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Girl, vivement déconseillé aux personnes transgenres

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Victor Polster dans le rôle de Lara. | © Diaphana Distribution

Cinéma et Docu

Alors qu’il n’en finit pas d’accumuler les récompenses, dont la « Queer Palm » au Festival de Cannes, le premier long-métrage de Lukas Dhont Girl n’échappe pas aux critiques acerbes des associations de défense des droits des personnes trans. 

« Bouleversant », « délicat », « sensible », « juste »… Quatre mois après sa première présentation au dernier Festival de Cannes, l’engouement autour de Girl ne désemplit pas. Après avoir remporté la Caméra d’Or, le prix d’interprétation dans la section « Un Certain Regard » pour Victor Polster ainsi que la Queer Palm, le premier long-métrage de Lukas Dhont est en route pour les États-Unis où il pourrait représenter la Belgique aux prochains Oscars. Une success-story applaudie par la presse qui ne tarit pas d’éloges à propos du « film de l’année » qui « pourrait changer les mentalités » et « bouleverse les codes du genre ». Mais cet avis n’est pas du tout partagé par les associations de défense des droits des personnes trans. « On déconseille à notre public trans d’aller voir ce film », lance Londé Ngosso, administrateur de l’association Genres Pluriels, à Bruxelles, qui est très critique par rapport à la révélation cannoise.

Ce film, c’est l’histoire de Lara, 15 ans, une jeune fille trans qui rêve de devenir danseuse étoile. En plein traitement hormonal, l’adolescente merveilleusement interprétée par Victor Polster travaille, littéralement, d’arrache-pieds pour atteindre cet objectif, tout en restant obnubilée par son apparence pas assez féminine à son goût. Malgré le soutien de sa famille, Lara vit un conflit intérieur qui l’empêche d’avancer.

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Lara n’est pas « née garçon » comme écrit dans le synopsis. « On naît tous bébés. On ne naît pas garçon ou fille, c’est impossible. Les bébés n’ont même pas la conscience d’eux-mêmes. Ce sont les médecins qui assignent un sexe à la naissance. Le genre arrive encore plus tard », explique Londé Ngosso.

Avec de longues scènes de danse qui laisserait presque le public essoufflé, le Gantois de 27 ans réalise un premier film virtuose dans sa captation de l’effort et d’une esthétique troublante, qui s’inspire à certains moments de Black Swan. Mais, alors qu’il brille dans sa manière de montrer la transphobie et les micro-agressions du quotidien, Girl n’évite pas le piège des stéréotypes.

Un « fantasme cisgenre » sur un corps trans

Genres Pluriels et d’autres associations reprochent en effet au réalisateur belge et à son film de perpétuer les « clichés cisnormatifs », « les croyances des personnes cisgenres à propos des personnes trans ». Lukas Dhont est lui-même cisgenre, c’est-à-dire que son identité de genre (homme) correspond à celle qu’on lui a assignée à la naissance. Londé Ngosso lui reproche de reproduire les clichés par rapport à l’expression de la féminité et à l’incapacité à se voir comme une femme à moins de correspondre à une apparence stéréotypée. « Le choix d’une histoire autour de la danse classique n’est pas anodin », explique-t-il.

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La majorité des personnes trans ne veulent absolument pas d’opérations génitales.

« Girl ne représente absolument pas la réalité des personnes trans. Il donne un point de vue volontairement négatif d’une seule personne et très focalisé sur les parties génitales », ajoute-t-il en référence aux nombreux plans de Lara nue face à son reflet dans le miroir et à la scène finale, violente et insoutenable. Cette présentation de l’opération comme une ultime délivrance est également vivement critiquée. Pour lui, le fait de montrer Lara observant plusieurs fois son pénis est un « fantasme cisgenre« . « La majorité des personnes trans ne veulent absolument pas d’opérations génitales et ce n’est pas cela qui cause en premier les discriminations », affirme le membre fondateur de l’association. « C’est plutôt parce qu’on n’utilise pas le prénom social ou le genre voulu par la personne. Nos droits sont bafoués parce qu’on a choisi de prendre un autre genre que celui qu’on nous a assigné à la naissance et de changer de prénom. (…) Notre première revendication, c’est de pouvoir être respecté, d’avoir accès à ces droits fondamentaux », confie Londé Ngosso qui animera un débat après la projection du film au Cinéma Aventure le 24 octobre prochain. « Et puis, il y a une extrême minorité, qui veut subir une opération, avec ou sans traitement hormonal. Ce n’est pas la même procédure pour tout le monde, chacun est différent et unique ». 

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Genres Pluriels déconseille fortement aux personnes trans d’aller voir Girl. « Ou il faut vraiment s’armer d’une armure émotionnelle ».

Inspirations réelles

Cependant, le film s’inspire d’une véritable histoire, celle de Nora Monsecour, une jeune danseuse originaire de Heusden, en Flandre orientale, assignée homme à la naissance. À son école de danse, la prestigieuse Ecole royale de ballet d’Anvers, la jeune adolescente trans exprime, en deuxième secondaire, son désir de passer dans la classe des filles. Mais, contrairement au film, la directrice artistique de l’époque lui dresse un refus catégorique. Nora ne baisse pas les bras et poursuit son parcours en Angleterre où elle atteint en 2017 l’une des finales de la célèbre émission « Young Dancer » de la BBC. Si la danseuse a conseillé Lukas Dhont sur son film et l’a très certainement approuvé, Londé Ngosso campe sur ses positions : le film ne reflète pas la réalité et les spectateurs en feront rapidement une généralité qui ne rendra pas service à la communauté.

Girl sabote le travail des associations

Entourée d’un père protecteur et compréhensif, Lara souffre, seule face à son combat contre elle-même. Une vision volontairement versée dans le pathos qui rejoint l’imaginaire collectif selon lequel les personnes trans sont malades, même avec un entourage positif. Or, dans la réalité, « quand les personnes sont soutenues et bien entourées, cela se passe souvent très bien », lance l’administrateur de Genres Pluriels. « Et puis, comment est-ce possible en Belgique aujourd’hui d’être encore isolée ? Cela ne tient pas compte de la réalité du pays, des réseaux sociaux, de l’engagement des jeunes, de tout le travail que l’on a fait depuis onze ans », lance-t-il, furieux. « Cela nous invisibilise plutôt que de nous mettre en avant ».

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« La plupart des personnes trans n’ont pas de problèmes avec leur corps et leurs organes. Le problème ce sont les discriminations multiples de la société qui ne comprend pas ».

S’il peut paraître très critique, Londé Ngosso l’affirme : « Je n’ai rien contre ce film, le problème c’est l’audience qu’on lui a donnée. Cela sabote notre travail. On doit tout refaire ». « Nous, on dit que c’est la société qui doit évoluer, comprendre et s’adapter et que c’est elle qui fait des règles discriminantes. Dans ce film, on dit que, non, c’est la personne elle-même qui a un problème avec ses parties génitales, qui veut se faire opérer. C’est un message qui est d’une violence incroyable pour les personnes trans », accuse-t-il.

La transidentité au cinéma

Mais alors comment représenter la transidentité au cinéma ? Si les principales causes de leur souffrance viennent de la société discriminante qui les rejettent, il serait logique de montrer l’oppression de cette dernière plutôt que de se focaliser sur le corps présenté comme un fardeau et l’opération génitale. Afin de montrer la réalité actuelle et le soutien des associations, présenter une vraie communauté trans à l’écran, plutôt qu’une seule personne, serait plus juste.

Pour Londé Ngosso, il faudrait tout simplement présenter des personnages trans dans une histoire, mais pas seulement parce qu’ils sont trans. « Comme la hackeuse dans Sense8« , donne-t-il en exemple. Ce type de représentations pourra, lui, changer les mentalités. Et ce changement est plus que nécessaire à une époque où 40% des élèves homosexuels, bisexuels, lesbiennes et transgenres ne se sentent pas en sécurité à l’école, selon une récente étude menée en Flandre par l’organisation Çavaria et l’Université Colombia de New York. La moitié d’entre eux se sont fait insulter au moins une fois et un quart a subi une violence physique, alors que presque la totalité des élèves ont déjà fait l’objet de remarques négatives. Des remarques qui, dans 10% des cas, provenaient des enseignants.

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