Paris Match Belgique

Griller une cigarette à l’abri du regard des hommes et de Dieu

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Dans un hammam d'Alger, des femmes se dévoilent et se racontent. | © KG PRODUCTIONS

Cinéma et Docu

Au cœur d’un hammam algérien, des mères, amantes, vierges, divorcées ou exaltées islamistes. Des cigarettes, des forêts à épiler et des foulards se confrontent et s’interpellent sur la condition féminine dans un huit clos moite et enfumé. Inspiré par la pièce de théâtre homonyme, le film À mon âge je me cache encore pour fumer réalisé par Rayhana Obermeyer sort ce mercredi 19 septembre en salle.

Paris Match Belgique. Le film se déroule dans un hammam, lieu d’intimité et de refuge pour vos personnages féminins. C’est un lieu d’insoumission aussi ?
Rayhana Obermeyer.
C’est un endroit de totale liberté car les hommes ne peuvent pas y entrer. Les femmes sont entre elles et y jouissent d’une liberté à la fois mentale, corporelle et de parole. Le film est tiré de ma pièce de théâtre qui était un huit-clos et je voulais absolument que dans le film tout se passe aussi au sein du hammam, c’est d’ailleurs le personnage central du film. Ce film tourne autour de la parole, de la liberté d’expression. Donc j’ai préféré rester dans ce lieu clos.

Est-ce que le choix d’un huit-clos où les femmes sont enfermées symbolise aussi leur position dans la société ?
Lorsque les islamistes sont arrivés au pouvoir en Algérie, ils ont décrété que le hammam était interdit. Ils considèrent ce lieu comme un endroit de débauche puisque les femmes se voient entre elles, nues, et se parlent. Les extrémistes en ont peur : « Qu’est-ce qu’elles pourraient dire ? Qu’est-ce qu’elles pourraient faire ? » Mais qui a peur des femmes ? Les islamistes, car ils craignent de perdre le contrôle. C’est un lieu de liberté, mais quelle liberté puisqu’elles sont enfermées… Les femmes doivent être cloîtrées dans un hammam pour être libres. C’est une non liberté en fin de compte !

Les femmes s’y déshabillent et se mettent à nu, au sens propre comme au figuré. Elles dénouent leurs langues, lavent leurs corps, et d’une certaine manière se nettoyent de leurs histoires personnelles. Comme dans un confessional ?
Le hammam est un lieu de nudité physique et symbolique. Et en même temps, malgré leurs vies et leurs douleurs, ces femmes rigolent, elles rient de leur propre malheur. L’humour permet de survivre aussi. Il vaut mieux rire, et se battre en même temps, que de sombrer. Jusque dans la production j’ai préféré avoir une équipe 100% féminine justement pour ne pas avoir le regard de l’homme. Les figurantes comme les actrices n’avaient pas de regards masculins sur elles, leurs cellulites ou leurs seins qui tombent. Cela permettait aux actrices d’être plus l’aise et d’être vraies.

© KG PRODUCTIONS

Vous insistez sur la la sororité, pourtant un personnage féminin va se désolidariser du groupe. Pourquoi ce choix en tant que réalisatrice d’un film féministe ?
Dans la pièce de théâtre le personnage islamiste, Zahia, reste solidaire autour des autres femmes. Alors que dans le film j’ai changé. La femme intégriste n’est plus solidaire, parce qu’entre temps Daech est arrivé. J’ai été choquée par toutes ces femmes qui ont rejoint le groupe islamiste. On peut devenir un monstre même si on est une femme. Pour moi il n’y a alors plus d’hommes ni de femmes, il y a une idéologie. Et je condamne l’idéologie, il n’y a plus personne après ce lavage de cerveau.

Le personnage principal, Fatima, demande aux clientes de ne pas parler de politique dans le hammam : « Que chacune se lave les fesses et seulement ses fesses putain de Dieu ! » ordonne-t-elle. Mais ce film est justement un acte politique et militant pour combattre l’obsurantisme.
Tout à fait ! En fait tout est politique dans la vie. C’est presque un clin d’oeil, cela ne peut être que politique puisque je fais rencontrer des forces opposées, une militante laïque et une femme devenue islamiste : Nadia, une étudiante révoltée et brûlée à l’acide parce qu’elle portait une jupe, et Zahia, veuve d’un auto-proclamé chef d’un groupe terroriste islamiste. Le film parle de la place de la femme dans les religions, qui est d’ailleurs la même dans le Coran, la Torah ou la Bible. La femme c’est le diable presque, et cela dans toutes les religions.

Mais comment faire un film qui aborde la question des inégalités de genre dans le monde musulman sans alimenter l’ismamophobie ?
Est-ce que dénoncer des choses réelles c’est nourrir les autres ? Ca veut dire qu’on ne peut plus avancer ? Cela n’alimente pas ceux qui sont déjà islamophobes et les racistes. Les gens intelligents comprendront de quoi je parle. Je n’attaque pas l’islam en soi dans le film, je m’en prends aux gens qui utilisent l’islam. S’il y a des choses à dénoncer je dénonce ! On ne peut pas me boucler la bouche, tant que je peux je parlerai !

Rayhana Obermeyer
© BELGA/AFP

Vous-même avez fui l’Algérie, menacée de mort. À Paris, en 2010, vous avez été attaquée après une représentation de votre pièce par de jeunes extrémistes qui vous ont aspergé d’essence et vous ont jetté une cigarette au visage…
J’ai énormément souffert, mais si j’avais tout arrêté ils auraient gagné. Ils n’ont fait que m’encourager à aller plus loin. J’ai un peu peur, je ne vous le cache pas. J’en fais encore des cauchemars aujourd’hui. La peur je l’ai encore, j’ai déjà été aggressée, mais je me dis qu’ils ne m’auront pas.

Vous vivez en France, le film se déroule en Algérie, mais a été filmé en Grèce – car la nudité l’empêchait de le faire en Algérie. Finalement, votre sujet c’est la parole des femmes dans le monde musulman ou en Occident ?
Je parle de la femme en général, dans mon film le personnage principal s’appelle Fatima, mais elle aurait pu s’appeler aussi Marie ou Françoise. Les viols conjugaux, les meurtres, les violences faites aux femmes sont partout. Ce n’est pas intrasèque aux pays arabes ou musulmans. Ici, en France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups d’un homme, en général son conjoint. Quand on violente une femme en Algérie, à Bruxelles ou Paris c’est la même chose partout. Lors de la projection de la pièce de théatre en France, une femme française est montée sur scène comme si le monde autour d’elle n’existait plus, et m’a dit au micro « Madame, je suis venue pour voir des Arabes. Et bien, je me suis vue ». C’était incroyable, il y a eu un silence dans la salle. Et c’est vrai, j’ai essayé d’aller vers l’universel avec ce film.

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