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Bong Joon-ho, classes tous risques

Bong Joon-ho

Bong Joon-ho au festival de Cannes, le 25 mai 2019. | © Aurore Marechal/ABACAPRESS.COM

Cinéma et Docu

Le réalisateur sud-coréen a obtenu la Palme d’or à Cannes avec Parasite. Une farce sociale féroce.

 

À son arrivée à l’aéroport d’Incheon, il a été accueilli en rock star par quelque 200 journalistes et admirateurs venus applaudir la première Palme d’or du cinéma coréen – en soixante-douze ans de Festival. « Pour les 100 ans du cinéma coréen, c’est un grand cadeau », a sobrement commenté le rigolard réalisateur qui, quelques jours plus tôt, déplorait, à l’issue de la projection officielle, que la standing ovation s’éternise un peu trop. Sans doute le roi de la farce politique essayait-il de dégoupiller sa grenade, se planquant derrière la clownerie potache pour atténuer la violence de sa charge, qui a laissé Cannes KO.

Car derrière la maestria du divertissement parfaitement huilé, Parasite est une satire sociale d’une implacable cruauté, dans la lignée de La cérémonie de Chabrol ou des Bonnes de Genet. La collision de deux mondes hermétiques : une famille riche, l’autre pauvre, qui s’adonne à mille et une arnaques pour survivre aux crochets de la première. « L’idée de cette histoire m’est venue pour la première fois en 2013, à l’époque où je travaillais à la seconde partie de Snowpiercer. Le transperceneige. J’ai imaginé Parasite à la fois comme une comédie sans clowns et une tragédie sans méchants, qui décrit ce qui arrive lorsque deux classes se frôlent dans une société capitaliste de plus en plus polarisée. Ce clivage est un problème que ma génération ne pourra sans doute pas résoudre, c’est pourquoi j’ai voulu que ce film soit le plus universel possible. »

Il a rassemblé toutes les chapelles cinéphiliques

Bingo. À presque 50 ans, Bong Joon-ho a réussi l’exploit de rassembler avec ce film toutes les chapelles cinéphiliques – critique, public et pros –, d’ordinaire sœurs ennemies. Mieux : depuis près de vingt ans, l’homme, obsédé par la question de la culpabilité et de la monstruosité quotidienne, polit sa critique acerbe au nez et à la barbe de tous, bien tapi derrière les codes d’un cinéma qu’il saupoudre invariablement d’un zeste de burlesque, histoire de faire passer la pilule avec des youyous. Film de serial killer poisseux déjà écolo avec Memories of Murder en 2003, film catastrophe et de monstre avec The Host en 2006 ou de SF avec Snowpiercer, qui tous deux pointaient du doigt la responsabilité du monde face au désastre climatique… « Tout le monde a péché et tout le monde est coupable. Pas seulement ceux qui ont commis un crime. C’est un sentiment très fort chez moi, mais il faut faire attention que ça ne devienne pas trop envahissant à l’écran », nous confiait-il à propos d’Okja, son cheval de Troie familial anticapitaliste financé par Netflix, dans lequel il comparait l’abattage d’animaux à la chaîne à un « holocauste qui ne dit pas son nom ».

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Aujourd’hui, le réalisateur confirme : « J’aime m’exprimer à travers le genre pour évoquer des problèmes sociaux qui me tiennent à cœur. L’étape de l’écriture est tout de même pour moi une torture. En général, ma femme me propose de prendre un tranquillisant, ce que je refuse catégoriquement par besoin de garder mon côté à fleur de peau. Je suis donc exécrable pendant trois ou quatre mois », rigole-t-il. Ironie délicieuse : sa famille, à qui il a tenu à rendre un hommage ému lors de la remise de sa Palme, était placée tout en haut du Palais des Festivals, avec les sans-grade, loin, très loin des stars célébrées des premiers rangs. À Cannes, royaume de toutes les hiérarchies, son chef-d’œuvre définitif sur la fracture sociale ne pouvait que triompher.

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