Denis Do nous raconte le film d’animation « Funan »

Denis Do nous raconte le film d’animation « Funan »

Denis Do, le réalisateur de Funan. | © Jean-Pierre Clatot / AFP

Cinéma et Docu

En partenariat avec Bac Films. Film d’animation récompensé du Cristal du dernier Festival d’Annecy, Funan raconte la destinée d’une famille soumise à la dictature khmer rouge. Une oeuvre magnifique et sensible que nous explique son jeune réalisateur Denis Do, dont il s’agit du premier film. 

Paris Match. Quand on est un jeune réalisateur, s’attaquer à un tel sujet – le génocide commis par les Khmers rouges – demande du courage et une certaine forme d’insouciance. Avez-vous eu peur avant de vous jeter dans l’aventure de ne pas être la hauteur ?

Denis Do. Au départ, je ne voulais pas forcément faire un film sur les khmers rouges et le génocide. Ce n’était pas le but. Je voulais d’abord raconter les histoires de personnes qui me sont très proches, raconter des vies humaines plus que le régime khmer rouge. Funan n’est pas un cours d’histoire. Nous avons juste quelques informations succinctes sur les dates et les conséquences de la prise du pouvoir. Mais je voulais éviter d’étaler leur idéologie. Le mot « Angkar » est par exemple expliqué tardivement au détour d’une scène. Je voulais suivre le parcours d’une famille. Le film n’est qu’une porte d’entrée pour le spectateur sur un contexte qui a existé. Mon but était de provoquer une empathie pour les victimes du génocide afin que le spectateur se renseigne, ouvre un livre d’histoire et s’approprie le devoir de mémoire. C’est une notion qui me fait très peur. Comme vous l’avez dit, je suis jeune, je débarque de nulle part. Je ne dis pas qu’il ne faut pas mener le devoir de mémoire mais je ne sais pas si j’ai les épaules pour cette mission. Je ne pense pas traiter à nouveau des khmers rouges dans le futur. Ce qui m’intéressait c’était de rendre compte de l’humanité de cette famille et de cette femme, ma mère. Une humanité qui explore tout ce que nous sommes, ni en bien ni en mauvais.

Lire aussi > Angelina Jolie explore l’histoire du Cambodge dans un film sur les Khmers rouges

Comment avez-vous appréhendé la question de la représentation de la violence ?

Je l’ai laissée principalement hors champ par volonté. Les Khmers rouges ont été extrêmement créatifs en terme d’atrocité et je ne voulais pas que cela apparaisse comme exotique aux yeux occidentaux. Je ne voulais pas « essentialiser » le film autour de cette violence ni utiliser d’éléments chocs comme points d’accroche pour le public. Je préférais mettre en avant l’émotion. Le hors champ permet aussi de susciter l’imagination du public, à travers le son, les regards des personnages. La pudeur de ne pas exhiber les victimes a aussi été une ligne directrice de mon travail. Il y a une seule scène de violence que l’on voit, c’est le coup de couteau à la fin du film. Je voulais montrer ainsi le cycle de la violence par la vengeance. Ce genre de violence existe aussi dans l’Histoire française et elle est souvent peu montrée. Mais cela reste succinct et provoque la réaction de l’héroïne qui montre alors ses seins. Ce geste est un hommage à des femmes qui, en 2012, je crois, manifestaient au Cambodge contre des expropriations. Elles se sont faites tabassées par la police et par protestation, se sont mises toutes nues face aux forces de l’ordre. Comme la nudité est très taboue au Cambodge, cela a figé les policiers qui sont repartis. Ces femmes n’ont pas récupéré les terres confisquées mais la puissance silencieuse du corps m’a beaucoup touché.

Le film parle avant tout de la puissance de vie

Le film ne joue d’ailleurs pas du tout sur un registre hollywoodien

J’ai construit le visuel du film avec beaucoup de sobriété dans l’animation. Les retrouvailles ne sont pas larmoyantes et je ne voulais pas les appuyer par une musique mélodramatique mais au contraire laisser de l’espace aux personnages. Le film parle avant tout de la puissance de vie. La sobriété emmène beaucoup de choses. L’apathie de l’enfant, par exemple, peut laisser supposer qu’il a subi l’endoctrinement par les khmers rouges. L’enfant ne dit qu’un seul mot dans le film, c’est « maman ». Le film suit une mère qui veut retrouver son fils mais c’est aussi l’enfant qui retrouve ses parents, des retrouvailles aussi bien physiques que psychologiques.

Bérénice Béjo prête sa voix à Chou, une jeune mère qui doit apprendre à survivre au Cambodge sous le régime des Khmers rouges. © PHOTOPQR/Grégory Yetchmeniza

Il y a aussi ce souffle qui relie le père et la mère.

Oui, ce souffle apparaît quatre fois dans le film, pas toujours dans le même sens. Le souffle c’est impalpable, c’est quelque chose que l’on transmet. C’était une belle façon de représenter l’amour de ce couple sans passer par le baiser traditionnel qui, je pense, n’était pas pratiqué au Cambodge à l’époque. C’est quelque chose entre eux. À la fin, le souffle humain et le vent se mêlent ensemble. Tout au long du film, il y a un clivage entre les humains et la Nature ; la Nature suit son cycle, elle est belle, travaillée en peinture. Elle n’observe pas du tout les humains qui sont comme des petites fourmis. J’avais envie de dissocier les deux. Réunir les deux à la fin me permettait d’atteindre quelque chose de spirituel. Cette spiritualité, je la ressens quand je suis dans la campagne cambodgienne, quand l’horizon s’étend à perte de vue, le ciel est immense et que je me sens grain de poussière et partie prenante de l’environnement. J’avais envie que cette spiritualité soit transmise à cette femme et qu’elle se dise : « il faut vivre maintenant ». Pour le dernier plan, vous avez 50% de ciel, 50% de sol et la vie au milieu.

Vous portez une attention particulière aux postures, à la vie quotidienne, surtout dans la première partie du récit. Était-ce une manière de parler du peuple khmer au-delà du génocide ?

Je voulais aborder la notion de paradis perdu et montrer la vie quotidienne des gens avant le génocide. Dans le scénario c’était encore plus développé, avec plus de scènes dans la ville, notamment au marché. Les couleurs sont vives, très différentes. La ville bouillonne. Tout ça avant l’arrivée des Khmers rouges. Au départ, nous pensions qu’elle serait à l’écran tonitruante, avec un défilé de soldat. Dans mon processus de création, j’aime bien faire l’inverse de ce que j’avais imaginé dans un premier temps. Je trouvais plus pertinent de montrer le vide, le mystère de cette ville morbide qui contraste avec l’ambiance colorée des premiers instants du film. Historiquement, avant l’arrivée des Khmers rouges, il y avait beaucoup de réfugiés dans la ville, mais je voulais accentuer le contraste entre l’avant et l’après. Il me semblait aussi important de mettre en scène un instant de vie qui me semble universel : le repas. Au Cambodge, c’est très important. Cela se passait et se passe toujours comme ça : sur une natte, assis par terre, avec les plats au centre de la table. Il y a un dernier repas ensuite, tous ensemble, quand ils se retrouvent, avec le temple au loin. Cette séquence nous l’avions appelée dans le scénario, « le dernier diner ». Je voulais aussi montrer l’importance du riz dans toute sa symbolique de vie, et même de survie. Elle revient constamment avec les grains de riz que se partage la famille, ou encore ces pousses de riz que l’on voit grandir dans les rizières. Les champs de riz à perte de vue contrastent avec le fait que les gens mourraient de faim.

« Funan » est une fiction basée sur des faits réels

Sur le plan du scénario, quelle est la part de la fiction ?

Funan est une fiction basée sur des faits réels mais cela reste une fiction. Très en amont, entre 2009 et 2011, je me suis rendu au Cambodge avec ma mère. J’avais déjà récolté de nombreux témoignages mais je voulais tout reprendre de zéro à la sortie de mon diplôme. Tous les soirs, nous parlions de ce qu’elle avait vécu. Nous avons retracé son parcours, confronté son témoignage à ceux d’autres survivants qu’elle avait connus à cette triste période et qu’elle n’avait plus revus depuis plus de trente ans. C’était très intense. La difficulté était de tout remettre en ordre chronologiquement car ma mère me racontait les souvenirs par importance émotionnelle. J’ai fait appel à Magali Pouzol du Conservatoire européen d’écriture audiovisuel, qui est devenue ma co-scénariste. Nous avons tout restructuré, tout réécrit, nous avons fusionné des personnages pour que chacun suive un parcours. Parfois nous avons aussi changé des noms. Elle m’avait prévenu dès le début du projet qu’il ne fallait pas que je reste trop attaché à tout l’aspect personnel. Le but n’a jamais été de reproduire fidèlement les quatre années vécues par ma mère sous le régime des Khmers rouges. Je n’ai jamais été tenté par un film d’animation documentaire. Je voulais faire de ce passé le temps présent du film.

Bérénice et Louis ont vraiment participé à la création des personnages

Vous aviez des modèles et des références en tête pour la création de Funan ?

L’auteur graphique du film est Mickaël Crouzat qui a élaboré tous les design des personnages. Nous sommes sortis de l’école des Gobelins la même année et nous adorons l’animation japonaise et bien sûr les films du studio Ghibli. Pour la narration, je ne me suis pas beaucoup inspiré de films d’animation car souvent ils respectent trop des codes et manquent de liberté par rapport aux films en prises de vue réelle. Je suis un immense fan d’Asghar Farhadi (Une Séparation, Le Passé). Je ne sais pas si un jour je parviendrais à reproduire en animation ce qu’il arrive à obtenir de ses acteurs. Je suis admiratif du naturel quand ils parlent et se déplacent. Et sinon il y a un film qui m’a beaucoup inspiré, Vivre ! de Zhang Yimou. Notamment la fin du film. J’ai lu le livre et c’est l’une des rares fois où le film est meilleur que le livre. La mise en scène est très forte. C’est l’histoire d’une famille chinoise qui traverse différentes périodes historiques – le Grand Bond en avant, la révolution culturelle jusqu’à l’ouverture économique. Et cela termine par un repas, un déjeuner entre les gens qui ont survécu sur trois générations. Le générique apparaît et le repas continue. C’est un film sur la puissance de vie, rien que le titre Vivre ! avec un point d’exclamation est merveilleux. J’aimerais beaucoup faire des films en prises de vue réelle mais cela m’effraie. Je ne sais pas si je serai apte à diriger des comédiens. L’animation a un avantage, c’est la maîtrise totale. On ne peut pas faire des choix au hasard. Rien n’est gratuit en animation. Mais cela nous enlève de la spontanéité.

Vous parlez de votre admiration pour Asghar Farhadi. Est-ce pour cette raison que Bérénice Bejo fait la voix du personnage principal de Funan ?

J’adorerai rencontrer ce grand monsieur, qu’il me fasse une Masterclass privée (rires). Je n’avais pas envie d’une star pour avoir une star mais d’une vraie actrice. Je n’avais pas d’idée. Puis j’ai découvert Le Passé, j’ai pris une baffe. J’ai été ébloui par le jeu de Bérénice Bejo, sa façon de moduler sa voix. Je lui ai écrit une lettre, je me suis dit qu’elle allait la jeter à la poubelle (rires). Elle a répondu, nous nous sommes rencontrés. Elle avait lu le scénario, c’était formidable. Je n’avais pas d’idée pour le personnage masculin et c’est elle qui m’a conseillé Louis Garrel. Il a une voix qui a quelque chose d’aérien et sensible, avec beaucoup de profondeur. Je n’avais pas d’expérience de direction de comédien, ce n’est pas mon métier mais j’aimerai beaucoup apprendre. J’ai été accompagné par la directrice qui a supervisé l’enregistrement des voix Céline Ronté, qui vient du théâtre. Elle a fait un travail formidable. Bérenice et Louis ont vraiment participé à la création des personnages. Ce qu’ils ont fait a remis en cause le montage du film et m’ont poussé à rallonger ou raccourcir des scènes pour le bien du résultat final.

La bande-annonce de Funan

Mots-clés:
cinéma animation
CIM Internet