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Nadine Labaki, réalisatrice de Capharnaüm : « Il faut que ce système change »

Capharnaüm

Nadine Labaki : "Rien n’est noir ou blanc, les parents sont des victimes au même titre que Zain : ils vivent dans un système qui ne leur donne pas leur chance, qui ne les laisse même pas respirer".. | © Capharnaüm

Cinéma et Docu

Le film Capharnaüm sort en salle ce mercredi 28 novembre. Récompensé du prix du public du Festival de Cannes, il raconte l’histoire bouleversante de Zain, un enfant sans-papiers.

 

Quatre ans de recherches, six mois de tournage et deux ans de montage auront été nécessaires pour que Capharnaüm apparaisse sur le grand écran. Un travail de titan pour un résultat bouleversant. Le film vous plonge dans la quête d’identité de Zain, un enfant libanais sans-papiers qui finit par trainer ses parents en justice pour l’avoir « mis au monde ». Son périple, croisé à d’autres destins d’enfants, montre une réalité où des innocents sont obligés de survivre à l’eau et au sucre, et se retrouvent à la merci des passeurs. Une œuvre d’une extrême justesse, rendue authentique par des acteurs jouant à peu de choses près leur propre rôle. Capharnaüm a déjà été récompensé du prix du public du Festival de Cannes et du festival du film de Gand. Interview de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki.

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Comment décririez-vous la situation des droits de l’enfant au Liban ?

Nadine Labaki : On ne peut pas faire de généralité. Il y a au Liban des enfants qui sont dans des situations très différentes, vous le voyez dans le film. Et oui, il y en a qui sont privés de leurs droits élémentaires. Mais  ça dépend de situations, de l’histoire de chacun. Le film parle des enfants du monde entier. Ils sont libanais mais aussi syriens, américains, indiens, mexicains et même français. Dans le monde, on parle de 280 millions d’enfants qui travaillent ou qui sont dans des situations très difficiles. Et je ne parle pas uniquement de situations financières compliquées : il y a des enfants qui sont dans des situations très aisées mais qui ne reçoivent ni amour, ni affection et qui sont en fin de compte aussi dans des situations de privation. Le film, il parle des droits de l’enfant en général, et il y a beaucoup de choses à faire. Car si la Convention internationale des Droits de l’Enfant des Nations unies affirme que les enfants qui ont droit dès leur naissance à l’amour, à l’identité, dans plein de pays ces droits continuent d’être bafoués.

Quel cheminement vous a amenée à mettre en parallèle ces problématiques ?

On a commencé par faire énormément de recherches, qui ont permis de mener à bien cette aventure. Celles-ci nous ont amenés dans les régions du Liban les plus difficiles, dans les quartiers les plus durs, dans les prisons ou encore les centres d’accueil. Nous avons parlé à des enfants, leurs familles. Et on a assisté à beaucoup de procès. Pour nous, le plus important était que le film se base sur des réalités, et le scénario s’écrivait en parallèle.

Quel impact espérez-vous avoir avec votre film ?

En général, les réactions sont très positives, viscérales par rapport à la situation des enfants. Je sens que l’impact commence, que le film crée déjà un débat. Plein de gens me disent que quelque chose a changé en eux après ce film, qu’ils n’en sont pas sortis complètement indemnes et qu’ils ont envie d’agir. Et ils se demandent « qu’est-ce qu’on peut faire pour changer les choses » ? Et c’est ce que j’espère, comme réaction. J’espère que le film changera les choses pour certaines personnes vis à vis de ces enfants-là. C’est ce qui est important pour moi.

Et pour vous, c’est cela votre rôle en tant que réalisatrice ? D’ouvrir le débat ?

Je sens que c’est ma responsabilité, non seulement en tant que réalisatrice, mais surtout en tant qu’être humain. Je veux m’investir et sentir que finalement je ne reste pas silencieuse vis à vis des injustices. Et que j’essaye de bouger les choses vis à vis de ces problématiques. Je veux être à la hauteur de la responsabilité que je peux avoir en tant qu’être humain, vivant dans ce monde. Et pour y parvenir, j’utilise ce que je sais faire. Et ce que je sais vraiment faire, c’est du cinéma. Je fais du cinéma pour faire bouger les choses, pour changer les choses, et au moins ouvrir le débat. Et je sens que c’est ce qui est important, finalement, de se sentir investie d’une mission.

Capharnaüm
© Nadine Labaki (D) lors du tournage de Capharnaüm

Pourquoi avoir choisi des acteurs qui jouaient leur propre histoire ? Pour l’authenticité du film ?

Oui, c’est l’idée de donner une réflexion de la vérité. On n’a pas la même vision du film quand on sait que les gens sur ce grand écran vivent la même situation que celle du film. Quand c’est comme ça, ça donne un autre impact. Donc oui, c’était une envie de vraiment relater la vérité de ce qu’il se passe à travers des gens qui la vivent.

Combien temps cela vous a pris pour les trouver ?

Le casting a représenté trois ou quatre mois de travail. On a même commencé à tourner avant d’avoir trouvé tout le monde. C’était important de rester ouverts à ça. On voulait vraiment trouver pour chaque personnage la bonne personne, et aller jusqu’au bout.

Quel a été l’impact du film dans la vie des acteurs ?

Le film a eu plein d’impacts dans la vie des acteurs. Il y a Zain qui a été en Norvège avec sa famille. C’est un changement de vie drastique ! Et par rapport à Yonas aussi – qui est une fille dans la réalité [il joue un garçon dans le film, ndlr] – qui vit maintenant au Kenya. Elle va à l’école, a un tout autre destin. Plein de choses sont arrivées aux familles qui jouent dans le film. Le changement il a déjà commencé, et j’espère qu’il va continuer.

© Capharnaüm

Pourquoi vous être attribué ce rôle d’avocate dans le film ?

Dans la vie je me suis sentie un peu proche de ce personnage. Quand je faisais mes recherches, je jouais un peu ce rôle de l’avocate dans le sens où j’étais tout le temps en quelque sorte en train de plaider. Je parlais à des juges, des avocats, comme si j’étais dans ce processus d’investigation, et tout le temps en colère, en disant « Il faut que ça change. Il faut que ce système change ». Mais, à la base, le rôle était plus développé que ça. Puis on a enlevé une bonne partie des interventions du personnage car j’étais la seule actrice au milieu tous ces non-acteurs et donc la seule personne qui ne jouait pas son propre rôle. Donc j’ai senti que le personnage était un peu décalé et surtout qu’il y avait une sorte de manipulation, de mensonge.

Quelle image vouliez-vous donner aux parents de Zain ? Vouliez-vous que le spectateur les condamne ?

Non, le film ne les condamne pas. L’idée n’est pas de porter un jugement. C’est d’ailleurs presque impossible de prendre position. Rien n’est noir ou blanc, les parents sont des victimes au même titre que Zain : ils vivent dans un système qui ne leur donne pas leur chance, qui ne les laisse même pas respirer.

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