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Christopher Nolan : « Sans Kubrick, Star Wars n’existerait pas »

Stanley Kubrick (derrière la caméra) a passé près de quatre ans sur le projet. Le tournage a démarré le 29 décembre 1965, le film est sorti en Angleterre en avril 1968, en France en septembre 1968. | © DR

Cinéma et Docu

Alors que 2001 : l’odyssée de l’espace fête ses 50 ans, Christopher Nolan, qui a supervisé une nouvelle copie en 70 millimètres, décrypte ce chef-d’oeuvre prophétique. 

Paris Match. Dans 2001 : l’odyssée de l’espace, on voit des écrans mobiles, des cartes de crédit, des ordinateurs qui parlent. Stanley Kubrick et l’auteur Arthur C. Clarke avaient-ils anticipé à ce point le futur ?
Christopher Nolan. Il est effectivement troublant de voir comment ils avaient travaillé sur le sujet pour appréhender ce qu’allait être le futur. Jamais une œuvre de science-fiction n’avait été visionnaire sur une telle durée. Je me souviens d’avoir revu 2001 dans les années 1990 et, à cette époque, le contenu du film paraissait obsolète. On avait abandonné l’idée de conversation téléphonique en vidéo, par exemple. Et aujourd’hui, on discute via Facetime. Les chercheurs considéraient que la technologie d’écran mobile n’avait aucune véracité. Et à présent, tout le monde possède une tablette.

Mais, surtout, 2001 : l’odyssée de l’espace est un testament extraordinaire sur les possibilités de l’intelligence artificielle. On s’y interroge par exemple sur le fait qu’un ordinateur puisse parler. Il y a trente ans, l’informatique ne prenait pas ce chemin-là. L’ordinateur était uniquement une base de données, aujourd’hui il approche les capacités du cerveau humain. Pour tout cela, revoir le film cinquante ans après sa sortie est très troublant. Et on ne saluera jamais assez les choix visuels de Stanley Kubrick qui font que le film est finalement passé de démodé à visionnaire. C’est un cas presque unique.

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L’autre réussite, ce sont les effets spéciaux qui paraissent aujourd’hui presque plus réels que les images numériques qu’on voit partout au cinéma…
Ils sont plus sophistiqués que le numérique actuel ! La technique d’effets spéciaux de 2018 a atteint, certes, des niveaux de qualité indiscutables mais cela reste du virtuel, de l’animation. Dans 2001, tous les vaisseaux que l’on voit voler ont été créés de manière mécanique, avec des maquettes filmées. Kubrick et Douglas Trumbull ont littéralement inventé cette technique, qui a ensuite été reprise et améliorée par George Lucas pour La guerre des étoiles ou Steven Spielberg dans Rencontres du troisième type. Cette technique rend encore aujourd’hui, pour ceux qui l’utilisent, les images tellement plus agréables à regarder. Car elles véhiculent une émotion pure. Elles ont l’authenticité, la patine de la réalité.

Le film s’ouvre sur une longue séquence muette présentant l’aube de l’humanité. Puis se déroule dans l’espace, où l’homme tente de conquérir de nouveaux mondes. © DR

Au Festival de Cannes, la projection a été ovationnée. C’est sûrement le film le plus moderne qu’on a pu y voir…
Oui, la réaction n’aurait pas été si chaleureuse s’il avait été projeté en numérique. Car le public ressent la particularité d’un film tourné sur pellicule et projeté sur une bobine 70 millimètres. Il y a une densité, une émotion visuelle qu’on ne connaît plus avec les projections numériques ; 2001 est une merveille narrative et technique qui transcende tout ce que le cinéma a connu comme évolution depuis des décennies. Stanley Kubrick a tout simplement inventé la science-fiction moderne au cinéma.

Vous avez vous-même supervisé la restauration du film pour le projeter dans des conditions similaires à celles de sa sortie en 1968, telles que le voulait Kubrick. Pourtant, le négatif original sur lequel vous avez travaillé n’a pas été épargné par les ravages du temps… Pourquoi n’êtes-vous pas en faveur de la numérisation des films ?
Nous pensions plutôt la retrouver en plus mauvais état, même s’il reste, c’est vrai, des traces indélébiles sur la pellicule. Le travail a été méticuleux, fait à la main image par image pour en rendre le meilleur effet possible. Et, plus généralement, si je suis en faveur de la préservation des films de patrimoine, elle passe aujourd’hui presque automatiquement par leur digitalisation. En le faisant, on perd beaucoup de la chaleur, de l’émotion véhiculée par la pellicule. C’est un compromis auquel je ne peux pas me résoudre. Le numérique doit être un outil mais pas une finalité.

C’est pour cela que vous tournez tous vos films sur pellicule ?
Bien sûr. Pour moi, un film ne doit pas être totalement parfait visuellement. Les ombres, les salissures de l’image font ce qu’est le cinéma. Pour un cinéaste, les nuances de couleur ou de lumière sont infinies sur pellicule, car elles s’approchent au plus près de la perception de l’œil humain. Ce n’est pas le cas du numérique. C’est pourquoi on observe depuis quelques années un retour aux supports originaux. Les derniers épisodes de Star Wars ont été tournés sur pellicule avec beaucoup d’effets spéciaux mécaniques réalisés sur le plateau. C’est la même chose dans la musique, puisqu’on voit les jeunes revenir aux vinyles. On est en train de redécouvrir les qualités et la chaleur de l’analogique. C’est pourquoi je veux me battre pour que les grands chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma soient préservés et montrés dans leur format d’origine. C’est une question de respect. Je ne suis évidemment pas contre la diffusion des films à la télévision ou sur tablette. Mais c’est une expérience totalement différente que de voir un film dans une salle de cinéma.

Je refuse que certains comme Netflix aient comme préalable de projeter des films ailleurs que dans une salle de cinéma.

Justement, vous défendez, comme Steven Spielberg, Martin Scorsese ou d’autres, le visionnage des films dans les salles obscures, au moment où la consommation de cinéma explose sur les nouveaux supports numériques. Vous êtes inquiet pour l’avenir ?
Je suis en colère. Je refuse que certains comme Netflix aient comme préalable de projeter des films ailleurs que dans une salle de cinéma. Ces gens-là parlent de business, pas de création. Quand Kubrick veut en 1968 que 2001 : l’odyssée de l’espace soit précédé par une introduction musicale de plusieurs minutes dans la salle, c’est sa volonté d’artiste. Vouloir imposer à un metteur scène la façon dont ses films sont montrés est absurde. Et insultante pour moi en tant que cinéaste.

Vous êtes réputé très secret sur votre travail. Après Dunkerque, vous préparez un nouveau projet ?
Pour l’heure, mon travail est de présenter celui des autres. [Il rit.] C’est un passe-temps très agréable. Et pour répondre à votre question, oui, je suis en train d’écrire actuellement…

Projections: Séance unique le 23 mai à Paris (Arlequin), puis dans toute la France le 13 juin en version 4K.

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