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Kechiche s’exprime (enfin) sur la « fameuse séquence » de sexe oral et dénonce un complot

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Abdellatif Kechiche à Cannes, le 24 mai 2019. | © Sébastien BERDA / AFP

Cinéma et Docu

Un mois après avoir provoqué le malaise sur la Croisette, Abdellatif Kechiche s’est exprimé pour la première fois dans une lettre incendiaire adressée à l’agent d’Ophélie Bau, héroïne de son dernier film hautement controversé.

« Je m’excuse de vous avoir retenus sans vous prévenir et voilà je m’en vais ! » Il n’avait plus rien dit, du moins publiquement et hors conférence de presse, depuis sa brève déclaration lâchée après la projection de son dernier film à Cannes. Entre temps, les critiques ont fusé sur le deuxième volet de Mektoub My Love. Jugé « hautement pornographique », le septième long-métrage d’Abdellatif Kechiche pourrait même ne jamais sortir en salles, à moins d’être débarrassé de ses scènes jugées « écœurantes » et insoutenables.

Bien qu’habitué aux polémiques, depuis la Palme d’Or dont il a été récompensé en 2013 – et malgré la controverse – pour le film La Vie d’Adèle, le réalisateur franco-tunisien s’est finalement décidé à sortir du silence et à prendre sa défense.

Complot de marionnettes

Dans une lettre incendiaire rendue publique ce lundi et adressée à l’agent d’Ophélie Bau, héroïne de Mektoub My Love, Abdellatif Kechiche dénonce un « complot de marionnettes » savamment orchestré par le syndicat des agents artistiques français. Une missive dans laquelle il revient sur les rumeurs circulant autour de son actrice star, qui s’est éclipsée lors de la projection sur la Croisette, ainsi que sur les conditions de tournage de son dernier long métrage. « Je prends la peine de vous écrire afin de dissiper un malentendu des plus fâcheux et d’éclaircir une situation que j’estime alarmante et nuisible tant à l’équilibre psychologique de votre cliente, Ophélie Baufle [le vrai nom de l’actrice, ndlr] qu’à ma réputation et à mon honneur qui s’en trouvent, par voie de conséquence, bafoués », écrit-il à Elisabeth Tanner, agent artistique des grands noms du cinéma français.

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Le réalisateur de La Graine et le Mulet accuse cette dernière d’avoir manipulé sa cliente avec l’aide de Grégory Weill, agent de Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos et Sara Forestier. « Dans ce complot de marionnettes, Ophélie Baufle avait pour consigne de s’arranger pour apparaître crispée à mes côtés lors de la traditionnelle montée des marches, puis de redescendre précipitamment et de préférence émue », avance-t-il. Mais « dans un regain de conscience, Ophélie n’a pas pu appliquer vos directives à la lettre », poursuit-il. « Nous avons tous pu entendre à quel point vous étiez furieuse contre elle. L’actrice, révélée dans le premier opus de Mektoub My Love, s’était finalement éclipsée après le début de la projection, « plus discrètement que ce que vous aviez espéré », ajoute-t-il dans le courrier transmis à une journaliste de L’Express et partagé sur Twitter.

« Ophélie pouvait se rétracter. Elle ne l’a pas fait »

Plus loin, le scénariste de 58 ans défend ses choix de réalisation ainsi que celui de l’actrice d’avoir bien voulu participer à cette « tentative d’une expérience cinématographique ». « Contrairement à ce que vous cherchez à faire croire aujourd’hui », annonce-t-il, « Ophélie Baufle a, en toute conscience, accepté pleinement son rôle dans mes films et n’a jamais manifesté la moindre gêne quant à sa nudité (…) ». Le comportement de la jeune femme sur le tapis rouge cannois avait en effet éveillé les soupçons sur les méthodes de travail du réalisateur. Citant les propos de l’actrice de 26 ans dans une interview accordée au magazine Gala, où elle affirmait avoir « fait ce film en connaissance de cause », Kechiche poursuit : « Je dispose de nombreuses heures d’archives sur les conditions de tournage et vous pourrez constater par vous-même à quel point la mise en place de chaque action est travaillée par les acteurs, et non soutirée par je ne sais quel subterfuge comme on veut le faire croire ». Le cinéaste a notamment été accusé d’avoir fait boire ses acteurs et actrices pour les contraindre à tourner certaines scènes… dont une en particulier qui continue de déranger.

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Évoquant la « fameuse séquence » de 13 minutes montrant un cunnilingus non simulé, Abdellatif Kechiche précise qu’elle était « prévue à l’origine avec Salim Kechiouche » et « longuement répétée par Ophélie six mois avant la date où elle a été effectivement tournée ». À sa demande, ajoute-t-il, la scène a finalement été tournée avec l’acteur Roméo de Lacour, devenu entre temps le compagnon de l’actrice. « Si Ophélie avait exprimé la moindre gène et qu’elle ne souhaitait plus y participer, elle avait largement le temps d’y réfléchir et de me le signifier », assure-t-il. « Ophélie pouvait se rétracter. Elle ne l’a pas fait, elle m’a même demandé avec insistance de lui écrire une autre scène d’amour avec Roméo. Les deux acteurs se montraient tellement fiers d’afficher leur amour au grand jour qu’ils me l’ont demandé à plusieurs reprises. »

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Ophélie Bau, à Cannes le 23 mai dernier. © Nasser Berzane/ABACAPRESS.COM

Droit de réponse

Contraint de « se justifier », le réalisateur de L’Esquive reproche à Elisabeth Tanner d’avoir « dépassé les bornes » et de ne pas avoir respecté le contrat de l’actrice. Face à ce « lynchage médiatique », le cinéaste estime que « le film est radical et le choix d’Ophélie d’y participer a été audacieux (…) la faire passer pour une pauvre fille écervelée est un non-sens beaucoup plus nuisible pour son psychisme et sa carrière que la scène en question ». En conclusion de sa missive, Kechiche invite néanmoins Ophélie Bau « à la table de montage pour me signifier précisément ce qui choque sa pudeur récente » et s’engage « à éliminer dans le montage du film final les plans qui la gêneraient encore ».

Nous prenons bonne note de votre engagement public de permettre à Ophélie Bau de visionner la séquence en question et d’indiquer quels plans elle voudrait éventuellement voir supprimer.

Dans le viseur de l’association « Stop au porno » depuis début juin, Mektoub My Love : Intermezzo n’a toujours pas de date de sortie. Ce mardi, Elisabeth Tanner, patronne de l’agence Time Art, a répondu au réalisateur dans une lettre relayée par l’AFP“Nous n’avons fait aucune déclaration publique à propos ou à l’encontre du film ou des conditions de tournage. Il est donc particulièrement surprenant de vous voir prétendre aujourd’hui à un complot, une conspiration », écrit la présidente du Syndicat français des agents artistiques et littéraires (SFAAL). Et de poursuivre : « La seule demande qui a été formulée par Ophélie Bau était simplement de pouvoir visionner une séquence controversée de ce second opus avant sa première projection publique (…) De manière totalement incompréhensible, vous avez toujours et systématiquement refusé d’accéder à cette requête ». « Quoi qu’il en soit », a-t-elle conclu, « nous prenons bonne note de votre engagement public de lui permettre, enfin, de visionner la séquence en question et d’indiquer quels plans elle voudrait éventuellement voir supprimer ». Affaire à suivre ?

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