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Ladj Ly : les enfants de la révolte

Portrait de Ladj Ly

Ladj Ly. | © VALERIE MACON / AFP

Cinéma et Docu

Radiographie de la banlieue en forme d’uppercut, Les misérables ont fait du réalisateur le candidat de la France aux prochains Oscars. Nous l’avons retrouvé à Clichy-sous-Bois, à quelques encablures de sa ville de cœur, Montfermeil…

 

Paris Match. Depuis votre prix du jury au Festival de Cannes et la course pour les Oscars, comment vivez-vous cet engouement pour un premier film ?
Ladj Ly. Quand on regarde ce qui se passe, non seulement en France mais ailleurs aussi, comme au Chili ou au Liban actuellement, il y a clairement un vent de révolution qui souffle. Je pense que les gens en ont ras-le-bol et que Les misérables leur parlent. Mon film arrive au bon moment. Mais, en le tournant, je ne pensais pas une seule seconde qu’il serait présenté en compétition à Cannes, qu’il recevrait un prix, qu’il serait acheté par Amazon pour la sortie dans le monde entier ou qu’il représenterait la France aux Oscars. Même si je prends cela avec beaucoup de recul, c’est quelque chose d’étonnant. Pour tout vous dire, on avait peur, dès le Festival de Cannes, de la réaction de la presse, on pensait se faire dégommer…

Pourquoi ?
C’est toujours délicat quand on essaie de parler des banlieues au cinéma.

En décrivant les effets terribles d’une bavure policière, vous prenez pourtant le parti de tordre le cou au cliché du film de banlieue. Chez vous, les flics de la Bac ne sont pas forcément des salauds…
Je parle de ce que j’ai vécu. Mais je voulais éviter les clichés. Je souhaitais raconter ma banlieue, celle où je vis depuis trente-neuf ans, pas celle qu’on nous offre dans les médias ou les discours politiques. Montrer cet univers du point de vue de la police me paraissait intéressant. Je les ai souvent filmés dans mes documentaires, notamment lors des émeutes de 2005. Je les connais. Et en faire l’épine dorsale du film permettait d’appuyer encore davantage sur cette peinture de la misère au quotidien. C’est le point commun entre les flics et les habitants des banlieues. Je voulais humaniser tous mes personnages et ne pas porter de jugement. Quand je montre les Frères musulmans qui travaillent beaucoup à la préservation du lien social dans les quartiers, on est loin de l’image qu’on peut avoir d’eux. Ça ne fera pas plaisir à tout le monde, mais c’est la réalité du terrain.

On accueille des élèves de toute la France, gratuitement et sans exigence de diplôme.

Y a-t-il des cinéastes qui vous ont inspiré ? On pense à Dheepan de Jacques Audiard dans la scène finale…
Je ne n’ai pas fait d’école spécialisée, je ne suis pas cinéphile. Je n’ai pas été influencé par tel ou tel cinéaste. Deux films seulement m’ont réellement marqué, Training Day d’Antoine Fuqua et Detroit de Kathryn Bigelow. En revanche, je travaille avec une caméra depuis que j’ai 17 ans et j’ai pu me frotter à tous les métiers du cinéma avec le collectif Kourtrajmé [regroupant des auteurs comme Romain Gavras ou Kim Chapiron]. On ne se reconnaissait pas dans le cinéma français qu’on voyait, mais on avait envie de faire des films. C’est pour cela aussi que j’ai décidé de lancer mon école à Clichy-sous-Bois cette année. On a accueilli trente élèves de toute la France, gratuitement et sans exigence de diplôme. Ils apprennent les techniques de l’écriture ou de la mise en scène. Et l’on produit cinq courts-métrages issus de ce travail tout en développant aussi des projets de longs-métrages, que nous financerons. On pense déjà à ouvrir d’autres structures, notamment en Afrique. J’ai réinjecté dans l’école tout l’argent que j’ai gagné avec Les misérables.

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Votre film a été difficile à produire ?
Je confirme. Nous avions besoin de 3 millions d’euros de budget, mais on l’a fait pour moins de la moitié. Certaines sources de financement nous ont tourné le dos. Elles ne voulaient pas soutenir une œuvre qui montre des violences contre la police ou qui allait attirer ce qu’elles appellent les « spectateurs à casquette » dans les salles. Un membre de la commission de la région Ile-de-France a même menacé de démissionner si le film était aidé, car, selon lui, il ne devait pas avoir sa place dans le cinéma français. Nous avons finalement obtenu le financement, mais je crois savoir que cette personne est toujours en poste…

Il faut avoir connu la banlieue pour pouvoir la filmer au plus près ?
Oui, je pense. Je vis là-bas, et je me donne donc le droit de poser un regard juste sur ce qui s’y passe. De mon passé de documentariste, j’ai gardé une approche caméra au poing, je filme mes personnages au plus près. La séquence finale a été tournée dans l’immeuble où je vis encore aujourd’hui.

En banlieue, cela fait vingt ans qu’on est des gilets jaunes.

Les journalistes ne font pas leur boulot quand ils parlent de la banlieue ?
Clairement, non. Ils viennent quelques heures, essayent de choper des images spectaculaires. Mais il y a très peu de travail d’immersion et de compréhension. Pour ma série documentaire 365 jours, j’ai travaillé pendant plus d’un an, passé des semaines au contact des gens sans tourner une image. Je prenais juste le temps de comprendre mon sujet.

Et la classe politique ?
Elle n’en a strictement rien à foutre des banlieues. Cela fait trente ans que ça dure. Ils ne viennent qu’au moment des élections. Et agitent des sujets sensibles, comme actuellement la question du port du voile. Évidemment, les femmes voilées vivent toutes en banlieue ! Il serait peut-être temps d’arrêter de nous taper dessus, de nous stigmatiser, et d’évoquer les vrais problèmes, non ? Ce film est un cri d’alarme sur ce qui est en train de se passer. Il faut absolument l’entendre, comme celui des gilets jaunes ou de tout ceux qui se révoltent. Et ne pas y répondre uniquement par des violences policières. En banlieue, cela fait vingt ans qu’on est des gilets jaunes. Il serait temps que les politiques fassent enfin leur travail.

Vous aviez proposé à Emmanuel Macron de voir Les misérables. Où en êtes-vous ?
Il m’a demandé de venir à l’Elysée, mais j’ai refusé. J’ai suggéré en retour qu’il vienne voir le film dans l’enceinte de mon école de cinéma. Finalement, on lui a envoyé un DVD. Je ne sais pas s’il l’a vu.

Pourquoi ne pas avoir accepté son invitation ?
Je ne me voyais pas aller à l’Elysée. Je sentais que ce n’était pas le bon moment. Je n’étais pas prêt. Mais s’il veut que l’on parle ensemble du film, je le ferai, évidemment.

L'affiche du film Les Misérables
Dans les salles belges depuis ce mercredi. © DR
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