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« Zombi Child » de Bertrand Bonello : À la croisée du vaudou et de Damso

Vidéo Cinéma et Docu

En mêlant délicatement les questionnements d’un quatuor de jeunes filles à notre époque et le parcours d’un Haïtien zombifié en 1962, Bertrand Bonello arpente les méandres de l’Histoire coloniale française sur fond de rites ancestraux. En toute simplicité et à l’économie de moyens, avec en prime les mots (ou maux, c’est selon) de notre Damso national, le cinéaste pointe la mélancolie oubliée d’une génération encore une fois avec justesse. Sortie prévue ce mercredi.

 

Zombi Child n’a de zombie, au sens fantastique et à l’américaine qu’on lui connaît, que son titre. Chez Bertrand Bonello, on est bien loin des morts-vivants de Romero (La Nuit des morts-vivants) ou des rôdeurs courant à pleine vitesse et assoiffés de sang de The Walking Dead. Pas de peaux déchiquetées, de course-poursuite haletante et d’hémoglobine qui gicle. Non, ici le réalisateur français (L’Apollonide, Saint-Laurent, Nocturama) s’attèle à retracer les origines haïtiennes du zombi sans le « e ». Et donc sans les hordes de cadavres mobiles auxquelles nous sommes trop habitués. « Je m’étais intéressé de très près à Haïti il y a de ça quinze ans. Et quand on creuse dans l’histoire de l’île, très vite on s’approche du phénomène de zombification », développe le cinéaste, qui a donc laissé germer son idée un certain temps avant de la mettre en images.

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© My New Picture.

Un habile récit en deux temps

1962. Dans la pénombre de l’île caribéenne, on assiste à la déliquescence de Clairvius Narcisse, empoisonné par de la « poudre de zombi », enterré puis déterré, drogué et exploité dans les plantations de cannes à sucre avant d’errer pour réapparaître 18 ans après sa mort. Un assujettissement qui résonne dès le premières notes du film comme une mémoire réveillée par le cinéaste. Une mémoire servie par cet état « entre la vie et la mort, extrait du monde et projeté dans des sortes de limbes », selon ses mots. Le destin de notre homme zombifié est mis en parallèle avec le quotidien actuel de Fanny (Louise Labèque), lycéenne pensionnaire de la maison d’éducation de la Légion d’honneur à Paris. Éprise d’un garçon dont on ne sait s’il est le fruit de son imagination ou bien réel, la jeune fille va voir son chemin bouleversé par sa rencontre avec Mélissa (Wislanda Louimat), petite-fille de Clairvius dont le passé et les secrets vont emmener sa nouvelle amie dans une quête spirituelle.

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En créole haïtien, le mot zombi désigne une personne ayant perdu toute forme d’humanité et de conscience. © My New Picture.

En se servant d’un récit à deux temporalités (procédé qu’il affectionne et déjà mis en oeuvre dans Saint Laurent et Nocturama), Bonello bascule habilement depuis cette réalité vers l’imaginaire et « guide » le spectateur, comme il aime à le répéter. Une technique qui lui permet de ne pas tomber dans une histoire trop voyeuriste ou téléphonée. Une histoire qui voit les genres se succéder : le teen-movie (le quatuor de jeunes filles forme une sororité secrète) se colle à une approche quasi documentaire (on suit Clairvius dans son errance sur l’île) quand l’aspect fantastique, propre au vaudou et à la magie noire, s’impose à lui seul en fin de récit (d’une manière quelque peu troublante). Ces entrelacements voulus par le cinéaste (« Le caractère hybride est le coeur du film », confie-t-il) créent la fenêtre parfaite pour passer du politique au sentimental, de la réalité au rêve. L’économie des moyens et une « rapidité de tournage » également volontaires confèrent à ce huitième long-métrage une simplicité dépourvue d’artifices qui auraient, en effet, été de trop.

Une combinaison d’évidences

À ces techniques pleines d’adresse s’ajoutent d’une part les sons minimalistes composés par Bonello lui-même, qui font merveille dans les moments les plus mystiques. Et d’autre part on entend ici et là, en compagnie du groupe de jeunes filles, des morceaux de rap bien actuels, tels « N. J Respect R » de Damso ou « Oh Lala » de PNL. « Je voulais montrer qu’il y a de la littérature contemporaine au sein de certains textes de rap et de hip-hop. On ne peut pas les minimiser. En retranscrivant le texte de Damso dans le scénario, j’ai été très impressionné par la force de ce qu’il dit », s’extasie le cinéaste qui avoue consommer la musique du rappeur belge avec assiduité. « Dans les hasards, il y a des liens qui se font », lâche Bonello avec un air poétique, faisant référence au lien particulier entre les écrits de Damso et le récit de Zombi Child. « Ça ne pouvait être que lui et personne d’autre au final ».

Romantique face à l’Histoire « hoquetante »

Comme dans L’apollonide et Nocturama, c’est bien là que Bonello excelle et s’en fait presque une spécialité, en captant un instantané d’une jeunesse crue et marquée par une évidente mélancolie qu’on avait presque oubliée. Au contraire des films où le zombie file à toute vitesse, Bonello a choisi de prendre son temps et de nous imposer une cadence propice à la réflexion. « Parle pas trop de tes rêves / Ces fils de lâches, ne voudront pas que t’y arrives / Te noieront, avant que t’atteignes la rive / N’aiment pas voir négro au sommet », nous conte Damso. Rêve ou réalité, a-t-on vraiment le choix ? Sur un parfum de magie noire, Bonello rappelle que notre Histoire est « hoquetante » voire tronquée. Seul l’amour pourrait contribuer à nous sauver.

Zombi Child de Bertrand Bonello, en salles ce mercredi 3 juillet.

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