Xavier Dolan : « J’ai eu la chance d’être porté aux nues et détesté »

Xavier Dolan : « J’ai eu la chance d’être porté aux nues et détesté »

Xavier Dolan

Petit, lui aussi écrivait des lettres à ses stars préférées. | © ©Facebook

Cinéma et Docu

Dans Ma vie avec John F. Donovan, il retrace brillamment l’histoire d’un gamin qui entretient une correspondance avec une star hollywoodienne. Et se raconte une nouvelle fois. 

Paris Match. Votre film est-il un dialogue un peu schizophrène entre l’enfant que vous étiez, qui rêvait de devenir acteur, et la star que vous êtes, qui aimerait cesser d’être la cible de tous les regards ?
Xavier Dolan. Non, je suis surtout l’enfant, en fait. Je ne suis pas aux prises avec le dilemme de ne pas pouvoir être moi-même et je n’ai pas non plus l’échelle de succès qu’il a… En revanche, c’est bien moi l’enfant qui crie devant son téléviseur, ébahi devant des Roswell, Charmed ou Buffy. Ce n’étaient pas les meilleures séries mais elles me faisaient fantasmer, même si elles véhiculaient une réalité un peu hétéronormative à laquelle je n’avais pas du tout l’impression d’appartenir puisque j’étais homosexuel, irlandais, égyptien, vivant en banlieue, à Montréal…

À l’époque, vous avez écrit à Leonardo DiCaprio qui ne vous a jamais répondu. Le projet est né de ce fantasme déçu ?
Oh, j’écrivais aussi à plein d’actrices : Michelle Pfeiffer, Susan Sarandon, Céline Dion, Jennifer Aniston, Shiri Appleby de la série Roswell… Je ne sais pas si j’ai déjà fantasmé ce scénario ou si cela a même eu une importance que ces gens me répondent. Je voulais surtout partager avec eux mon admiration. Mais je n’ai pas de souvenirs de moi, petit, en train d’attendre une lettre ou de me dire : “Pourquoi on ne me répond pas ?”

Les gens avaient déjà leurs a priori sur Ma vie avec John F. Donovan, ils savaient qu’ils venaient voir un film de moi qui était raté.

À l’avant-première, vous avez expliqué qu’il s’agissait pour vous d’une remise à zéro des compteurs. En quoi ?
J’arrive à la fin d’une période où j’ai fait du cinéma pendant dix ans, de 19 à 29 ans. Je vais bientôt avoir 30 ans. Et malgré mon désir constant de me remettre en question, de douter de mes choix, peut-être que je suis arrivé au bout d’une histoire que je voulais raconter. Et peut-être que je dois en trouver une autre. Avec ce film, je me suis retrouvé confronté à mon ignorance. J’aspire à faire d’avantage de films de genre.

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On vous sent en pleine remise en question. Le tournage fut une expérience éprouvante ?
Oui. Ça a été un tournage problématique, une post-production très longue avec une vingtaine de versions différentes du montage. Tout le monde a dit, quand le film a été présenté au Festival de Toronto, “film à problème”, “film qui a mis du temps à venir au monde”, “film où Jessica Chastain a été coupée, les gens avaient déjà leurs a priori, ils savaient qu’ils venaient voir un film de moi qui était raté.

Vous avez le sentiment qu’on vous fait payer votre succès ?
Les gens ne peuvent pas s’empêcher d’écrire sur moi sans me rappeler que je suis “l’enfant terrible du cinéma canadien”… J’aimerais qu’on accepte que je grandisse et que, comme n’importe quel humain, je change et vieillis… J’ai fait un film avec des cadrages, des couleurs, une musique complètement différents, et les gens disent encore que je me répète. Je ne sais pas s’ils veulent que je change, s’ils me le permettront… C’est pour ça que j’ai arrêté d’y prêter attention.

Je n’ai pas besoin d’un psy mais de rhétorique, d’analyse, de critique

Quand vous dites “les gens”, de qui s’agit-il ? Des spectateurs ? Des critiques ?
C’est le public, les critiques. J’étais très sensible à leur opinion mais j’ai compris que j’allais me perdre dans le regard des autres. Je ne peux pas passer ma vie à essayer de plaire et être aimé de tout le monde. J’ai eu la chance dans ma carrière d’être porté aux nues et détesté et de pouvoir nourrir ces deux extrêmes, ces deux mensonges, au fil des films. C’est finalement une chance plutôt qu’une malédiction, car j’aurais tout aussi bien pu indifférer. Et puis la critique constructive permet d’évoluer…

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Vous la lisez ?
Plus maintenant, car je n’en trouve plus. Quand je lis des papiers sur moi, c’est sur ce que les gens pensent de moi, ce qu’ils imaginent que je suis dans la vie, sur les raisons pour lesquelles ils croient que j’ai fait un film… ça ne m’intéresse pas. Je n’ai pas besoin d’un psy mais de rhétorique, d’analyse, de critique. J’ai besoin de m’élever, de m’enrichir. À mes débuts, c’était très facile de lire des papiers très durs à mon égard mais assez justes. Aujourd’hui, il y a une telle toxicité que je n’accorde plus de temps ni d’intérêt à les lire.

Je suis entouré de gens qui me confrontent quand je suis ridicule et qui me remettent à ma place quand je suis pédant ou acerbe

C’est la raison pour laquelle vous avez quitté Twitter ?
Oui. Lavilliers disait dans la chanson « If » : « Si tu sais méditer, observer et connaître sans jamais devenir sceptique ou destructeur… » ça résume la problématique de notre rapport à la critique moderne : cette incapacité que l’on a de ne pas amalgamer le ton à la toxicité, le commentaire à la rage, le désir de critique au désir de détruire, l’envie de rire à l’envie d’humilier. Je suis entouré de gens qui me confrontent quand je suis ridicule et qui me remettent à ma place quand je suis pédant ou acerbe…

Vous l’avez été ?
Souvent. Ni compliments ni critiques ne m’amènent à réfléchir, à me faire tout recalculer et tout repenser, à m’amener plus haut. Je n’y arrive que par moi-même et par la force, l’amour et l’amitié des gens qui me protègent.

Vos parents font-ils partie de cette garde rapprochée ? Il y a deux mères dans le film, l’une qui soutient et encourage (Natalie Portman) et l’autre (Susan Sarandon) plus dure et toxique…
Les deux sont dures et tendres selon les moments, ça varie… Mais j’ai assez parlé de ma mère. On ne parlera pas de ma famille, en fait. Désolé.

Je ne sais plus vraiment pourquoi j’ai peur de mourir. Et je n’ai pas envie de comprendre

Pourquoi n’acceptez-vous de poser que devant l’objectif de votre photographe attitré, Shayne Laverdiere ?
Ma passion, c’est la photographie. C’est d’ailleurs comme ça que je construis mes films, autour d’œuvres de photographes qui m’impressionnent. Mais je n’aime pas être pris en photo, j’ai énormément de complexes. J’accorde trop d’importance à cet art pour me faire prendre en photo avec un objectif collé à moi, dans une mauvaise lumière, obligé de sauter les pieds joints entouré de parasols et de tasses à café sur une plage de Cannes en cinq minutes. Je n’ai aucune patience pour les concepts merdiques qui véhiculent une image inexacte et artificielle de qui l’on est. C’est un processus pour lequel j’ai trop peu de plaisir, pour devoir, en plus, essayer de ménager l’ego d’une personne en lui disant que je n’aime pas son éclairage ou la photo qu’il vient de prendre.

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Dès J’ai tué ma mère, votre actrice fétiche Anne Dorval disait que vous aviez énormément conscience du temps qui passe et la conviction que vous n’alliez pas vivre vieux… Donovan est à nouveau un film où la mort rôde. D’où vous vient cette inquiétude, cette urgence de créer ?
Je ne sais plus vraiment pourquoi j’ai peur de mourir. Et je n’ai pas envie de comprendre, juste de continuer à faire des films à mon rythme. Là, j’ai annulé à contrecœur quelques projets que j’avais, d’acteur notamment… À un moment il faut écouter sa famille, ses amis et accepter de faire une pause.

Vous avez déjà enchaîné avec le tournage de Matt & Max, qui sera peut-être présenté à Cannes…
Oui, mais c’est un film qui s’inscrit dans cette première décennie. En 2019, je ne fais rien d’autre que sortir ce film et écrire. Je suis en attente, en jachère. Comme une vache. Ou un champ qu’on laboure.

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