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Pour Michael Moore, Joker est « un miroir » de la société américaine

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Joaquin Phoenix, alias Arthur Fleck avant de devenir le Joker. | © Warner Bros.

Cinéma et Docu

Face à la controverse qui entoure Joker aux États-Unis, Michael Moore a défendu le film de Todd Philipps, critiquant l’hypocrisie de cette polémique.

Attention, si vous n’avez pas encore vu le film, nous vous conseillons de ne pas poursuivre la lecture de cet article.

C’est le film dont tout le monde parle. Lion d’or à la Mostra de Venise, Joker a battu un record de fréquentation pour un mois d’octobre avec son rire inimitable, en engrangeant 96 millions de dollars le week-end passé lors de sa sortie aux États-Unis. Grâce à sa performance époustouflante, Joaquin Phoenix est pressenti pour recevoir le premier Oscar de sa carrière. Mais la controverse entourant le long-métrage de Todd Philipps pourrait bien l’en empêcher, selon Variety. Une partie de la presse, du monde cinématographique et du milieu politique craignent qu’il n’ait une dangereuse influence sur les spectacteurs. Selon Hollywood Reporter, certains votants de l’Académie des Oscars ont qualifié d' »irresponsable » sa représentation très crue de la violence. Les inquiétudes trouvent leur origine dans la fusillade dans le cinéma d’Aurora, dans le Colorado, en 2012. Une fusillade avait éclaté lors de la première de The Dark Night Rises, tuant douze personnes et blessant 58 autres. À l’époque, les médias avaient déclaré que le tireur s’était inspiré du Joker. Une rumeur démentie par la suite par la police, mais qui continue, sept ans plus tard, à provoquer la peur.

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Le cinéma d’Aurora a d’ailleurs fait savoir qu’il ne projettera pas le film, tandis que les familles des victimes ont adressé une lettre aux studios Warner Bros. leur implorant de s’impliquer dans la lutte contre la prolifération des armes à feux. « Ma crainte est qu’une personne – et Dieu sait si il y en a plus qu’une – à bout de nerf, qui rêve de devenir un tueur de masse, soit encouragée par [Joker]. Et cela me terrifie », a confié Sandy Phillips, dont la fille compte parmi les douze victimes de la tuerie de 2012, au Hollywood Reporter.

Donald Trump, Joker Jr.

Face à ces critiques et ces craintes, Todd Philipps, habitué plutôt aux comédies blockbusters, peut compter sur le soutien de grands noms du cinéma, dont notamment Michael Moore. Le documentariste américain, connu pour avoir analysé la société américaine sous le prisme des violences armée et sociale, tient à défendre Joker, « un chef-d’œuvre cinématographique ». « Tout ce que nous, les Américains, avons entendu à propos de ce film, c’est que nous devrions en avoir peur et rester à l’écart. On nous a dit que c’était violent, malade et moralement corrompu. On nous a dit que la police serait présente à chaque projection ce week-end en cas de ‘problème’. Notre pays est plongé dans le désespoir, notre constitution est bafouée, un taré pervers originaire du Queens a accès aux codes nucléaires – mais pour une étrange raison, c’est d’un film qu’on devrait avoir peur », compare le réalisateur engagé dans un long message publié sur les réseaux sociaux, avant de suggérer l’inverse : « Un plus grand danger pour la société serait de NE PAS aller voir ce film. Parce que l’histoire qu’il raconte et les problèmes qu’il soulève sont si profonds, si nécessaires, que si l’on ignore le génie de cette oeuvre d’art, on passera à côté du cadeau qu’elle nous fait en nous servant de miroir. Certes, il y a un clown désorienté dans ce miroir, mais il n’est pas seul – nous nous tenons juste à côté de lui. »

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Pour Michael Moore, Joker n’est pas à propos de Donald Trump, qu’il surnomme « Joker Jr. » mais bien « de l’Amérique que nous a donné Trump – l’Amérique qui ne ressent pas le besoin de venir en aide aux laissés-pour-compte, aux démunis. L’Amérique où les riches crapuleux ne cessent de devenir plus riches et crapuleux ».

 

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On Wednesday night I attended the New York Film Festival and witnessed a cinematic masterpiece, the film that last month won the top prize as the Best Film of the Venice International Film Festival. It’s called “Joker” — and all we Americans have heard about this movie is that we should fear it and stay away from it. We’ve been told it’s violent and sick and morally corrupt. We’ve been told that police will be at every screening this weekend in case of “trouble.” Our country is in deep despair, our constitution is in shreds, a rogue maniac from Queens has access to the nuclear codes — but for some reason, it’s a movie we should be afraid of. I would suggest the opposite: The greater danger to society may be if you DON’T go see this movie. Because the story it tells and the issues it raises are so profound, so necessary, that if you look away from the genius of this work of art, you will miss the gift of the mirror it is offering us. Yes, there’s a disturbed clown in that mirror, but he’s not alone — we’re standing right there beside him. “Joker” is no comic book movie. The film is set somewhere in 1970s Gotham/New York City, the headquarters of all evil: the rich who rule us, the banks and corporations whom we serve, the media which feeds us a daily diet “news” they think we should absorb. But this movie is not about Trump. It’s about the America that gave us Trump — the America which feels no need to help the outcast, the destitute. The America where the filthy rich just get richer and filthier. Thank you Joaquin Phoenix, Todd Phillips, Warner Bros. and all who made this important movie for this important time. I loved this film’s multiple homages to Taxi Driver, Network, The French Connection, Dog Day Afternoon. How long has it been since we’ve seen a movie aspire to the level of Stanley Kubrick? Go see this film. Take your teens. Take your resolve.

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Un manifeste pour la solidarité

« Les gens craignent que ce film ne soit trop violent pour eux. Vraiment ? Considérant tout ce que nous vivons dans la vraie vie ? » critique l’Américain de 65 ans. Rappelant plusieurs fusillades dans des écoles aux États-Unis, le documentariste questionne le rôle de la société américaine actuelle dans l’éclosion d’une telle haine chez certains citoyens, devenus meurtriers. « Joker prouve clairement que l’on ne veut pas trouver la source du problème et essayer de comprendre pourquoi des innocents se transforment en Jokers lorsqu’ils ne peuvent plus tenir le coup », estime-t-il dans son message sur Facebook. Face à des inégalités sociales qui plongent de plus en plus d’Américains dans la misère, la crainte et la solitude, Michael Moore affirme que Joker pose une question déconcertante : « Et si un jour les dépossédés décidaient de se rebeller ? » En mettant en scène un personnage abandonné, pauvre, constamment agressé et humilié, le film de Todd Philipps fait réfléchir : l’humain, incapable d’exprimer de la solidarité envers les plus démunis, a-t-il plongé sa propre société dans un état de révolte et de violence ?

Pour Michael Moore, la peur et le tollé suscités par Joker sont « une ruse ». « C’est une distraction pour qu’on ferme les yeux sur la violence bien réelle qui déchire les êtres humains qui vivent à nos côtés », dénonce-t-il. Lorsque Arthur Fleck bascule dans une folie meurtrière, à la suite d’une série d’injustices qui n’excusent pas ses actes, le Joker naît, comme le symbole d’une société malade. Le documentariste voit dans le film de Todd Philipps une sonnette d’alarme, un outil qui permet à chacun de déclencher sa responsabilité et de concentrer son attention « sur le pouvoir non-violent que nous avonsentre les mains tous les jours ». Loin d’être une ode à la violence, Joker est un manifeste pour la solidarité et la déconstruction d’un système global pervers.

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