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Abdellatif Kechiche : Escroc ou génie ?

Abdellatif kechiche

Abdellatif Kechiche à Cannes, le 23 mai 2019. | © Nasser Berzane/ABACAPRESS.COM

Cinéma et Docu

À Cannes, Mektoub, My Love - Intermezzo d’Abdellatif Kechiche a scandalisé une partie du public. Notre journaliste y voit pourtant un film magnifique, sublimant le désir féminin.

Karelle Fitoussi

Gaspar Noé, Lars von Trier, Jean-Claude Brisseau… tous en ont rêvé avant lui, mais Abdellatif Kechiche vient d’y parvenir avec une radicalité inédite : scruter la jouissance féminine, observer à la loupe la montée du plaisir, enregistrer la pulsion primitive. Mektoub, My Love - Intermezzo, imaginé comme une partition libre entre deux chapitres plus classiques, est un objet insensé, impliquant le spectateur de manière physique dans un huis clos à la fois suffocant et rêveur, sorte de transe de près de quatre heures qui respecte une quasi-unité de temps et de lieu pour se livrer à une expérience scientifique : l’étude des ondulations du désir.

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Si les collégiens de L’Esquive tentaient de s’approprier les mots de Marivaux pour accorder la langue à leurs émois naissants, cherchant du côté du discours et de la rhétorique les symptômes de l’inconstance de leurs cœurs, ici ce sont les corps qui s’expriment. Pas des corps publicitaires aux mensurations irréelles, mais des corps imparfaits, divers, exposant la cellulite et la sueur. Comme un éthologue, Kechiche filme la parade animale de sa bande de vingtenaires, contemple les rituels de prédation ordinaire, la ronde des paons, la valse-hésitation des envies… Aucun de ses protagonistes n’est avec la personne qu’il convoite, chacun semble chercher dans la séduction ponctuelle la validation d’un flou existentiel et la promesse d’une résolution miracle (le destin / « mektoub » du titre).

Roméo De Lacour, Marie Bernard et Shaïn Boumedine.
Roméo De Lacour, Marie Bernard et Shaïn Boumedine. © DR

Au centre de ce dispositif, le héros (qui n’apparaît à l’écran qu’au bout d’une heure), apprenti photographe et alter ego évident du cinéaste, observe ce manège des amours passagères. Une prétendante l’exhorte à vivre plutôt que de reluquer le monde en voyeur, mais il ne peut s’y résoudre, se laissant embrasser sans plaisir. Face à lui, la belle Ophélie vit pour deux, s’offre aux regards des passants, dansant aussi bien pour elle que pour eux. Dans l’expectative d’un mariage imminent, mais surtout d’un choix cornélien (un avortement) qui doit sceller son avenir, la jeune fille en feu se laisse aller à une légèreté illusoire. Comme les héroïnes de Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda et de La fille seule de Benoît Jacquot, elles aussi filmées en quasi-temps réel dans cet entre-deux de tous les possibles, elle joue son destin, marque son territoire, reprend le contrôle de son corps, hésite. Maman ou putain ? Son metteur en scène, qui n’a d’yeux que pour elle, ne la juge pas, ne la force même pas à trancher entre deux archétypes féminins d’ordinaire inconciliables. Elle peut être tout à la fois : libre, maîtresse de son destin comme de ses désirs, et tant pis pour le timide héros dont, sans le savoir, elle brisera le cœur.

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Impossible de crier à l’avilissement des femmes par Kechiche

Dans cet intermezzo dépressif, tout entier vu à travers le prisme du souvenir, Kechiche nous ordonne de suivre son regard. Chez lui, la fête est un sport auquel on s’adonne par hygiène ou automatisme (en bâillant), la chair est triste, l’orgasme inaccessible. Ce qu’il confesse dans ce film expérimental et jusqu’au-boutiste, ode à la puissance des femmes, c’est surtout l’impossible jouissance du présent. On est bien sûr en droit de ne pas goûter le ballet de ces corps féminins offerts à l’objectif ou de trouver bien vain le spectacle de ce marivaudage nostalgique. Impossible en revanche de crier à l’avilissement des femmes par Kechiche. Le fameux « male gaze » du réalisateur (ce regard qui réduit la femme au rang de fantasme) sur ses actrices est certes désirant et fantasmagorique (celui de Hitchcock l’était-il moins ?), mais il est irrévocablement du côté de ses héroïnes. Ce sont elles qui mènent la danse, désignent, choisissent leur cible, mettent un terme au coït. Kechiche écoute leurs désirs, leur donne la parole. Mieux : il n’élude rien des questions qui fâchent et, dans une scène formidable avec Hafsia Herzi flanquée d’une petite cousine impayable, il s’octroie la liberté de discuter avec humour tous les chefs d’accusation dont il a depuis La vie d’Adèle fait l’objet.

On prête à Ophélie Bau des regrets et une colère envers son réalisateur, qu’elle n’a pourtant jamais exprimé

Restent les quatorze minutes de sexe oral non simulé entre une actrice et son partenaire qui ont scandalisé la Croisette et les offusqués de la braguette, gardiens d’un nouvel ordre moral. Ce que Kechiche montre à travers cette longue séquence brutale sans épiphanie finale, c’est une femme qui assume sa quête du plaisir, domine son partenaire puis, déçue, retourne à ses interrogations existentielles. Défendant l’idée que, contrairement aux clichés véhiculés par la pornographie et ses femmes-objets réduites au silence, non, la jouissance féminine ne se résout pas nécessairement en deux positions, trois plans contractuels et un orgasme lapidaire.

Ophélie Bau
Ophélie Bau © DR

Que la dernière provocation du lauréat de la Palme d’or 2013 ait été aussi mal comprise et aussi attaquée de toutes parts, que l’absence de sa sublime actrice (Ophélie Bau) à la conférence de presse ait été commentée au point qu’on prête à la jeune fille des regrets et une colère envers son réalisateur, qu’elle n’a pourtant jamais exprimés, est symptomatique d’une époque binaire qui oppose désormais avec manichéisme « male gaze » forcément oppressant à « female gaze » forcément paritaire. Comme si le cinéma avait désormais un sexe accolé à son genre et que la subjectivité d’un regard n’avait plus droit de cité. Comme si, surtout, la critique artistique devait désormais se muer en critique politique et morale. Nous revient alors en mémoire une réplique de Victoria, de la cinéaste Justine Triet : « Ce qui est misogyne, c’est de penser que les femmes sont des victimes par nature. »

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