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"Trois jours à Quiberon" : la confession tragique de Romy Schneider

Marie Bäumer dans "Trois jours à Quiberon".

Cinéma

Un film allemand ressuscite le dernier séjour à Quiberon de Romy Schneider, star fragile qui veut encore croire au bonheur.

« Je suis une femme malheureuse de 42 ans et je m’appelle Romy Schneider ». Marie Bäumer, l’actrice allemande qui incarne Romy, lui ressemble. À tel point qu’on se prend parfois à douter – film de fiction ou documentaire ? – et qu’on s’y laisse prendre. Marie a presque le même âge que Romy à l’époque. Elle aussi vit en France. On la compare physiquement à la star depuis son adolescence. Il y a vingt ans, un sondage avait été réalisé en Allemagne : « Qui pour incarner Romy Schneider ? » Plébiscitée, Marie était passée outre. Comédienne réputée outre-Rhin, professeure d’art dramatique ici, elle n’a cédé qu’il y a cinq ans, à la demande du producteur Denis Poncet.

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« Parce que j’ai eu envie d’incarner une femme qui, en 1981, à un moment clé de sa vie, se bat sur tous les fronts ». Même si cette femme se nomme Schneider, Romy, impératrice ingénue devenue la plus grande actrice d’Europe. « Je n’ai pas été marquée par Sissi, explique Marie Bäumer. J’ai surtout aimé ses films avec Sautet, qui a su capter son côté masculin-féminin. Et puis L’important c’est d’aimer et Le vieux fusil, où elle jouait 'les tripes à l’air'. Je la cite en exemple à tous mes élèves ».

Au-delà des références troublantes, comment se prépare-t-on sans imiter ? « J’ai visionné des interviews pour capter la façon dont elle respirait, ses regards dans le vague, sa manière de fumer, un peu mec. Et j’ai travaillé son accent typique de la bourgeoisie viennoise ». Ce qui ne suffit pas à éviter les angoisses. Il s’agit d’une icône qui s’est offerte au cinéma comme on donne son corps à la science. « D’abord, poursuit Marie Bäumer, on m’a dit : 'Tu es folle'. Je le pensais aussi. Je me sentais funambule. Fragilisée, je ne parvenais pas à m’extraire du rôle, je ne dormais plus ».

Jouer à s’approcher de Romy sans s’y brûler. Même quand il s’agit d’une fiction, cela devient un défi qui implique d’être lucide sur les affres vécues par le personnage. « C’est comme si elle n’avait plus d’issue, plus le moyen de se ressourcer. Il y a une solitude exprimée. Je pense qu’elle a toujours eu le désir d’une vie bourgeoise simple, avec des lieux de vie familiale à la campagne, sans y parvenir durablement ».

Romy, actrice, femme, épouse en train de divorcer pour la deuxième fois, mère. Une dualité, succès-échecs comme une double épine dorsale qui aide à tenir debout et détruit. Trois jours à Quiberon plonge au plus profond de l’intime d’une star présentée au bout du rouleau. Durant trois jours, elle reçoit le photographe Robert Lebeck et le journaliste Michael Jürgs qui viennent réaliser une grande interview pour le magazine Stern. Il y a les bouteilles de vin, les cendriers, les pilules jusque sur la table de nuit. Romy fume, boit, prend des médicaments – mais lesquels ? – dont elle serait peut-être devenue dépendante. Les propos, les images peuvent choquer. Sembler impudiques. Son visage paraît défait, ses yeux brillants de larmes, son sourire, son âme irradient. « J’espère que sa fille, Sarah, comprendra à quel point nous avons souhaité respecter Romy », murmure Marie Bäumer. Raté.

Si Daniel Biasini, père de Sarah, qui a vécu dix ans avec la star et a été marié avec elle, reconnaît que cette année 1981 fut tragique pour Romy, il ne supporte pas le film : « Impossible de le regarder jusqu’à la fin, à un moment j’ai trouvé que c’était à vomir. On la présente comme quelqu’un qui avait des addictions, ce qui est faux ». Sarah, elle, a évoqué des sous-entendus mensongers concernant sa mère : « On laisse entendre qu’elle était en cure de désintoxication, le film est malsain et opportuniste avec une volonté de dégrader son image ». La réalisatrice Emily Atef explique sur quoi elle s’est appuyée pour son scénario : « J’ai rencontré Robert Lebeck, ami de Romy, aujourd’hui disparu. J’ai eu accès aux 580 photos qu’il a prises au cours de ces trois jours. [...] Je ne voyais pas la star, je voyais la femme en souffrance mais jamais victimaire ».

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Début avril 1981, donc, Lebeck shoote sans compter. La pellicule imprime tout, détails, ambiances, réveils difficiles, fous rires nerveux. Et même la chute de Romy dans les rochers de Quiberon, qui se solde par une fracture du pied. La pellicule enregistre tout, sauf les mots, parfois cruels, qu’échangent le journaliste ambitieux et l’actrice à fleur de peau. Emily Atef poursuit : « Elle lui parle comme à un confident, un psy, et Jürgs va loin, manipule, réveille les douleurs ». Pourquoi accepte-t-elle ? Marie Bäumer tente une explication : « Je suppose qu’elle a toujours eu la nostalgie du lien coupé avec l’Allemagne et l’Autriche – où la presse l’avait régulièrement maltraitée et insultée –, l’envie de renouer avec ses racines. Je pense qu’elle a voulu, à travers cette interview, être reconnue pour ce qu’elle était ».

“Sissi”, j’en ai marre d’en parler. Je ne suis pas elle, ni les autres. Si on n’a pas encore compris cela, je n’y peux rien.

Tout est évoqué. Dans le désordre : « Sissi », sa mère, son père, son beau-père, sa vie, ses hommes, ses relations avec la presse allemande. Jürgs balance ses questions comme des scuds : « Madame Schneider, vous êtes un outrage public à la pudeur. A chaque événement de votre vie, la communauté de “Sissi” est choquée et réclame sa vertueuse impératrice. Pour certains, vous êtes une sainte pour d’autres, une putain. Qu’en pensez-vous ? » Elle garde son calme : « “Sissi”, j’en ai marre d’en parler. Je ne suis pas elle, ni les autres. Si on n’a pas encore compris cela, je n’y peux rien. Ce qu’on raconte sur moi, avant, j’en riais. Maintenant, ça me fatigue. Quand je pars en cure, on dit que je me fais opérer du cerveau ou que j’ai fait une fausse couche. Heureusement, ma fille ne sait pas encore lire ; mais mon fils me dévisage sans savoir quoi penser, et je ne cesse de lui répéter que ce ne sont que des mensonges. Je voudrais tant qu’il me fasse confiance ! » David, le garçon chéri, si proche, si loin… Elle évoque sa propre enfance : « J’ai quitté l’école à 14 ans. Les adultes m’ont dicté ce que je devais faire… Pas de sorties, pas d’amis, j’ai enchaîné les films. Ma mère me disait : “Mais souris donc !” » Elle ajoute : « Peut-être s’est-elle servi de moi… »

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© IMAGO

Comment apprend-on à son fils que son père s’est pendu ? Je fais tout pour David, je veux qu’il puisse compter sur moi.

Dans la chambre d’hôtel, à Quiberon, la tension est palpable. On fume, on boit encore. Une amie tente d’endiguer le flot de la parole libérée. Peine perdue. Jürgs n’a peur de rien : « Incapable de vous occuper de vous, comment pourriez-vous vous occuper de vos enfants ? » Lebeck le recadre sèchement : « Epargne-nous tes commentaires ». Jürgs entame alors le vaste sujet des hommes en commençant par Wolf Albach-Retty, le père acteur, parti quand elle avait 5 ans et qu’elle va chercher toute sa vie, notamment en Luchino Visconti. « Pensez-vous que votre existence aurait été différente si votre papa avait été là ? » Elle sourit. « Mon père était un bel homme, il riait haut et fort. Il ne pouvait pas assumer son rôle, c’était trop pour lui. Parfois, après son départ, j’allais dans sa penderie, ma mère avait gardé toutes ses affaires. Je pouvais sentir son odeur, c’était comme s’il me serrait fort sans ses bras. J’étais en sécurité ». Jürgs tire le fil des relations masculines. La fuite avec Alain Delon en France. « Quelle fuite ? Je voulais vivre. On était très amoureux. On était jeunes et, enfin, j’étais libre ». Sur son premier mari, Harry Meyen, le père de David, à qui elle avait laissé la moitié de sa fortune pour qu’il accepte le divorce et qui s’est suicidé en 1979, elle confie : « Je pense sans arrêt que j’aurais pu l’aider plus. Comment apprend-on à son fils que son père s’est pendu ? Je fais tout pour David, je veux qu’il puisse compter sur moi ».

Il faut continuer à vivre ou continuer à péter les plombs.

Jürgs tente une nouvelle piste, celle du beau-père, Hans-Herbert Blatzheim, qui a dilapidé sa fortune : « Êtes-vous ruinée ? » Elle se cabre – « Est-ce que j’en ai l’air ? » –, puis répond posément : « Je ne sais pas où est passé tout ce que j’ai gagné. Aujourd’hui, je n’ai plus rien. J’ai besoin d’argent. Je dois encore tourner un film, et je ferai enfin une pause avec mes enfants ».
À Lebeck, qu’elle appelle Lebo et qu’il surnomme La belle, elle lâche : « Je suis si fatiguée ! Peu importe comment on me voit. Me regarder m’est insupportable. Je me fais peur. J’ai si mal, c’est la douleur de ma culpabilité envers mes enfants que je ne vois pas assez ».

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Romy Schneider dans La passante du Sans-Souci, son ultime film. © IMAGO

Une semaine après, Romy relit l’interview explosive qui va paraître en Allemagne, le 23 avril, sous le titre : « En ce moment, je suis une femme brisée ». Elle assume, réfléchit sur son ultime réponse : « Il faut continuer à vivre ou continuer à péter les plombs ». Elle ne la raye pas mais trace à la main en dessous d’une écriture énergique, et ce sera publié ainsi : « Je vais vivre et vivre bien ». Un mois plus tard, elle subit l’ablation d’un rein. Puis, le 5 juillet 1981, son fils, David, meurt accidentellement. Il avait 14 ans, comme elle lors de son premier tournage. Sa vie bascule. Le malheur ronge tout de l’intérieur, empoisonne l’âme et le corps. Dévasté par le chagrin, le cœur de Romy Schneider tient à peine un an. Puis renonce à battre le 29 mai 1982. Elle a 43 ans.

Le film ne traite en aucun cas de cette chute vertigineuse qui conduit à la mort. Il n’est pas la chronique d’une fin annoncée, mais celle d’une femme bien vivante, prise dans le maelström de ses émotions contradictoires. « Je voulais absolument finir sur une note lumineuse », explique Emily Atef. À Paris, avril 1981 toujours, Lebeck réalise une séance photo intime et sublime. Romy et Sarah. L’objectif capture leurs éclats de rire, leur beauté pure, leur complicité, leur amour. Romy profite de la pause dont elle rêvait. Le tournage de La passante du Sans-Souci, son ultime film, a été repoussé à cause de sa fracture au pied. Lebeck confiera qu’il ne l’a jamais vue aussi sereine, heureuse. En paix. L’enfer peut attendre.

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