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Once Upon a Time… In Hollywood : Tarantino fige le temps dans un chef-d’oeuvre à contre-courant

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Leo DiCaprio et Brad Pitt pour un duo de légende. | © Sony Pictures Entertainment.

Cinéma et Docu

Le cinéaste livre sûrement son film le plus intime et réinvente (encore une fois) l’Histoire. Belle et déroutante à bien des égards, cette plongée dans le Hollywood des sixties n’est pas forcément celle que vous attendez. Et c’est bien ce qui en fait tout son charme.

 

C’était en 2007 au Festival de Cannes. Quentin Tarantino, alors invité pour présenter une projection du mythique Rio Bravo, l’un de ses films favoris, met les mots justes sur un concept qui lui est cher, celui d’« hangout movie » : « Il existe des films dans lesquels vous passez tellement de temps avec les personnages qu’ils finissent par devenir vos potes. Une qualité des plus notables dans un long-métrage. Et ces films sont d’habitude assez longs, car il faut du temps pour avoir cette impression de réellement connaître la personne ». La particularité de ces types de films fait qu’on peut les revoir à foison, chaque vision étant plus jouissive que la précédente. Dans son dernier-né Once Upon a Time… In Hollywood, le cinéaste applique le concept tel un mantra et nous lie d’amitié avec un duo ô combien attachant : l’acteur sur le déclin Rick Dalton (superbe Leonardo DiCaprio) et sa laconique doublure Cliff Booth (Brad Pitt dans l’un de ses meilleurs rôles).

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Brad Pitt et sa dégaine plus que parfaite. © Sony Pictures Entertainment.

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La surprise du chef

Guidé par cette paire cinq étoiles, on s’aventure sur les grands boulevards d’un Los Angeles plus vrai que nature. D’un plateau de tournage à l’autre, dans une ville en pleine mutation, le réalisateur ballade ses personnages en prenant son temps (le film dure 2h41), nostalgique d’une époque et d’un septième art révolu, auquel il offre une multitude d’hommages plus ou moins apparents. Et vient à nous surprendre, dès le commencement, par un ton bien différent de ses autres longs-métrages. Oui, la pop culture est là en toile de fond, les scènes sont ultra-référencées et les dialogues savamment travaillés, rassurez-vous. Ce qui étonne, c’est la retenue dont fait preuve « QT ». Au fil du récit, on en oublie presque qu’on est devant le dernier Tarantino tant le maître d’ouvrage s’attache à rester invisible, laissant l’ambiance, la contemplation et la psychologie de ses personnages prendre le dessus (le sommet du film étant un dialogue entre DiCaprio et une jeune comédienne qui l’admire, générant autant d’humour que de chagrin).

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Leo DiCaprio incarne le délicieux Rick Dalton, acteur en perte de vitesse et prêt à tout pour retrouver la gloire. © Sony Pictures Entertainment.

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Les losers, héros magnifiques de Tarantino

Quentin chercherait-il à dérouter son public, à nous prendre de court ? Pas si sûr. On pencherait plus pour une mélancolie délibérée et une envie d’y aller crescendo, tout en maîtrise – le final suffira à nourrir les affamés d’hémoglobine. Figer dans le temps un moment charnière de l’Amérique, l’année 1969, à travers un Hollywood qui balance entre sa vision passéiste (son patriarcat, son classicisme) et la modernité incarnée par la libération sexuelle et le progressisme, c’est là le défi que s’est fixé le cinéaste. Avec comme ombre qui plane sur les têtes l’effroyable Charles Manson, sa horde de hippies et, en ligne de mire, le retentissant meurtre de Sharon Tate (Margot Robbie, étincelante), alors femme de Roman Polanski. Témoigner d’une époque tout en la détricotant, en s’attardant plus sur les losers, les laissés pour compte d’une industrie changeante, que sur ses stars, c’est l’histoire que veut (ré)écrire Tarantino. Rempli de tiroirs et affublé d’une longue galerie de personnages, le récit nous emmène vers un épilogue – le fait divers hollywoodien – qui joue avec nos attentes, écrase la réalité et nous flanque notre fascination morbide en pleine tronche.

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Margot Robbie prouve qu’elle est l’une des valeurs sûres d’Hollywood. © Sony Pictures Entertainment.

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Tordre la réalité pour mieux se l’accaparer

En opposant réalité et fiction brutalement, Tarantino nous met face à notre propre rapport au monde, et suggère sans l’air d’y toucher notre besoin au rêve, à l’enchantement. Un joli tour de force qui offre un écho parfait à notre époque, où l’émotion est reine et dans laquelle chaque élément du réel est propice à devenir un drame effroyable, souvent à tort. Le réalisateur s’accorde donc le luxe de figer le temps et de faire de la vérité un conte, une fable enchantée. C’est assurément la raison pour laquelle le titre du film se pare d’un « Il était une fois… » – hommage non dissimulé à l’un de ses maîtres, l’immense Sergio Leone (Il était une fois dans l’Ouest). Pour seulement s’imaginer une autre réalité, un autre monde où les héros seraient les oubliés et sauveraient l’Histoire. Une certaine idée du cinéma résolument jubilatoire, signée en toute modestie par un gamin du Tennessee.

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