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Cédric Herrou, héros malgé lui

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Cédric Herrou après son procès pour assistance illégale aux migrants. | © Michel Toesca

Cinéma et Docu

Au fil des gardes à vues et tribunes médiatiques, le visage de Cédric Herrou, trentenaire barbu à lunettes, est devenu un symbole de l’aide aux migrants. Le film Libre, en salles le 26 septembre, suit ses actions à la frontière franco-italienne pendant trois ans.  

 

Ce paysan « bac moins 4 et délinquant » comme il le souligne avec humour est habitué à lutter tout le temps. En tant qu’agriculteur, il sait que les saisons ne s’arrêtent pas de tourner. À l’image de son combat, qu’il se promet de ne jamais arrêter. Libre, réalisé par Michel Toesca, suit les traces de cet agriculteur pragmatique et politique qui a fait entrer dans le droit français le « principe de fraternité ». Paris Match Belgique l’a rencontré lors de son passage à Bruxelles sur invitation du CIRÉ, de la Ligue des droits de l’Homme et des Grignoux.

Paris Match Belgique. Pourquoi avez-vous commencé à aider des personnes migrantes à traverser la frontière franco-italienne ?
Cédric Herrou. Quand j’ai décidé de faire passer des personnes à travers la frontière franco-italienne c’était au printemps 2016. Ma mère était assistante maternelle et j’ai appris à partager mes jouets, ma chambre. J’ai été éduqué comme cela, c’est pour cela que je parle de la responsabilité de l’adulte de protéger l’enfant. Voir des gamins à Vintimille pour moi ce n’était pas possible, et c’est à ce moment-là que j’ai décidé de leur faire passer la frontière. Il commencait à y avoir des morts à la frontière, des gamins se faisaient écrasés par des camions. Je trouvais cela absurde que la France oblige des gens à prendre des risques pour faire leur demande d’asile. Les personnes les plus fragiles ce sont les gamins, des familles avec le risque de séparation, et surtout les femmes. C’est assez troublant de réaliser que la beauté, qui est un atout pour les femmes en Europe, devient un danger, une faille. J’ai fait du passage de frontières jusqu’en automne 2016.

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Vous étiez militant à l’époque ?
Pas du tout ! C’était une démarche individuelle. Je ne me considère pas comme un militant pro-migrants. Après ma première arrestation je me suis entouré d’associations et de juristes. J’ai compris qu’il y avait beaucoup d’irrégularités de la part de l’état et j’avais envie de faire changer les choses avec une dynamique politique. D’ailleurs le film de Michel Toesca est un film politique plus que militant. Il y avait derrière nos actes un engagement de la vallée de la Roya, une responsabilité. On voit bien dans le film qu’on a essayé de re-démocratiser la justice mais surtout la politique. Dire que l’on fait de la politique, à un moment, c’était devenu une insulte. Alors que ce qu’on a fait c’est une action politique. Je règle un problème chez moi, un problème qu’on nous a soumis.

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© Michel Toesca

En Belgique, Théo Francken craint que l’installation de centres d’accueil pour migrants en transit ne crée un « appel d’air ». Est-ce que vous avez l’impression d’en créer un ?
C’est la beauté d’un pays qui crée l’appel d’air. Si il faut être un pays moche pour ne pas être attractif, c’est dangereux ! Est-ce que vous pensez que les millions de touristes qui viennent à Paris viennent pour la Tour Eiffel ? Non, ils viennent parce que c’est un pays qui a des valeurs, c’est la nation des droits de l’Homme. Rendre un pays moche, on sait ce que cela a donné… Tenir des discours aussi graves, c’est professionnaliser la politique. Ces gens utilisent la migration à des fins électorales, ils féderent par la peur. Ils sont dangereux et insultent la politique. On n’est pas envahis par des migrants, ce n’est pas du tout cela le problème. Le problème c’est la non-gestion de la migration, qui aura des conséquences. Qu’est-ce qu’on attend ? Ceux qui essayent d’éviter cela, ce sont les personnes qui accueillent et hébergent.

Le problème c’est la non-gestion de la migration, qui aura des conséquences. Qu’est-ce qu’on attend ? 

Vous parlez du détournement du sujet par les politiques. Mais vous avez été aussi condamné l’été dernier à quatre mois de prison avec sursis pour aide à l’immigration clandestine. Pensez-vous qu’il y a aussi une instrumentalisation de la justice?
La justice vaut bien mieux que cela, il ne faut pas tout balancer ! Je défends la jsutice et je la fais évoluer. J’ai confiance en elle. Mais ce n’est pas parce qu’on n’est pas d’accord avec des représentants de la justice qu’on n’est pas d’accord avec elle. La justice n’appartient pas à ses représentants et surtout pas à des politiques. Ils se sont servi de la justice pour m’incriminer, et là j’ai compris : il faut prendre les mêmes armes que son ennemi ! On a a essayé de re-démocratiser la justice pour montrer que cela ne leur appartient pas.

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Vous êtes depuis presque sur-médiatisé. Et c’est justement sur base d’articles de presse que vous avez été incriminé.
Avant d’être médiatisé, je me suis fait arrêté en flagrant délit de passage de frontières et je n’ai rien eu à l’époque. Après ils m’ont attrapé, on le voit dans le film, en disant que j’avais passé la frontière avec des personnes que j’hébergeais dans un squat. Sauf que non ! Je n’ai pas fait traversé la frontière à ces personnes-là, mais bien à d’autres avant… Ils m’ont sorti des articles de presse, dont un du New York Times. Ils m’ont incriminé sur base d’articles de presse ! C’est fou ! Ce qu’on me reproche ce n’est pas d’aider, c’est de communiquer en fait.

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© Michel Toesca

Ce qui est peu ironique puisque c’est suite à vos nombreux passages devant le juge que vous avez été médiatisé. Finalement ce sont vos détracteurs qui vous ont construit médiatiquement ?
Oui, ils pensaient que j’allais me planter mais les gens ont besoin d’entendre des discours sincères, politiques mais sans langue de bois politicienne. Et en même temps que je sois surmédiatisé, c’est ca qui est grave : l’exception devient la simplicité. Le plus tragique c’est que l’on me demande pourquoi je fais cela alors qu’on parle de justice fondamentale et de respect d’individus. Cela devient une affaire politique de respecter la devise française : Liberté, Égalité, Fraternité. On m’a souvent parlé de désobéissance civile mais j’ai toujours été contre. La désobéissance civile c’est une fin en soi, mais moi je ne désobéis pas, j’obéis. C’est pour cela que j’ai voulu médiatiser et faire comprendre à la justice, au monde politique que j’applique des valeurs fondamentales.

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