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Charles Aznavour, une gueule d’acteur

De g. à dr. : Hardy Krüger, le « prisonnier » allemand, Charles Aznavour dans le rôle de Samuel Goldmann, Lino Ventura, Maurice Biraud, German Cobos, sous la direction de Denys de La Patellière en 1961. | © DR

Cinéma et Docu

Son Taxi pour Tobrouk a emmené Charles Aznavour sur la route du cinéma.

Au lit, tous les deux. Ils étaient couchés. Pas collés serrés, mais bel et bien ensemble. Dans de beaux draps. Il raconta par la suite qu’il avait gardé son slip. Face à lui, il y avait une grande glace qui faisait partie du décor du film, Tirez sur le pianiste. La caméra cadrait les amoureux. « Je me suis vu dans le miroir, avec ma tête tristounette, puis j’ai vu ma partenaire. Elle était ravissante. Je me suis alors clairement demandé ce que je faisais là, avec une aussi magnifique pépée, aux jolis seins ronds comme des pommes et totalement dénudés. »

La pépée jouant Clarisse, c’était la resplendissante Michèle Mercier, future marquise des Anges. Le petit loulou calé sur l’oreiller blanc, son amant d’un soir, timide pianiste de bar avec la tête d’un M. Tout-le-Monde, tristounet, c’était Charles Aznavour. Lui, musclé comme une fourchette n’en revenait pas de fricoter avec une si jolie femme. « La vision de cette scène-là, je ne l’ai jamais oubliée. »

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Et pour cause, Charles était en train de démarrer, à la fin des années 1950, une carrière d’acteur. Un peu par hasard. « En me voyant – je devrais dire en me découvrant –, tellement atypique dans cette scène d’amour plutôt osée pour l’époque, avec une des plus belles actrices du monde, j’ai compris que je passais au-delà du miroir et que les portes de l’impossible s’ouvraient pour moi. »

« Les fantômes du chapelier », de Claude Chabrol, avec Michel Serrault (1982). 6. Sur le tournage du « Testament
Les fantômes du chapelier, de Claude Chabrol, avec Michel Serrault (1982). 6. Sur le tournage du Testament. © DR

En fait, le petit Charles réalisait là l’espoir d’un gosse qui rêvait de devenir acteur. Môme, avec sa sœur Aïda, il allait trois fois par semaine dans les salles du boulevard de Clichy, où ils voyaient deux films par séance. Les comédies musicales les rendaient zinzins. L’ado gorgé d’images avait, grâce à sa sœur, mis un pied dans le métier en traversant deux longs-métrages dont Les disparus de Saint-Agil, où il n’était pas crédité au générique. Enfant-acteur ayant joué sur les planches des théâtres Marigny et de la Madeleine, fan de Gabin, Morgan, Fresnay, Raimu, il avait croisé, dans la cour du Conservatoire où il attendait une amie, Louis Jouvet qui lui avait dit : « T’as une gueule pour faire du cinéma ! Et ne t’inquiète pas, Molière n’était pas plus grand que toi. »

François Truffaut, subjugué, lui trouva l’air d’un « saint François d’Assise mélancolique »

Ne parvenant à rien, il abandonna ses envies de planches et quitta la scène pour la chanson. Avec le succès que l’on sait. À la fin des années 1950, c’était la mode de faire jouer des chanteurs à l’écran. Tous ou presque y étaient venus. Jean-Pierre Mocky, déjà franc-tireur, eut, le premier, l’idée de lui confier le rôle d’un fou suicidaire. Ce qu’il fit dans un cabaret de la rue de Ponthieu, à Paris. Le rôle était court et, surtout, le personnage ne chantait pas. Cela plut à Charles qui, dans la peau d’un malade mental, gagna une Etoile de cristal, récompense d’exception à l’époque. Puis ce fut un emploi de circonstance dans Les dragueurs : détrempé par la pluie, il courait après les filles dans Paris la nuit.

Avec François Truffaut et Marie Dubois, sur le tournage de « Tirez sur le pianiste » (1960).
Avec François Truffaut et Marie Dubois, sur le tournage de Tirez sur le pianiste (1960). © DR

François Truffaut, subjugué, lui trouva l’air d’un « saint François d’Assise mélancolique » et lui proposa, sans long discours, ce qui allait être son rôle le plus emblématique. Tirez sur le pianiste, donc. Celui qui le fit éclater à l’écran. Devenu chanteur à succès, n’ayant pas besoin de reconnaissance supplémentaire, il fit alors du cinéma « son plaisir et sa folie douce ». Chaque film – il ne tournait que pour l’agrément, jamais pour le cacheton – lui était une fête qui lui rappelait son enfance. « J’avais pris, petit, le goût du déguisement et du décor, dans l’ambiance doucement délirante des spectacles de la communauté arménienne. » Jusqu’à la fin, les films eurent pour lui le goût des vacances. Et aussi le parfum des femmes. « Je ne peux même pas croire, lorsque j’y pense, que j’ai tenu dans mes bras quelques-unes des plus séduisantes comédiennes de la planète. » Dans la vie, les critiques doutaient de sa capacité à séduire les dames. Il voulut, à l’écran, renverser la vapeur. Et éclata en personnage désenchanté, volant la vedette à tous ses partenaires masculins et faisant craquer toutes ses partenaires féminines.

Charles refusait systématiquement les rôles qui lui auraient fait donner de la voix

Charles refusait systématiquement les rôles qui lui auraient fait donner de la voix, à l’exception de Cherchez l’idole où il interprète « Et pourtant ». Il erra dans les mines d’argent du massif inca du Machu Pichu et s’attacha Marie Laforêt dans Le rat d’Amérique, de Jean-Gabriel Albicocco. Images mémorables : quand l’intello juif Samuel Goldmann tient tête à Lino Ventura dans les sables d’Un taxi pour Tobrouk, de Denys de La Patellière, tout en chantonnant « Les anges dans nos campagnes ». Ce rôle de soldat d’occasion, ainsi que celui de l’ouvrier pâtissier du Passage du Rhin, d’André Cayatte, qui, après la Seconde Guerre mondiale, réussit à trouver un bonheur simple avec une Allemande, font de lui une vedette. Enchaînant, ce fut sa force dramatique, les rôles de paumés, il campa, dans l’imaginaire populaire et l’inconscient collectif, une sorte d’antihéros jouant sur son manque de charisme.
Ne payant pas de mine mais – mine de rien – habité par une force intérieure, ce perdant qui s’accroche a fini par rafler la mise.

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