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« Noces » de Stefan Streker : Tragédie grecque façon belgo-pakistanaise

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Il y a des tragédies qu’on aimerait enfouir pour toujours, et d’autres qu’on finit par porter au cinéma – à l’image de Noces, drame belgo-pakistanais librement inspiré d’un véritable crime d’honneur. À travers ce nouveau film, le réalisateur Stefan Streker ramène la tragédie grecque en 2017 et révèle sa jeune actrice, Lina El Arabi.

« Tes sourcils joints, ton regard droit devant toi et te voilà lancée sans écouter personne », croque Ismène dans une version contemporaine d’Antigone, écrite par Jean Anouilh. En parcourant le petit livret orange, on ne peut s’empêcher de penser à Zaira, l’héroïne de Stefan Streker dans Noces. À ce même regard de défi, lancé droit dans les yeux sombres de son frère Amir.

Comme Jean Anouilh, le réalisateur de Noces s’est emparé du personnage d’Antigone, cette figure féminine rebelle, jeune, résolue. « Sophocle, aujourd’hui, raconterait l’histoire de Zaira, et pas celle d’Antigone », avance-t-il même. Son histoire – inspirée de l’affaire Sadia Sheikh -, une véritable tragédie grecque, c’est celle d’une jeune belgo-pakistanaise amoureuse de la vie, qui, si elle respecte ses traditions, refuse ce qu’elles lui imposent : un mari pakistanais qu’elle n’a pas choisi.

À la scène comme à la ville

La Ismène de Sophocle, c’est Amir. Plus qu’un frère, un allié, un confident. « J’ai trouvé que c’était une histoire absolument extraordinaire à raconter, à partir du moment où j’ai su que c’était une histoire d’amour », raconte Stefan Streker sur la genèse du film. Mais comme dans toute tragédie grecque, les personnages sont soumis à un destin qu’ils n’ont pas choisi, qui les guidera où il l’a décidé.

Que la personne qui puisse choisir entre l’amour et le désir de liberté se manifeste. C’est impossible. – Lina El Arabi

Derrière ces personnages palpables et fouillés, Lina El Arabi et Sébastien Houbani. Une autre histoire d’amour fraternel, cette fois-ci entre deux personnes qui ne se connaissaient même pas, une semaine avant le début du tournage. « Avec Lina, on a eu un vrai coup de cœur amical », explique Sébastien Houbani. « Aujourd’hui, si Lina interprète ma sœur à l’écran, elle l’est aussi un peu devenue dans la vie. C’est ma sœur de cœur ».

©Noces – Lina El Arabi et Sébastien Houbani interprètent un frère et une sœur extrêmement proches.

Pourtant, de frère aimant, aucun des deux acteurs n’en manque. L’interprète d’Amir à l’écran confie : « Comme Lina, j’ai un frère dont je suis très proche. C’est une grande chance pour nos personnages. Mon frère, c’est toute ma vie, je l’aime d’amour. Et je crois qu’on a mis notre vécu de frère ou de sœur dans notre personnage ».

Zaira est le premier grand rôle de Lina El Arabi – un rôle qu’elle campe avec beaucoup de justesse, de réalisme et de personnalité. C’est également cette relation frère-sœur particulière qui l’a séduite à la lecture du scénario. Et qui l’a aussi profondément touchée : « Mais je suis une chialeuse, alors je l’ai fait lire à ma mère, qui a beaucoup pleuré, à mon frère, qui a beaucoup pleuré… Je me suis dit que je n’étais pas toute seule. J’ai été très touchée par la relation entre le frère et la sœur. C’était très intelligent : il ne tombait pas dans des choses trop faciles ».

Un casting « miraculeux » pour un sujet sensible

« J’étais certain que le grand enjeu serait le casting », déclare Stefan Streker, ravi de ses choix. « Lina est une ultra-débutante, elle nait avec le film – la première scène de tournage est la première scène du film. C’est un peu comme si elle était tombée dans la mer, et qu’elle devait nager », poursuit-il, à propos de sa jeune première, Française, avant d’ajouter : « J’ai de la chance d’avoir des acteurs qui ont osé s’abandonner, malgré une exigence très importante. Le miracle du film, ce sont ces acteurs ».

©Noces

Mais avant les acteurs, il y avait le sujet, une thématique grave et sensible, féminine et religieuse. Quand certains l’auraient prise avec des pincettes, Stefan Streker s’en est emparé à pleines mains. Qu’importe que le personnage principal soit une jeune femme, et lui un réalisateur blanc, belge, d’âge moyen : « C’est quoi l’idée ? Rebecca, fait par Hitchcock, ce n’était pas possible parce qu’Hitchcock n’est pas une femme ? Je l’ai fait et je ne peux pas dire que je ne me sens pas capable de le faire ».

Intimidé par le sujet ? « Pas une seconde », martèle celui qui est aussi le créateur du film Le monde nous appartient. « Jamais je ne me suis dit que j’allais faire un film sur le mariage forcé, sur la double culture, ou dont le personnage principal serait une femme de 18 ans. Mais en m’intéressant à cette histoire extraordinaire, j’ai fini par faire un film sur le mariage forcé ».

« J’ai voulu faire un film qui laisse le spectateur libre et intelligent » – Stefan Streker

Sûr de lui, le réalisateur ne voulait pourtant pas imposer sa vision dans Noces, même si son propos est très clair. Ses personnages n’évoluent pas dans des schémas de pensée de bien ou de mal. « J’évite tout manichéisme, parce qu’il n’y en a pas dans la vie : il y a du manichéisme dans les jugements que les gens peuvent apporter. J’ai voulu faire un film qui laisse le spectateur libre et intelligent », traduit Stefan Streker.

À propos du mariage forcé, les acteurs aussi, ont tenté d’éviter tout manichéisme, en abordant la thématique. « Le mariage forcé, on pense que c’est quelque chose qui est très loin, au Moyen-Orient ou au Maghreb : on n’a pas l’impression que c’est quelque chose qui nous arrive. Alors que dans notre société à nous, il y a quand même toujours le principe des rallies », réagit l’interprète de Zaira. « On ne parle pas d’amour à ce moment-là ! Et à aucun moment on ne parle d’amour dans un mariage forcé – en tout cas au moment où on l’impose », poursuit-elle.

« Comme il n’y a pas une culture qui est supérieure à une autre, il n’y a pas une culture qui soit plus difficile que l’autre. Ce qui est dur, c’est quand les deux n’arrivent pas à se mettre d’accord, et qu’il n’y a pas d’issue » Lina El Arabi

Pour s’approprier la culture et les traditions musulmanes et pakistanaises, Stefan Streker a rencontré de nombreux membres de la communauté en Belgique. « Il fallait qu’on soit tout à fait juste par rapport à ça », explique-t-il, alors que sur le tournage, une consultante était présente en permanence.

En immersion dans la communauté belgo-pakistanaise

L’une de ses fiertés, avec Noces, c’est d’avoir montré au cinéma des pratiques qu’on imagine peu. Un mariage sur Skype, par exemple, avant même de s’être rencontrés : « De toute l’histoire, c’est la scène la plus proche de la réalité. (…) C’est le seul instant quasiment documentaire du film », soutient le réalisateur.

©Noces – Après un avortement forcé, Zaira est promise à un jeune homme proche de sa famille, qui vit au Pakistan.

Réalisée avec un véritable imam, la scène glace autant qu’elle intrigue. Elle nous renvoie aux tiraillements de notre actualité, alors qu’on entend qu’une fois le mot « musulman » dans le film – et jamais « Islam».

« Quand j’ai commencé, j’ai cru que la problématique était religieuse », décrypte le réalisateur. « Mais ce n’est pas vrai. La problématique, c’est la tradition. On me l’a bien expliqué et j’en suis convaincu : au-dessus de la religion, il y a la tradition, et au-dessus de la tradition, il y a l’honneur. Mais une jeune femme pakistanaise m’a dit : « au-dessus de l’honneur, il y a sauver les apparences ». En sauvant les apparences, on sauve tout ». Un mot de fin à la portée si paradoxale qu’il faudra s’en faire sa propre idée au cinéma – comme le voulait Stefan Streker.

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