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Generation Wealth : « Nous sommes la culture qui a créé Trump et rendu possible Kim Kardashian »

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Le documentaire Generation Wealth sera diffusé à BOZAR ce lundi 25 mars dans le cadre du Millenium Film Festival. | © Lauren Greenfield

Cinéma et Docu

Dans Generation Wealth, la photographe Lauren Greenfield fixe son objectif sur l’opulence et les excès d’une société portée par l’illusion du rêve américain. Argent, célébrité, sexe, apparence, chirurgie esthétique ; le monde souffre désormais d’une addiction collective, la consommation… et la richesse qu’elle nécessite. Finira-t-on seulement par en guérir ?

 

« I love money ! » Voici comment les personnages de Generation Wealth plantent le décor. Les bagouzes aux doigts, le teint bronzé, les seins refaits ; à travers la caméra de Lauren Greenfield, tous partagent une seule et même passion : l’argent. Dangereuse, excessive au point d’être maladive, cette avidité collective est devenue le propre de toute une génération, où le luxe et la célébrité garantissent désormais la survie d’un monde en ultra-décadence.

25 ans. C’est le temps qu’a passé cette Américaine de 52 ans à tirer le portrait de la « génération richesse », dans tous ses états et ses excès. Celle qui s’exhibe, qui rêve de gros billets, qui fantasme sur les Kardashian, qui n’a jamais assez, comme une enfant pourrie gâtée. Celle qui s’est perdue, noyée sous les tonnes de publicités qui lui font miroiter un ciel toujours bleu et un bonheur aussi parfait qu’inaccessible. Cette éternelle insatisfaite qui dans ses propres errances, aspire à posséder toujours plus de valeur.

Addiction collective

Sorti en juillet dernier, le film de Lauren Greenfield constitue la suite saisissante de son livre – publié un an auparavant – qui regroupe près de 600 clichés sur l’aspiration contemporaine à devenir riche. Après avoir étudié le phénomène pendant un quart de siècle, la réalisatrice américaine (La reine de Versailles, 2012) pose un regard incisif sur la société capitaliste portée par l’illusion du rêve américain. Argent, célébrité, sexe, apparence, chirurgie esthétique ; le monde souffre désormais d’une addiction collective, la consommation… et la richesse qu’elle nécessite. Mais à l’heure du grand bouleversement – économique, social et environnemental – peut-on encore espérer guérir ce virus qui gangrène nos civilisations ? Sans prétendre avoir la réponse, Lauren Greenfield envisage deux voies possibles pour l’humanité : celle de sa chute ou de son propre changement.

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Generation Wealth. © Lauren Greenfield

Paris Match Belgique. Plus d’un an après la sortie du documentaire tiré de votre monographie, quel bilan tirez-vous aujourd’hui ?
Lauren Greenfield. La situation n’a malheureusement pas beaucoup changée. Au contraire, le phénomène semble prendre davantage d’ampleur. Il suffit de voir Kim Kardashian se rendre à la Maison Blanche et prendre la pose aux côtés de Donald Trump pour s’en rendre compte. Avec les réseaux sociaux et la génération « hashtag », on en est finalement resté au même point. Dans les années à venir, l’humanité va néanmoins devoir faire un choix. Courir droit à sa perte ou opérer un changement individuel et collectif, tout en percevant les pièges de ses addictions. À l’heure actuelle, j’ai plutôt le sentiment qu’elle se dirige vers une forme d’auto-destruction.

Après avoir photographié le côté obscur de l’American Dream pendant 25 ans, percevez-vous encore un espoir d’éviter le pire ?
Que ce soit dans le livre ou le film, l’histoire se termine de manière très sombre et certains pourraient considérer cela comme une forme de pessimisme. Or, j’ai paradoxalement ressenti beaucoup d’optimisme tout au long de ce projet. J’ai réalisé que la plupart des personnages, malgré leurs souffrances et leur d’avidité, avaient conscience de ce qui compte réellement. Plusieurs ressentent d’ailleurs le désir de retourner vers ce qui est essentiel : la famille, la communauté et l’amour des autres. C’est cette conclusion qui m’a aidé à garder espoir et à rester optimiste, car les portraits que je mets en lumière sont la preuve vivante qu’un changement positif est possible.

Comment avez-vous choisi les figures de cette génération fascinée par la richesse ?
Les personnages du film proviennent des centaines de portraits que j’ai photographié ces 25 dernières années autour de la même thématique. Au moment de réaliser le documentaire, j’ai voulu reprendre contact avec ceux qui pour moi représentaient différents aspects de cette génération qui aspire au luxe et à toujours plus. Chacun parvient à s’adresser à sa manière à tous ces jeunes et moins jeunes qui cherchent la reconnaissance et la valeur à tout prix.

En parallèle de leurs témoignages, vous avez choisi d’inclure celui vos parents et de vos enfants. La famille est-elle finalement la plus grande richesse qui soit ?
Le fait de photographier une génération sur deux décennies m’a amené à réfléchir sur ce que l’on transmet au sein d’une famille en terme de valeurs. Le bien, le mal, les difficultés que l’on traverse, les bagages émotionnels et transgénérationnels que l’on porte, consciemment ou inconsciemment. À l’échelle globale, on se pose alors la question de ce que l’on veut transmettre aux futures générations, ce que l’on voudrait changer et faire mieux que nos parents. C’est finalement la base du rêve américain : offrir à ses enfants ce que nos parents n’ont pas pu nous donner.

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Generation Wealth. © Lauren Greenfield

Generation Wealth évoque la grande illusion du rêve américain et comment elle s’est répandue aux quatre coins du monde. Cette addiction à la consommation est-elle proprement américaine ou simplement humaine ?
Je pense que le phénomène provient en grande partie des États-Unis et que l’influence des médias l’a énormément accentué. Ces vingt dernières années, nous avons été inondés de publicités et d’images reflétant un monde où l’argent fait le bonheur et le succès. Au fil de mon travail, j’ai réalisé que la richesse n’était pas simplement un question d’argent mais de statut social et de tout ce qui nous donne de la valeur : sexe, image du corps, jeunesse éternelle… Avec le rêve américain, les gens ont commencé à se comparer entre eux et à vouloir la même voiture ou le même micro-ondes que leur voisin. Puis avec les émissions de télé-réalité, on a fini par se comparer avec les célébrités et à fantasmer devenir aussi riches qu’elles. Avec la mondialisation, le monde entier se compare désormais avec des icônes qui ne sont même pas réelles. Non seulement parce qu’elles ne représentent qu’un pour cent de la population mondiale, mais aussi parce qu’elles sont surfaites, relookées, botoxées, voire marchandisées.

Certains vous reprochent de ne pas avoir évoqué davantage l’Amérique de Donald Trump. Était-ce un choix ?
Je ne suis pas forcément d’accord avec cette critique. D’abord car quand j’ai terminé le documentaire, Donald Trump n’était président que depuis un an. Ensuite, je ne voulais pas faire de Donald Trump le sujet principal de ce film. Tout ce que je voulais souligner, c’est qu’il est le symptôme de cette « génération luxe ». Il est l’expression de cette pathologie générale. En pleine campagne électorale, il lançait lors d’un meeting : « Il ne s’agit pas de moi, il s’agit de vous ». C’est justement ça que je voulais montrer, que nous devons nous regarder dans le miroir et se rendre compte que nous sommes la culture qui a créé Trump. On peut regarder ce film en ce disant qu’il est trop vulgaire, tapageur et qu’il ne donne pas la parole à ceux qui ont des valeurs justes. Mais à travers Trump, on doit bien se rendre compte que c’est cette société d’opulence qui a rendu Trump possible, tout comme Kim Kardashian et ses sacs à main à cinq chiffres. L’idéalisation de la richesse est la raison pour laquelle Trump est devenu président des États-Unis.

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Generation Wealth. Autoportrait. © Lauren Greenfield

Peut-on encore guérir de cette addiction collective à la consommation ?
Naturellement. On l’a bien vu avec la crise financière de 2008 en Islande. Certains se sont soudainement souvenus de ce qui comptait vraiment dans la vie, au-delà de l’argent et du succès. Le crash a été un signal pour leur dire qu’ils s’étaient perdus et qu’il fallait impérativement qu’ils retournent à l’essence : leurs familles, l’environnement, le bien-être, la méditation… Le jour où ce genre de déclic se produira à l’échelle collective, on pourra enfin prendre des mesures institutionnelles pour apporter un changement positif dans le monde. Mais comme pour toutes les addictions (drogues, alcool, maladies mentales), il est très difficile d’en sortir. Le moindre geste de faiblesse peut nous faire totalement replonger. En tant qu’individu, c’est presque impossible d’y échapper. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu montrer que nous étions tous complices et qu’il n’y a qu’ensemble que nous pouvons y arriver.

Quel message voudriez-vous transmettre aux futures générations qui se mobilisent de plus en plus pour le climat ?
Ça risque de sonner terriblement cliché mais j’aimerais leur dire que l’argent ne fait pas le bonheur et que tout ce dont ils ont besoin, c’est d’amour (en référence au tube des Beatles, « All you need is love »). Je trouve ça très excitant de voir que les jeunes d’aujourd’hui se battent pour un avenir meilleur, se mobilisent pour l’environnement et donnent l’impulsion d’un changement de consommation. Cela va être un véritable challenge pour les générations de demain, car il existe encore beaucoup de cultures qui résistent au changement. Mais la conclusion de ce film, c’est que les jeunes sont notre plus grand espoir et j’espère que c’est le message qu’ils retiendront.

 

Generation Wealth sera diffusé à BOZAR ce lundi 25 mars dans le cadre du Millenium Film Festival. Plus d’infos ici.

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