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Coming out : Quand l’annonce de son homosexualité s’expose sur internet

Coming out

Cole annonce à sa maman qu'il est transgenre. | © KMBO

Cinéma et Docu

La semaine passée sortait en France le film Coming out, une sorte de condensé choisi des milliers de vidéos postées sur internet de jeunes qui annoncent à leurs parents qu’ils sont homosexuels ou transgenres. Réalisé par Denis Parrot, le montage très sobre a plusieurs choses à dire : « non vous n’êtes pas seuls », « oui c’est possible » et « vivement que cela devienne normal ».

Ils s’appellent Danny, Artem, Daniel, Shayla, Adam ou Campbell. Ils sont jeunes, peu sûrs d’eux et accessoirement gays, lesbiennes ou transgenres mais ils ont une chose en commun : ils ont tous décidé de filmer leur coming out et la réaction de leurs parents pour la poster sur les réseaux sociaux. La démarche a de quoi interpeller. Pourquoi ces jeunes ont-ils décidé de s’exposer dans leur intimité profonde à la vue de milliers d’inconnus à travers le monde ? C’est la question que s’est posée Denis Parrot, monteur français et maintenant réalisateur.

Il y a deux ans, il est tombé sur la vidéo d’un jeune Britannique qui se filmait en train d’appeler sa grand-mère pour lui annoncer qu’il était gay. « Je suis tombé sur cette vidéo et cela m’a beaucoup touché, beaucoup ému, explique le réalisateur. J’ai vite remarqué qu’il y avait un phénomène internet par rapport à ces vidéos. Il n’y en avait pas une ou deux mais des milliers ». L’idée d’en faire un film était née. « J’ai tout de suite su qu’il y avait là un sujet que je voulais traiter. Je voulais montrer à quel point le coming out, ces quelques mots prononcés aux parents, à la famille ou aux amis proches, sont un moment de tension après des mois, des années durant lesquelles ces jeunes ont tout gardé en eux, sans oser en parler ». Son film Coming out, ce sont sobrement 19 des 1200 vidéos visionnées par Denis Parrot montées les unes après les autres de manière brillante. C’est bien construit, mis en musique et entrecoupé d’intermèdes qui rappellent qu’on a tous une vie en dehors de nos attirances sexuelles. Une sorte de condensé choisi des milliers de vidéos postées sur internet de jeunes qui annoncent à leurs parents qu’ils sont homosexuels ou transgenres. Et ça vaut le détour.

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« Pour que les personnes comme nous sachent qu’elles ne sont pas seules »

Le film commence avec Campbell. Il annonce à sa maman et son petit frère qu’il est gay. Pas de place pour l’hésitation, il le dit comme s’il voulait expulser la nouvelle, comme s’il fallait que ça sorte. « Je suis contente que tu me le dises », répond sa maman en rigolant et en le prenant dans ses bras. Son petit frère, lui, a plus de mal à digérer la nouvelle et semble être encore un petit peu dans l’incompréhension mais aucune remarque négative de sa part. Le film commence bien. Et c’est comme cela que son réalisateur l’a voulu. « Je ne voulais pas faire un film misérabiliste, déprimant ou dans lequel on se morfond, où on se dit que ce sont des victimes. J’en avais assez de tout cela parce que c’est tout ce qu’on entend. C’est pour cela que j’ai choisi de commencer et terminer le film par des vidéos positives sans exclure les problèmes qu’il peut y avoir dans certaines familles, mais ça je l’ai plutôt mis au milieu du film parce que j’en ai marre des films LGBT qui se terminent mal ». Campbell n’est pas le seul pour lequel son coming out s’est bien passé. Danny a rejoué la scène de son annonce à sa maman devant la caméra, plusieurs années après. Sa réponse ? « Danny, je sais que tu es gay depuis que tu as un an et demi. Allons faire des cookies ». Quant à Adam, même si sa maman n’est pas très démonstrative, la confrontation se termine quand même par un câlin compréhensif.

Pour d’autres, par contre, l’expérience a été beaucoup plus difficile. Jesi doit expliquer à sa maman que ce n’est pas un choix. « C’est comme ça que je le comprends », répond cette dernière. La maman de Shayla, invoque la Bible et le fait qu’elle pense que sa fille n’a tout simplement « pas encore trouvé le bon garçon », sans s’énerver davantage. Et puis, il y a les vidéos dans lesquelles ça va plus loin. « Je me souviens que ma maman l’a très mal pris. Elle m’a traitée de tous les noms : répugnante, malade, dérangée, cinglée. Elle se demandait ce qu’elle avait fait pour avoir une fille aussi horrible », se souvient Emma. Jusqu’à ces moments de non-retour où les jeunes pensent au suicide et le tentent. Parfois ils s’en sortent. Parfois ça les délivre. Plusieurs témoignages face caméra en témoignent.

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Adam et sa maman. ©KMBO

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C’est notamment le cas d’Artem, un jeune Russe qui a émigré au Canada grâce à une bourse d’études. Depuis l’âge de 5 ans, il sait qu’il aime les garçons. Seulement, il est élevé dans une famille russe ultra croyante qui voit l’homosexualité comme « un grand péché ». « J’ai prié Dieu en secret pour qu’il me rende « normal ». Dans ma famille, j’ai souvent entendu que les gays devraient être exterminés, qu’on devrait leur lancer des bombes », explique-t-il. « J’ai tenté de me suicider plus de cinq fois ». Pendant longtemps, il pensait être « le seul gay en Russie ». Et s’il se filme quelques années plus tard et qu’il partage son expérience sur internet, c’est pour une bonne raison. « Nous ne faisons pas notre coming out pour que les hétérosexuels le sachent. Nous ne faisons pas notre coming out pour que ceux qui nous haïssent le sachent. Nous crions. Nous faisons le plus de bruit possible pour que les personnes comme nous, qui ont peur et ne peuvent pas être elles-mêmes, sachent qu’elles ne sont pas une erreur, qu’elles ne sont pas seules ».

La peur du rejet

Montrer que l’on n’est pas seul, c’est pour cela que les coming out s’affichent sur la toile. « Je pense que c’est important pour eux, parce que cela leur permet de mieux comprendre leur histoire qu’ils sont en train de vivre. C’est important aussi pour un soutien. Il y a beaucoup de jeunes qui se soutiennent comme cela. Il y a encore beaucoup trop de jeunes qui se suicident parce qu’ils découvrent qu’ils sont LGBT. Et le fait qu’ils se sentent soutenus, écoutés et pouvoir partager son histoire, je sais que cela peut en sauver beaucoup. C’est un soutien énorme », raconte le réalisateur. « Il y a un phénomène viral de l’entraide qui est très important et que j’ai trouvé très beau ».

« J’espère que d’autres jeunes verront ce film et se sentiront moins seuls ».

« Si j’avais vu ces vidéos à l’époque, cela m’aurait fait gagner beaucoup de temps. J’aurais mieux compris ce qui m’arrivait, ce que je ressentais, je me serais senti moins seul, moins isolé. C’est vraiment pour cela que je fais ce film. J’espère que d’autres jeunes verront ce film et se sentiront moins seuls. C’est ce que dit Artem dans le film, il dit qu’il pensait être le seul gay en Russie. C’est une phrase hyper forte mais à la fois hyper juste parce que je pense que tous les jeunes LGBT peuvent penser ça aussi à un moment ou un autre. Se sentir très isolé ».

« Ce qui m’a aussi touché c’est la peur de perdre l’amour de leurs parents. C’est quelque chose de très fort. Il faut se rendre compte que ces jeunes ils se lancent dans le vide, ils ne savent pas comment leur coming out va se passer. Il y a vraiment un passage et ils ne peuvent pas revenir en arrière et le risque de perdre l’amour de leurs parents, c’est quelque chose de très fort. Je trouve que c’est ce qui transparaît de toutes ces vidéos ». Et c’est ce qui se passe violemment dans l’une des vidéos. Daniel se fait tout simplement mettre à la porte sous les coups. « Il s’est fait mettre à la porte, ses parents lui ont coupé son assurance santé, ses études, ils lui ont repris sa voiture. Il s’est réfugié chez sa tante qui l’a accueilli. Il lui a montré sa vidéo, elle a été horrifiée et elle a mis cette vidéo sur internet. Elle a été beaucoup vue et des personnes ont fait des dons spontanément pour Daniel, pour qu’il puisse se retourner financièrement. Après il y avait même trop de dons donc il les a reversés à une association aux États-Unis qui s’occupe de recueillir les jeunes LGBT à la rue ».

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Le témoignage d’Artem. © KMBO

Le coming out des parents

Et pourtant, la vidéo de Daniel ne commençait pas spécialement mal. « Ce qui est fort dans cette vidéo, c’est la mère qui dit ‘moi je n’ai pas de problème avec les homosexuels mais pas pour mon fils’. Les gens disent ‘je n’ai pas de problème mais quand même, si c’est pour mon fils, ce n’est pas possible’. Et c’est aussi la question du regard extérieur. Ce que je ressens c’est que les parents ont aussi, après, à faire leur coming out à leurs collègues, leurs amis et leurs voisins et ils se retrouvent dans une situation où eux aussi ont à annoncer qu’ils ont un enfant LGBT et ils comprennent mieux la difficulté de dire les choses. Il y a une pression sociale qui est forte quand même. On voit les gens dire que vous l’avez mal élevé, il y a des clichés dans la tête des gens. Alors que ce n’est pas lié à l’éducation, ce n’est pas lié à un choix. Il y a beaucoup de gens qui pensent qu’on choisit d’être hétéro ou gay ou autre alors que non, cela dépend par qui on est attiré. C’est ce que dit Luc dans le film : ‘ce n’est ni bien ni mal, c’est comme ça, c’est la vie et il faut qu’on l’accepte' ».

Finalement, le point commun le plus interpellant dans toutes ces vidéos est sans doute la place du père. Presque tous les jeunes dans le film font leur coming out à leur maman. Et quand c’est au père qu’ils parlent, il arrive en deuxième position car la maman est déjà au courant. « Cela m’a beaucoup interpellé. J’ai remarqué cela aussi dans mon entourage. J’ai l’impression qu’il y a un cliché, ce n’est pas une réalité, qui fait penser que le père va moins bien réagir que la mère. Alors que dans le film, on voit que celle qui réagit le moins bien c’est une mère. Mais je pense qu’il y a encore un cliché patriarcal qui pense que le père va être plus difficile. Peut-être que les jeunes LGBT l’annoncent d’abord à leurs amis, ensuite à leurs frères et soeurs, ensuite à leur mère et à leur père en dernier je pense. C’est un ordre assez classique dans ce que j’ai vu autour de moi ». 

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Vivement la banalisation

En regardant le film, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi les personnes homosexuelles ou transgenres doivent passer par l’étape coming out. Pourquoi ce n’est pas simplement normal, pourquoi il y a encore tant de pression, de rejet, de violence, pourquoi il y a encore des gens qui doivent se battre pour pouvoir être simplement qui ils sont devant les autres. Et c’est aussi là le but du film. À travers des expériences positives, Denis Parrot veut montrer « que tout cela n’est pas grave. Pour moi la banalisation, la normalisation de tout cela, c’est vraiment le but. J’espère que dans 20 ans on n’aura plus besoin d’annoncer ce genre de chose de façon très dramatique, qu’on pourra juste présenter son copain ou sa copine, c’est vraiment le but à atteindre. Parce que les jeunes LGBT ne veulent pas être différents. Ils veulent juste vivre normalement, qu’on leur foute la paix et qu’il n’y ait pas cette violence. C’est vraiment le but : la normalisation. Ce serait l’idéal ».

Le film sera sans doute d’ailleurs classé comme un film militant LGBT mais le réalisateur souligne qu’il y a des sujets plus larges qui sous-tendent dans le film « comme le rapport parents-enfants, les tabous familiaux, qu’est-ce que c’est s’accepter et se faire accepter. Pour moi ce sont des thématiques plus larges que la thématique dans lequel on veut placer le film. Ce qu’on est et ce que les parents projettent sur nous, ce sont deux choses différentes. C’est ça aussi qui m’intéressait dans ces vidéos ».

Les 19 vidéos choisies pour créer son film représentent ce que le monteur et réalisateur a remarqué dans les 1200 autres visionnées pour construire son film. « J’ai voulu retranscrire au mieux ce que j’avais vu sur internet, de la façon la plus représentative possible ». Et si la plupart viennent des pays anglo-saxons, c’est peut-être parce « qu’il y a un aspect culturel. Je pense que les Américains ont plus l’habitude de parler d’eux-mêmes sur les réseaux sociaux, ils parlent de tout et de rien. En France, c’est moins fort je pense ». Et puis, ça ressemble bien à notre époque. Il y a quelque chose de très actuel dans ce dévoilement de soi sur la toile. « J’ai choisi des vidéos où ça se passe bien aussi parce que ça peut montrer l’exemple. Regardez il y a des familles où ça ne pose pas de problème, où on peut rigoler de cela. Je veux juste dédramatiser un peu ». 

Le film est sorti en France le 1er mai mais n’est pas encore sorti dans les salles belges. Cela ne saurait tarder. Et en attendant, voici un petit coup de pouce pour tous ceux qui voudraient l’annoncer sans rien dire.

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