Paris Match Belgique

Matthias Schoenaerts, le nouveau balèze du cinéma européen

Dans les rues de Londres, le 19 février. « J’ai besoin de bouger, de changer d’univers. Sinon l’ennui me gagne. » © Patrick Fouque / Paris Match

Cinéma et Docu

Au smoking, il préfère le cuir. Des stars, Matthias Schoenaerts a l’étoffe : du muscle et du tendre là où il faut, une présence et un jeu qui le font sortir du lot. Dans Red Sparrow (actuellement en salle), il interprète un espion russe qui enrôle de force Jennifer Lawrence. Sa carrière s’emballe, ça tombe bien, le Belge ne tient pas en place.

Quoi de plus naturel qu’un colosse flamand de 1,87 mètre qui joue les durs moulé dans sa chemise en jean, cheveux coupés ras, Matthias Schoenaerts avale son expresso sans sucre. Cul sec. « J’aime être frontal », lance-t-il. A force d’accepter les rôles de mauvais garçons, il en a pris les gimmicks. « J’assume. Tout, plutôt qu’être considéré comme un petit être faible ». Jouer les méchants, les taiseux ou les braqueurs, c’est son truc.

« Mais je peux aussi faire des comédies », rassure-t-il. On a du mal à l’imaginer dans les baskets de Benoît Poelvoorde ou de François Damiens, mais pourquoi pas ? Après tout, les Belges ont un sens de l’humour inné, Jean-Claude Van Damme compris. Né à Anvers, Matthias jongle avec les langues sans difficulté. Il grandit auprès d’une grand-mère francophone qui lui apprend les classiques, de Simone Signoret à Jean Gabin.

 Pour son rôle dans Bullhead, il prend 18 kilos de muscles en soulevant de la fonte chaque jour.

On l’imagine devant un miroir, répétant la phrase culte d’Al Pacino dans Scarface : « Moi je dis toujours la vérité, même quand je mens ». En anglais, pour être vraiment dans le personnage, et le sourire inversé, pour avoir l’air plus cruel. C’est pourtant dans le rôle du Petit Prince qu’il foule les planches pour la première fois. Sa tête blonde et sa coupe au bol lui donnent un air d’angelot. Il interprète le texte de Saint-Exupéry avec son père, Julien Schoenaerts, l’un des acteurs belges les plus célèbres de sa génération.

Lire aussi > Matthias Schoenaerts : Le passeur d’harmonie

« On le comparait à Depardieu ou Brando. Il était un de ces êtres qui, lorsqu’ils entrent dans une pièce, remplissent l’espace ». De ces débuts, il a gardé des souvenirs vagues. « Il me donnait des ordres plus que des conseils. Il était perfectionniste et même absolutiste ». Le Roi-Soleil, en quelque sorte. Mais le monde des comédiens intrigue l’adolescent. « Ce qui me fascinait, c’était de rentrer dans un monde imaginaire, grâce aux décors qui semblaient tellement réels. J’aimais être transporté ».

Des biceps de boxeur mais la sensibilité d’un graffeur, un art qu’il pratique depuis l’adolescence © Patrick Fouque / Paris Match

« Fils de », sa vocation n’était pas évidente. Il lui aura fallu quelques années de galère avant de réussir. « Le passé, c’est le passé », balaie Matthias d’un revers de la main. La perte de ses parents, auxquels il était très lié, sa carrière qui tarde à décoller, les écoles de théâtre dont il claque la porte, les mois à 600 euros de cachet… « Je n’ai jamais eu d’ambition », répète-t-il. Il poursuit sur cette voie comme s’il n’y avait rien d’autre à faire. Il faudra Bullhead, en 2011, pour que ça change. Il y incarne Jacky, un agriculteur shooté aux hormones. Pour ce rôle, il prend 18 kilos de muscles en soulevant de la fonte chaque jour. La caméra proche du biceps, il crève l’écran. C’est d’ailleurs dans ce film que le directeur de casting de Jacques Audiard le repère. Des centaines de personnes ont passé des essais, mais l’inconnu belge est choisi pour De rouille et d’os. Cette fois, il interprète un père célibataire désargenté qui tombe amoureux d’une dresseuse d’orques sans jambes, jouée par Marion Cotillard.

Il joue avec Julianne Moore, Jane Fonda, Diane Kruger… « Je ne peux pas dire quelle actrice j’ai préféré, je vais vexer les autres »

« Il y a quelque chose de magnétique chez lui », raconte-t-elle. Pour ce rôle, il remporte, en 2013, un César, catégorie meilleur espoir, à l’âge de 35 ans. Il dédie la récompense à son père, évidemment. Alors qu’il prononce quelques mots devant tout le cinéma français réuni, Marion Cotillard, deux ans de plus que lui, le regarde avec la fierté d’une grande soeur. Elle l’a mis sur la route de Guillaume Canet, qui a un projet américain en tête, Blood Ties. Matthias y joue un mafioso, cheveux gominés et débardeur blanc. Tout ce qu’il aime. Il est taillé pour le personnage. Surtout, il montre qu’il peut jouer en anglais. Hollywood n’est plus très loin. Sa vie a changé. Il foule les tapis rouges en smoking, devient l’égérie de grandes marques de luxe et enchaîne les rendez-vous pressés dans les palaces du monde entier.

Dans « Bullhead » de Michaël R. Roskam en 2011 © DR

Matthias ne semble pas impressionné. Son portable n’arrête pas de sonner. Il croule sous les propositions, enchaîne les tournages. On le voit dans The Danish Girl puis A Bigger Splash, le remake de La piscine avec Tilda Swinton. Il joue avec Julianne Moore, Jane Fonda, Diane Kruger… « Je ne peux pas dire quelle actrice j’ai préféré, je vais vexer les autres », commente-t-il. Côté vie privée, il n’est pas plus bavard. Une fiancée ? « Dieu seul le sait », lâche-t-il, énigmatique. Une femme de son entourage compte assurément : Hylda Queally, son agente, l’une des plus importantes de Hollywood. Elle gère la carrière de nombreux acteurs et actrices dont Kate Winslet, Marion Cotillard et Lupita Nyong’o. Toutes oscarisées.

« Red Sparrow » ? « Il parle de quoi, ce film ? Cela fait un an que je l’ai tourné, j’ai du mal à me remettre dedans.

Avec trois autres agentes, l’influente Hylda est à l’origine de Time’s Up, (Ça suffit), le mouvement post-Weinstein qui lutte contre le harcèlement sexuel. Matthias a rencontré le sulfureux producteur, qui a financé l’un de ses films. Lorsqu’on l’interroge, il reste méfiant. « Je ne l’ai pas vu faire ce dont on l’accuse. S’il y a des actes répréhensibles, ils doivent être punis. Après, il faut faire attention, les accusations partent dans tous les sens. Il ne faut pas détruire la vie de certaines personnes sans avoir prouvé leurs crimes ». Cette histoire a mis un coup d’arrêt à son projet avec Robert De Niro, une série produite par la compagnie Weinstein, en faillite désormais. Tant pis. A chaque jour suffit sa peine. Et puis Schoenaerts oublie si vite… « Red Sparrow ? « Il parle de quoi, ce film ? Cela fait un an que je l’ai tourné, j’ai du mal à me remettre dedans », s’amuse-t-il.

On l’aide. Ce long-métrage revient sur l’histoire d’une danseuse russe du Bolchoï, interprétée par Jennifer Lawrence. Son oncle (Matthias Schoenaerts, qui parle anglais avec l’accent moscovite…) l’oblige à devenir une espionne. De quoi revenir à l’actualité récente et à l’empoisonnement de Skripal, l’ex-agent double, à Salisbury. Matthias a aimé ce rôle « ambivalent, ambigu, un truc chouette à jouer ». Et, surtout, l’occasion de découvrir le monde impitoyable de l’espionnage. « Au début, je n’avais pas compris que le film était basé sur la véritable histoire d’un ancien agent de la CIA. Je ne savais pas à quel point cette culture d’espion était développée ». Faut-il le croire ? Cet être d’une pièce ne rêve que de menteurs et de pervers. Il a refusé de jouer Batman, trop héroïque pour lui. Il accepterait le Joker, roi des méchants. Depuis Le Petit Prince, il a fait du chemin.

CIM Internet