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La dernière interview de Claude Lanzmann

Claude Lanzmann chez lui, en 2017. | © Hélène Pambrun / Paris Match

Cinéma

Claude Lanzmann, réalisateur de Shoah, est mort ce jeudi 5 juillet, à l'âge de 92 ans. En mars 2017, l’écrivain cinéaste avait accepté de sortir de sa réserve lors d'un rare entretien avec Valérie Trierweiler pour Paris Match.

Il est l’homme de Shoah. Trente-deux ans plus tard, le film de neuf heures et demie reste la référence sur l’extermination des Juifs. Mais Claude Lanzmann revendique le reste de sa vie. Son passé de résistant, ses autres films, son travail de journaliste et son autobiographie, Le lièvre de Patagonie, vendue à plus de 500 000 exemplaires. Lanzmann, c’est encore le philosophe, compagnon de Simone de Beauvoir, ami de Sartre, dont il prend la suite à la direction de la revue Les Temps modernes. Il se dit irréductible, assume ses controverses. Gallimard lui rend un vibrant hommage à travers les témoignages de vingt personnalités, tandis que Les Temps modernes consacrent un numéro à Félix, son fils de 23 ans emporté par un cancer. Entretien avec ce grand intellectuel résolument tourné vers l’avenir.

Paris Match. Gallimard publie un recueil de témoignages de personnalités, parmi lesquelles Shimon Peres, Marc Lambron ou Philippe Sollers. Cet ouvrage était prévu pour vos 90 ans. Un an après, ­comment ressentez-vous cet hommage plus habituel pour les disparus ?
Claude Lanzmann. Je n’avais pas pensé à cet aspect. Je me sens très peu disparu ! Je ne pense pas à la mort, je vis avec, nuit et jour. Elle colore tout, ma joie, ma gaieté et ma tristesse. Alors c’est un hommage rendu à un homme qui est allé aussi loin que possible dans ce qu’il a fait. Je me dis que, statistiquement, je me rapproche de la fin. Quand je suis optimiste, j’espère vivre jusqu’à 120 ans. Mais il faut une outrecuidance fabuleuse pour y croire. La mort peut survenir d’un moment à l’autre, je suis dans l’âge des grands périls. Ça me guette et ça me fait horreur. Je suis contre la mort. Elle est un scandale absolu.

Vous affrontez un drame, celui du décès, des suites d’un cancer, de votre fils Félix, âgé de 23 ans. La revue Les Temps modernes, que vous dirigez, lui rend un très bel hommage en publiant notamment la lettre qu’il a écrite à son chirurgien. Croyez-vous encore en la vie ?
Je suis le premier, avant même les médecins, à avoir prononcé le mot de ­cancer. Nous avons décidé de publier cette lettre après que des centaines de personnes m’ont demandé à la voir. Sa ­disparition est un tel choc ! J’ai froid dans tout mon corps. Je tremble comme si une chape de glace s’était emparée de moi. Faire des enfants, c’est faire des condamnés à mort. Je suis heureux d’être ­parvenu à cet âge considérable sans avoir de petits-enfants. On se réjouit du cri ­primal de l’enfant, mais il annonce l’agonie. Moi aussi j’ai applaudi quand j’ai entendu celui de mon fils à sa naissance. Mais j’avais déjà près de 70 ans. Et jamais je n’aurais pu penser qu’une telle chose arriverait à Félix. Il nous a donné une leçon de ­courage. Mais je crois toujours en la vie, elle est en moi, ­chevillée au corps. Je suis fondamentalement vivant et ne me considère pas comme un vieillard qui doit se ménager. Quand je me regarde dans le miroir, je ne me sens pas ratatiné.

©Hélène Pambrun / Paris Match

Le recueil est sous-titré Un voyant dans le siècle. Est-ce ainsi que vous vous considérez ?
Oui, c’est d’ailleurs moi qui avais ­utilisé cette expression dans Le lièvre de Patagonie. J’ai été voyant à force de ­précisions. J’ai été journaliste, j’ai fait des reportages, j’ai appris à voir. Mais avant cela, j’ai beaucoup étudié la ­philosophie, que j’ai enseignée en Allemagne. Et je suis heureux que cela soit rappelé par Patrice Maniglier. C’est une étape importante. Tous ces textes me touchent, ils évoquent les différents aspects de ma vie.

A propos de Shoah, Arnaud Desplechin écrit que ce film est un ­“privilège lourd à porter”. Est-ce le cas ?
Oui, on peut dire ça. Comme toutes les grandes œuvres, Shoah attire la bêtise, c’est classique. Aujourd’hui, l’Holocauste est entre les mains de bureaucrates qui ne l’ont pas vécu, ni de près ni de loin. Ils n’ont pas écouté de récits directs. Nul ne peut s’approprier les témoignages sur les chambres à gaz. Il n’y a pas de survivants donc pas de témoins. Shoah a été lourd à porter. Quand je l’ai terminé, j’étais heureux, même si je l’ai vécu comme un deuil. Cela ne me déplaît pas que mon nom y soit associé, mais je ne suis pas seulement ce film.

Vous sentez-vous dépositaire de cette histoire tragique ?
Oui, et je pense être le seul véritablement qualifié pour en ­parler. Ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir de nouveaux témoignages individuels. Il y a ­toujours à apprendre. Et certains me donnent le sentiment de devoir repartir de zéro.

Ressentez-vous un climat d’antisémitisme actuellement ?
Sûrement, il y a un climat ­particulier. L’air du temps est antisémite. Mais j’y suis habitué depuis mon adolescence, c’est comme l’air qu’on ­respire. Beaucoup de Juifs sont comme moi, ils ne s’indignent pas parce que, pour nous, c’est dans la nature des choses. Je n’ai pas d’indulgence pour autant. “Les réflexions sur la question juive” de Sartre ont été fondamentales pour moi. Je ne connais pas de livre plus intelligent sur ce sujet.

Je vous cite : “C’est l’un des grands ­plaisirs de ma vie d’être juif, à ma façon.” Que voulez-vous dire ?
Je ne parle pas l’hébreu, je ne connais pas les prières et je ne pratique pas les rites. Mais être juif a conditionné mon existence. Enfant, comme je souffrais de l’antisémitisme, je le camouflais. J’ai été lâche, j’ai menti. Puis le courage m’est venu quand il a fallu décider de ne pas obéir aux lois de Vichy. Avec mon père et mon frère, nous avons refusé l’insupportable. Etre juif m’a appris l’audace. Le plaisir a été de lutter, de combattre, je l’ai fait toute ma vie.

L'extrême droite au pouvoir, c'est une fausse peur.

Craignez-vous la poussée de l’extrême droite en France ?
Je ne crois pas à son arrivée au ­pouvoir en France. C’est une fausse peur que se font les Français. Cela ne peut pas se produire dans un pays institutionnalisé comme le nôtre. Mais je ne sais pas si notre Constitution a encore un sens.

Vous voulez être “le dernier des irréductibles” ?
Irréductible, oui, mais pourquoi le ­dernier ? Il est vrai que je ne fais pas beaucoup de compromis, ni de concessions, je ne sais pas en faire. Et même de moins en moins ! Je me brouille souvent avec les gens. Parfois j’essaie de me ­raisonner. Et en même temps, je sais à quel point la majorité des gens manque de convictions. C’est ­tellement rare de rencontrer des ­personnes qui défendent des positions, qui ont le ­courage de leurs opinions.

Parlez-nous de vos derniers films…
Je viens d’en terminer deux. L’un sur la Corée du Nord, Napalm, qui ne plaira pas à tout le monde ! Je suis allé en Corée quatre fois, j’y suis retourné encore l’année dernière. L’autre s’intitule Les quatre sœurs. Contrairement à ce qu’on pense, je ne suis pas un ­vantard, mais ce film, Les quatre sœurs, est magnifique et on pleure du début à la fin. Il sera ­diffusé sur Arte et peut-être au Festival de Cannes. Ces quatre femmes, aujourd’hui décédées, ont vécu les pires horreurs et elles sont extraordinaires d’intelligence. L’une d’entre elles a dû tuer son enfant de ses propres mains pour ne pas le laisser à Mengele. Elles ont toutes une histoire incroyable qu’elles racontent elles-mêmes.

Avez-vous toujours des projets, des choses à accomplir ?
Après Le lièvre de Patagonie, j’ai encore des choses à raconter sur ma vie. Je voudrais écrire un autre livre. Je rêve aussi de plonger de 10 mètres de haut et de sauter en parachute. Mais je ne suis pas certain d’en avoir le cran.

Paris Match n°3537, 2 mars 2017

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