Justine Triet : « Je suis beaucoup plus une femme en compétition que ‘Sibyl’ ne l’est »

Justine Triet : « Je suis beaucoup plus une femme en compétition que ‘Sibyl’ ne l’est »

justine triet

Justine Triet. | © Paris Match / Hélène Pambrun.

Cinéma et Docu

Avec Sibyl, la réalisatrice est pour la première fois en compétition à Cannes. Et s’impose comme une cinéaste sur qui il faudra désormais compter. 

D’après un article Paris Match France de Karelle Fitoussi

« Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire un bébé maintenant. Monter les marches, c’est quand même le truc dont on rêve toutes, et là … » Elle le dit en riant, sans finir sa phrase, pour bien faire résonner les points de suspension et la perspective du chaos sous-jacent. Justine Triet, réalisatrice hyperactive de 40 ans, vient juste d’achever le mixage de son troisième film avec un casting affolant (Virginie Efira, Adèle Exarchopoulos, Gaspard Ulliel, Niels Schneider, Laure Calamy…) et s’occupe à sa promotion, enceinte de 8 mois de son deuxième enfant.

À peine le temps de se réjouir de son accession largement méritée à la cour des grand(e)s – la compétition du Festival de Cannes. Il s’agit surtout de parvenir à rester sur pied jusqu’à l’événement. 

D’emblée, tout l’univers de Sibyl, son nouveau film, est là. Depuis La bataille de Solferino puis Victoria, Justine Triet est passée maître dans l’art du portrait de femme au bord de la crise de nerfs. « J’adore écrire des personnages féminins complexes, qui représentent l’ordre, la morale, le côté bon petit soldat, et les démolir, les regarder chuter. C’est quelque chose de très commun avec des héros masculins mais qu’on voit peu lorsqu’il s’agit d’une fille. »

Cette idée que la femme devrait s’excuser d’avoir des ambitions est une chose que j’entends beaucoup autour de moi.

Chez Triet, on est donc journaliste télé en plein chaos sentimental un soir de dépouillement des urnes (La bataille de Solférino), avocate perdue entre la garde de ses enfants et la défense d’un homme accusé de harcèlement (Victoria). Ou désormais psy borderline qui vole la vie de sa patiente actrice pour y trouver l’inspiration de son prochain roman … « Mes héroïnes vivent à côté de leurs enfants mais sont en quête d’autre chose. Lorsque Niels Schneider largue Virginie (Efira) en lui disant : ‘Tu prends trop de place, tu existes trop’, c’est évidemment du vécu. Cette idée que la femme devrait s’excuser d’avoir des ambitions est une chose que j’entends beaucoup autour de moi et contre laquelle je me bats. »

De son côté, tout va bien, merci. En grande admiratrice de Cassavetes, cette fille de bande s’amuse à brouiller les pistes entre réalité et fiction et se délecte de faire apparaître dans ses films ses anciens compagnons ou sa fille. Elle a d’ailleurs coécrit Sibyl avec le père de ses enfants, Arthur Harari, lui-même brillant réalisateur d’un premier long-métrage très remarqué (Diamant noir), un polar dans lequel jouait déjà Niels Schneider, lui-même en couple à la ville avec sa partenaire Virginie Efira … Et tout ce beau monde se retrouve joyeusement dans Sibyl à Cannes. « Je vois bien qu’ici je suis beaucoup plus une femme en compétition que ‘Sibyl’ ne l’est. Désolée, mais on est encore très loin de l’égalité. Il faut se poser la question : pourquoi à la Femis, il y a autant d’hommes que de femmes qui entrent dans l’école et si peu de femmes qui réalisent ensuite ? Quand je vois Céline (Sciamma) ou Mati Diop en sélection officielle, ça me fait plaisir. Mais c’est quand même étrange qu’il n’y ait que trois femmes en lice. C’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Le jour où, à ce niveau-là d’exposition, les femmes auront le droit de rater au même titre que les hommes, sans risquer que leur existence soit remise en cause, on aura gagné. » À bon entendeur…

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