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"Noire n’est pas leur métier" : Le juste combat des actrices noires

Seize actrices françaises noires ont monté ensemble les marches du Festival de Cannes. | © AFP PHOTO / Anne-Christine POUJOULAT

Cinéma

Nous avons interrogé trois générations d’actrices noires engagées dans le collectif « Noire n’est pas un métier » qui a monté les marches ensemble mercredi soir à Cannes pour réclamer plus de diversité dans le cinéma français.

Elles sont seize. Seize actrices noires déjà engagées dans le collectif « Noire n’est pas un métier » - Aïssa Maïga, Sara Martins, Marie Philomène Nga, Sabine Pakora, Firmine Richard, Sonia Rolland, Maggaiyia Silberfeld, Shirley Souagnon, Assa Sylla, Karidja Touré, France Zobba, Nadège Beausson-Diagne, Mata Gabin, Maïmouna Gueye, Eye Haidara et Rachel Khan – mais le mouvement compte bien prendre une ampleur nouvelle et incontournable dans la foulée de cette montée des marches symboliques. Un livre est paru le 3 mai dernier et elles seront présentes à la Marche du 23 mai prochain, à Paris.

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L’actrice Aïssa Maïga (Il a déjà tes yeux) est à l’origine du livre et du collectif. Comédienne confirmée née en 1975, elle a longtemps été victime des préjugés au moment des castings, avant de devenir l’une des actrices les plus populaires du cinéma français. « Nous avions cet objectif très fort d’interpeller le cinéma français avec notre livre collectif, féministe, inclusif. Le Festival de Cannes était un rendez-vous incontournable pour incarner la diversité et la parité. Un rendez-vous avec seize comédiennes françaises noires n’avait jamais eu lieu et c’était un événement. Ce fut un moment historique », nous a expliqué l’actrice, à Cannes.

Sur le champ du symbolique, les femmes ont déjà gagné.

« Nous sommes tous ensemble. Nous ne représentons pas que les actrices noires victimes de stéréotypes mais toutes les femmes en dehors de la sphère du cinéma. Les gens qui sont issus de la diversité, noirs, hommes, femmes, asiatiques, déclassés peuvent nous rejoindre et nous remercient déjà pour cette prise de parole. C’est émouvant. Nous nous sommes senties tellement seules, incomprises que cela nous donne confiance et que l’on sent plus forte. »

Aïssa Maïga lors du 71e Festival de Cannes. AFP PHOTO / LOIC VENANCE

Pour Aissa Maïga, le temps est enfin venu de répondre à la question de la représentation des femmes, des Noirs et de la diversité dans le cinéma français. « Quand il y a deux-trois ans des femmes avaient pris la parole pour dénoncer les inégalités dans le monde du cinéma, il y avait eu des réactions de refus de ce débat. Aujourd’hui, ce débat s’est imposé. Les femmes ont été 82 sur le tapis rouge et cela n’a pas fait débat. Sur le champ du symbolique, les femmes ont déjà gagné. Maintenant il faut que cela devienne l’égalité réelle. C’est la même chose pour la diversité. Une bataille a été gagnée mais d’autres sont à mener, les batailles concrètes des mesures à prendre et des dialogues à instaurer. » Ce n’est pas une guerre de chapelle pour Aïssa Maïga, bien au contraire. « Il ne s’agit pas de tolérance, de solidarité mais d’empathie. Il faut ressentir dans notre chair ce que les exclus traversent en terme d’injustice ». 

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Née en 1994, Karidja Touré, révélation de Bande de filles de Céline Sciamma, décrit à quel point la discrimination est inscrite dans les consciences. « Quand je voulais me lancer dans le cinéma, à l’adolescence, je savais que si on recherchait une jeune fille de 13-14 ans sans préciser de type africain, ce n’était pas pour moi, mais pour une jeune fille blanche, caucasienne. On se sent exclue. On devrait être jugée sur notre jeu et pas sur notre couleur de peau. » Dans Ce qui nous lie de Cédric Klapisch, elle jouait une jeune fille bretonne. "Cela aurait pu être une jeune fille blanche, mais Cédric Klapisch s’est dit 'je vais prendre Karidja Touré car peu importe'." Et il a bien sûr raison. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Cédric Klapisch a aussi donné l’un de ses premiers rôles à Aïssa Maïga dans Les Poupées russes. Le succès de ses films vient aussi des choix de casting qui reflètent la diversité de la jeunesse française.

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« Doyenne » du collectif, Firmine Richard, née en 1947, a pu observer la trop lente évolution du cinéma français à prendre en compte la diversité de sa population. « Il y a quand même une évolution, quand on voit le succès de La Première étoile de Lucien Jean-Baptiste. Le public est prêt. Les producteurs 'disent que' mais quand je vois le succès de Black Panther, qui bat tous les records, cette frilosité est surtout dans la tête des producteurs. » Au-delà du cinéma, Firmine Richard nous rappelle combien la société française met du temps à accepter sa diversité : « regardez combien de temps il a fallu pour qu’un journaliste noir présente le JT en France, par rapport à l’Angleterre ou aux États-Unis. Pendant six mois, il a fallu préparer les téléspectateurs. Les décideurs sont trop frileux. » Pour la comédienne de Romuald et Juliette, il faudrait imposer des quotas. « Comme les choses ne sont pas naturellement, il faut prendre des mesures fortes même si ce n’est pas la solution idéale. Peut-être que cette discrimination est inscrite dans l’inconscient collectif. Il faut réveiller la parole et les consciences. »

"Noire n'est pas un métier" © Edition Le Seuil
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