographiquement inspirant. « Fort esthétiquement », ajoute-t-il. « Bruxelles est un décor qui m’inspire, parce que j’y vis. J’ai le sentiment qu’elle est sous-exploitée : il y a mille films à tourner à Bruxelles, et j’espère qu’on en verra plus dans les années à venir. il faut faire vivre à l’écran son multiculturalisme et la différence de ses quartiers ».

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©WrongMen/La part sauvage

Moi, je me sens Bruxellois. Avoir des jeunes Bruxellois de mon âge et plus jeunes, qui, au moment où on tournait, se radicalisaient et trouvaient du sens à leur vie dans cette manière de faire la guerre, une idéologie tellement loin de la nôtre, ça me posait question.

Et si la commune veut changer son image de « capitale du terrorisme », elle ne trouve rien à redire au projet de La part sauvage – que du contraire. Elle a soutenu le film, à coups d’autorisations généreuses, notamment celle de pouvoir tourner dans une barre d’immeuble abandonnée, transformée en appartements d’un prédicateur islamiste. Et puis, si les Bruxellois reconnaitront facilement les berges bétonnées du canal, pour le simple spectateur, c’est un morceau de bitume comme un autre. Qu’on le veuille ou non.

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