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Eric Judor : « Pour moi, Pierre Richard est un dieu »

Eric Judor rejoue une scène culte du "Cuirassé Potemkine". | © Paris Match / Patrick Fouque

Cinéma

Eric Judor incarne avec brio un homme un peu perdu qui va découvrir la paternité dans Roulez jeunesse de Julien Guetta. Interview.

Après avoir été révélé par son duo avec Ramzy Bédia et quelques comédies faciles, Eric Judor a pris un virage vers un cinéma plus exigeant en tournant notamment avec Quentin Dupieux et en créant la série Platane pour Canal+. Pourtant, ce récent quinquagénaire, fan de Pierre Richard et de Peters Sellers, revendique toujours une part de naïveté et de candeur. Et un goût pour l’humour absurde. La preuve avec Roulez jeunesse.

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Paris Match. On pourrait qualifier Roulez jeunesse de vraie-fausse comédie, tant le thème et le ton du film oscillent constamment entre drame et comédie, un film doux-amer qui parle de paternité et de famille en souffrance…
Eric Judor. Mais je recherche cela, j’ai toujours été curieux d’aller défricher des univers qui me sont inconnus. On ne m’avait encore jamais proposé un tel film et je ne savais même pas si je serais capable de susciter cela. Le scénario est un ascenseur émotionnel où il fallait aller chercher la sincérité. Je n’étais pas sûr d’être à la hauteur. Mais je vais être à nouveau papa et cette histoire d’un homme en rupture familiale qui va se retrouver d’un coup avec plusieurs enfants à charge a touché une corde sensible chez moi.

Pourquoi cette timidité face à l’émotion ?
Parce que c’est un saut dans le vide. Je connais la comédie, je connais son langage corporel, mais là j’étais terrorisé. Surtout que c’était la clé de la réussite du film. J’ai une fibre enfantine, mais je n’avais jamais développé ce côté clown triste. Même à l’époque, quand nous étions sur scène avec Ramzy, nous avions toujours l’humour comme protection. Dans Roulez jeunesse, on ouvre des fenêtres sur le drame. Mais on les referme avec l’humour. Je ne l’aurais pas fait sans cela. Car je ne suis pas prêt et je ne suis même pas sûr d’en avoir envie. Devenir un acteur dramatique comme une forme de thérapie, très peu pour moi.

La bande-annonce de « Roulez jeunesse »

Des films comme “Les Dalton” ou “Double zéro”, dont on n’était pas fiers, sont ceux qui ont rencontré le plus de succès.

Vous poursuivez pourtant dans la comédie un parcours singulier, passant de la scène à de grosses comédies populaires puis à un humour plus référencé…
Dès nos débuts avec Ramzy, on s’était imposé une charte de bonne conduite, à savoir proposer un humour qui ne ressemblait à rien de ce qui se faisait à l’époque. On voulait avoir une démarche honnête. Mais on s’est retrouvés en train de se fourvoyer dans des projets ratés, grisés par le succès. La cupidité avait eu raison de nos envies. En même temps, des films comme Les Dalton ou Double zéro, dont on n’était pas fiers, sont ceux qui ont rencontré le plus de succès.

C’est à ce moment que se produit la bascule ?
On a fini par comprendre que le public attendait cette fameuse charte de nos débuts. On a donc décidé de ne faire à l’avenir que ce qui nous plairait, peu importe que ce soit à la mode ou que cela rapporte de l’argent ou pas. Et l’univers de Quentin Dupieux nous est apparu comme idéal. On a donc commencé à développer Steak avec lui.

Pourtant, La tour Montparnasse infernale avait été un joli succès…
Oui, mais le film a décontenancé ceux qui nous aiment dans H à la télévision. C’était un humour trop décalé. Le film a fait 2 millions d’entrées, mais il aurait pu en faire davantage si le retour du public avait été meilleur. Le film est devenu culte, mais après.

Comme Steak ou Wrong Cops avec Quentin Dupieux…
On était revenus à ce qu’on voulait faire, mais là encore on s’est rendu compte que cela ne marchait pas, loin s’en faut. La sincérité ne paie pas forcément. Les films de Dupieux, ou même Problemos que j’ai réalisé l’année dernière, ont été souvent défendus par la critique, mais le public ne s’y est pas intéressé.

Quelles sont vos influences en matière d’humour ? Quelque chose entre Y a-t-il un pilote dans l’avion ? et Peter Sellers ?
Peter Sellers évidemment, pour son côté enfant perdu dans le monde des grands. Très jeune, j’ai été fasciné par les Marx Brothers. Et en particulier par Harpo, le grand enfant de la fratrie. Il y a dans cet humour du corps et de l’esprit, chez ces électrons libres qui ne respectaient rien, quelque chose de passionnant. Mais pourquoi toujours citer des Américains alors qu’on a eu des comiques français géniaux ? Pour moi, Pierre Richard est un dieu.

C’est un peu une constante chez moi, je vis en décalé…

La mise en scène vous tentait depuis longtemps ?
Oui, car il y a un moment où l’on se rend compte que le meilleur moyen de faire ce que l’on veut est de contrôler toute la production. J’ai beaucoup appris des Dalton, film qu’on avait écrit avec Ramzy et qu’on a vu prendre une tournure très différente de ce qu’on avait en tête.

Jusqu’à réaliser et jouer dans une série de pubs aujourd’hui pour un fournisseur d’énergie…
C’est un exercice que j’aime beaucoup car je suis à la fois scénariste, acteur et metteur en scène. C’est Christophe Coffre, le directeur de la création de Havas, qui a eu l’idée de venir me chercher en me proposant de décliner le ton de Platane dans la vie quotidienne. J’en suis fier, c’est un exercice entre le sketch et la bande-annonce de la série, dont je vais tourner la troisième saison pour Canal+. La première a été diffusée en 2011, mais elle a mis du temps à trouver son public. Et, bizarrement, on ne m’a jamais autant parlé de Platane que depuis ces derniers mois. C’est un peu une constante chez moi, je vis en décalé…

Blanche Gardin a un humour fou, elle repousse les barrières comme peu de gens y arrivent

Jusqu’à vous lancer dans un projet de late show à la télévision avec Ramzy, un genre qui n’a jamais pris en France…
Mais vous n’avez pas encore compris que je n’aime faire que des trucs casse-gueule qui ne marchent pas ! [Il rit.] Là encore, c’est l’envie de tenter quelque chose de différent, ce qui manque quand même à la télévision aujourd’hui. On ne sera sûrement pas dans l’imitation de ce que font les Américains. On va le faire à la sauce Eric et Ramzy. Il y aura des invités, des sketchs et surtout une émission en public. Il nous manque. Comme on se manque d’ailleurs avec Ramzy. On devrait le lancer en septembre 2019.

Vous avez réalisé l’année dernière Problemos, une satire très réussie du phénomène zadiste sur un scénario écrit par Noé Debré et Blanche Gardin. Cette dernière connaît depuis un succès énorme. Vos deux univers sont proches, non ?
Tout à fait. Quand j’ai reçu le scénario, je pensais qu’il avait été écrit par des Anglo-Saxons tant il y a un style vraiment à part. Blanche a un humour fou, elle repousse les barrières comme peu de gens y arrivent. Je n’avais pas forcément envie d’aller dans la satire politique, mais le scénario était tellement drôle et profond dans son propos que je ne pouvais pas dire non. Ce film et Roulez jeunesse m’ont permis de regarder également la société actuelle.

Je suis peut-être naïf, mais j’aime le positivisme, celui auquel on assiste depuis la victoire des Bleus

Justement, comme va-t-elle, selon vous ?
Je suis peut-être naïf, mais j’aime le positivisme, celui auquel on assiste depuis la victoire des Bleus. La France vit à deux, voire trois vitesses, le message black-blanc-beur est sûrement un leurre, mais je pense que tout bonheur est bon à prendre, surtout après ce que le pays a vécu ces trois dernières années. Moi, je prends les messages mielleux, les gens qui sourient dans la rue. Tout se sera peut-être désagrégé dans quelques mois comme en 1998, mais pourquoi faire la fine bouche dans ces moments-là ?

La jeune génération d’humoristes s’intéresse beaucoup à ces thèmes-là. C’est un humour qui vous parle ?
C’est vrai qu’on est beaucoup dans le sociétal et le cynisme. Je ne fais pas partie de cette génération-là. Quand j’observe ma fille de 18 ans, je me rends compte que les jeunes ne croient plus en grand-chose, ils vivent avec la mort comme constante de vie. Moi, je veux rester rêveur et vivre la fleur au fusil. Je viens d’avoir 50 ans, et je suis très bien dans mes baskets. Moins dans mes articulations. Mais j’espère ne pas être adulte encore pour un bon moment. Je suis un naïf revendiqué.

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