Alfonso Cuarón : « Arrêtons avec l’hypocrisie sur Netflix »

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Le réalisateur mexicain sur le tournage de "Roma". | © Netflix / Carlos Somonte.

Cinéma et Docu

Avec Roma, sorti sur Netflix ce 14 décembre, le réalisateur mexicain de Gravity dépeint une société en lente décomposition au gré de ses souvenirs d’enfance. Un film magnifique, favori des prochains Oscars mais devenu aussi le symbole de la polémique contre Netflix, qui produit des films qui ne sont pas projetés en salle. 

D’après un article Paris Match France de Fabrice Leclerc

Paris Match. Dans Roma, vous semblez explorer la sourde destruction d’une cellule familiale dans une société en décomposition. C’est en fait une chronique sur la différence, sur les classes défavorisées ?
Alfonso Cuarón. Dans Roma, je raconte mes souvenirs d’enfance au Mexique à travers le personnage de notre employée de maison, une femme que j’ai toujours considéré comme ma seconde mère. Elle est le symbole des différences sociales, l’incarnation des différences de classe, la cicatrice d’une famille comme d’un pays. Roma devait être une chronique familiale qui a évolué vers une étude sociale et finalement, un film sur l’humain en général face à la perte de son idéal. Mais mon propos n’était pas de faire un film politique. Avec Roma, je voulais devenir l’archéologue de mes souvenirs personnels mais dire aussi qu’une société ne peut pas aller de l’avant si elle n’assume pas son passé.

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Ne rien raconter tout en disant beaucoup de choses…
C’est en effet la première fois que je ne voulais pas raconter une histoire structurée. Le propos de Roma est dans les détails. Comme la petite chambre de bonne de Cléa, éclairée à la bougie quand l’appartement de ma grand-mère était baigné de lumière. C’est un film d’ambiance, de ressenti sur les maux de nos sociétés, le goût pour le pouvoir, le désintérêt pour l’autre et le rejet de l’immigration.

Le thème du souvenir impliquait que Roma soit forcément en noir et blanc ?
Je ne me suis jamais posé la question. C’était une évidence dès le début. En y repensant aujourd’hui, mon envie n’était pas de faire vintage mais de réussir en noir et blanc le film le plus contemporain possilbe. Comme un autre signe d’un choc des cultures.

Pourquoi être revenu à ce cinéma si intimiste ? Je crois savoir que le projet est né d’une discussion avec Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes ?
En effet, tout est de sa faute, du début du projet jusqu’à la fin d’ailleurs ! (Roma, promis au Festival de Cannes, n’a pas pu y être présenté suite au retrait des productions Netflix, NDLR). Je travaillais sur un autre projet et lorsque j’en ai parlé à Thierry, il m’a dit « OK, pourquoi pas … Mais je pense que tu devrais plutôt rentrer au Mexique et raconter tes souvenirs d’enfance … ». Puis Pawel Pavlikowski, réalisateur de Cold War, est allé dans le même sens. Puis, un troisième ami. Je ne comprenais pas réellement pourquoi ils me disaient cela. Puis m’est revenu le projet avorté de Roma que j’avais eu il y a douze ans et que j’avais enfoui …

Roma, Gravity ou Harry Potter sont chacun à des extrêmes de la production cinéma. Quelles sont finalement vos envies en tant que metteur en scène ?
C’est justement de ne pas en avoir. Je suis avant tout un cinéphile. Et un cinéphile va tout voir, du drame intimiste à la superproduction à effets spéciaux. Je revendique le droit d’être un touche à tout. Je ne déteste rien de plus que lorsqu’on me demande de faire une liste de mes cinq films préférés (il rit).

Comment vivez-vous la polémique internationale sur le fait que Netflix produise des films sans passer par les salles de cinéma. Et dont votre film est devenu un symbole ?
J’ai l’impression d’être devenu l’otage de deux modèles économiques qui s’affrontent. Je suis attaqué de toutes parts. Mais soyons clair : je défendrai toujours le fait qu’un film appartient avant tout à la salle de cinéma. Mais aujourd’hui, que défendent ceux qui m’attaquent ? Un système où l’essentiel des salles programme des films de super-héros en laissant de moins en moins de place, voire plus du tout, au cinéma indépendant ? Il y a une certaine hypocrisie là-dedans. Cela ne dérange pas les professionnels de visionner des films en digital ou en vidéo quand ils doivent voter pour les César ou les Oscars … Moi, je vote et je fais l’effort de voir le plus de films possibles sur grand écran avant de voter.

L’expérience qu’offre un Christopher Nolan dans une salle Imax est irremplaçable.

En même temps, la France est l’un des seuls pays au monde où l’on peut voir encore tous les films dans une salle, des nouveautés aux films d’auteurs et de répertoire …
Vous avez la chance d’avoir en France l’un des réseaux de cinéma les plus importants du monde.Et d’avoir un cinéma qui réussit à produire plusieurs très grands films chaque année. Même si je pense que votre système de chronologie des médias ne colle plus vraiment à la situation actuelle, notamment en regard des plateformes de streaming. Mais qu’en est-il du reste du monde ? Aujourd’hui, on ne peut faire sa culture cinématographique qu’en vidéo ou par le biais de la télévision. Voir un film de Franju ou de Bergman dans un cinéma, que ce soit au Mexique, aux États-Unis ou ailleurs est tout simplement impossible. Les propriétaires de salles de cinéma font souvent un travail merveilleux mais leur but est de remplir leurs salles et gagner de l’argent. On le voit même en France, le cycle de présentation des films dans les salles se resserre. Aujourd’hui, un film reste quelques semaines dans les salles avant de disparaître. Moi, je resterai toujours un défenseur de la diversité. Et dans le monde aujourd’hui, la diversité du cinéma est loin, aujourd’hui, d’être accessible dans une salle de cinéma.

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Comment voyez-vous cette situation entre Netflix et le cinéma évoluer ?
Je pense qu’avec le temps, les choses finiront par se régler. J’admire les exploitants de cinéma, certains font un travail merveilleux mais je trouve qu’ils exagèrent en se posant comme victimes de Netflix, quand la plupart d’entre eux sont dans une même logique économique avec, chaque week-end, les yeux rivés sur les chiffres du box-office. Je me battrai tant que je peux pour que les films soient présents dans les salles. Mais je me battrai avec la même force pour que la diversité culturelle y soit respectée. J’aime autant les films hollywoodiens que les cinémas du monde.

Vous auriez donc souhaité que Roma sorte dans les salles de cinéma ?
Mais il y est présent ! Roma est projeté aujourd’hui dans de nombreuses salles à travers le monde, beaucoup plus d’ailleurs que ce que nous pensions à l’origine. Dans certains pays, le film est sorti avant sa diffusion sur Netflix et il continuera d’être projeté après. Et beaucoup de salles affichent complet. C’est pourquoi toute cette polémique est vaine. Quoi qu’il arrive, les amateurs de cinéma continueront à aller dans les salles. L’expérience qu’offre un Christopher Nolan dans une salle Imax est quelque chose d’irremplaçable.

Retrouvez notre grande enquête sur Netflix dans le nouveau numéro de Paris Match Belgique, sorti ce jeudi 13 décembre.

« Roma » est disponible sur la plateforme de streaming par ici.

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