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Alain Delon et Jacky Imbert, le Samouraï et « l’immortel »

Alain Delon et Jacky Imbert

Entre la star et le truand, l'amitié va durer près de 50 ans. | © IMAGO

Cinéma et Docu

Entre Jacky le Mat, figure de la pègre marseillaise, et la légende du cinéma français, l’amitié aura duré un demi-siècle. Notre grand récit.

 

Quand on lui demande ce qui le fascine dans le milieu, Delon ne joue pas les hypocrites. Il plante son regard d’acier dans les yeux de son interlocuteur pour lui lancer sur le ton du défi : « Le sens de l’honneur, de l’amitié. Le respect. Tout ce qui n’existe plus de nos jours ». Et, parfois, il ajoute : « Tout ce qui a à peu près disparu avec le général de Gaulle… » Des hommes lui manquent mais plus encore une époque, celle de ses 20 ans à Pigalle, ce repaire où les Audiard, les Lautner, les Le Breton ramassent les idées comme, aujourd’hui, les bobos ramassent des trottinettes ou des contraventions.

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Pigalle, à la fin des années 1950. Les cirés noirs des filles qui brillent sur le trottoir, les enseignes lumineuses qui clignotent et, parfois (souvent), le claquement des balles. C’est le premier point commun entre Delon et Jacky Imbert, surnommé le Mat, du nom de la figure du fou au tarot marseillais. Au retour de « l’Indo », Delon s’installe à l’hôtel Regina qui, signe du destin, porte le nom du cinéma de son père à Bourg-la-Reine. « Il y a un bar à côté, confie-t-il au Monde en septembre 2018. Un bar de voyous, les Trois Canards. Au bout d’un ou deux mois, j’ai huit jeunes filles qui sont amoureuses de moi et qui veulent travailler pour moi ». Péché originel, et péché aujourd’hui mortel, dont personne, à part lui, ne risquerait la confidence. Aux Trois Canards, les filles font boire du champagne à des touristes qui n’osent pas refuser de payer l’addition, mais c’est au sous-sol que les vraies affaires se trament. Il semble que Jacky ait rapidement renoncé au métier de souteneur, qui manque de prestige. Il a grimpé dans l’échelle du banditisme : devenu un « beau mec » qui n’a peur de rien, et surtout pas de la mort, il se spécialise dans le racket – version ancestrale de la sécurisation des personnes – et monte « au braco », les gros coups qui font les grands scénarios. Les femmes, dit-il, ce ne sera plus « que » pour le plaisir.

Leur amitié va durer près de cinquante ans

Truand, ce n’est pas forcément une vocation, mais ça peut être un destin. Jacky est un fils d’ouvrier qui a commencé à gagner sa vie en ramassant la ferraille. Certes, gamin, devant les bateaux des riches, sur la côte normande, il se serait promis : « Un jour, j’en aurai un plus gros… » Mais il n’aurait sans doute pas eu le même parcours s’il n’avait, comme on dit dans les livres, « rectifié le portrait de l’amant de sa belle-mère ». Il a 18 ans, est marié, a un fils… À peu près au même âge, Alain découvre aussi la prison, pour avoir voulu revendre du matériel de l’armée à des voyous de Toulon. Mais l’aîné – Jacky a six ans de plus qu’Alain – ne regarde pas le plus jeune. Ses relations se nomment Gaetano Zampa ou Francis Vanverberghe, dit « le Belge ». Ceux qui savent comment réussir dans le quartier.

Delon va trouver son chemin à Saint-Germain-des-Prés, où l’on croise davantage d’actrices et de producteurs que de malfrats. Pour « la » rencontre, il faut attendre les années 1960 et se risquer dans un troisième quartier, les Champs-Elysées, où la pègre vient jouer au bourgeois. Jacky Imbert fréquente une boîte de la rue Balzac ; il y fait réserver sa table, toujours la même, jusqu’à minuit. Mais voilà qu’un soir, parce qu’il arrive à minuit et quart, il trouve un couple à sa place ! Scandale. On sait comment ça tournerait dans un polar. Une fidèle se souvient : « Jacky est allé se plaindre auprès du maître d’hôtel qui, gêné, lui explique qu’il n’a pas eu trop le choix, il s’agit d’un acteur à succès… » Delon a tourné avec Clément, Visconti, il est devenu célèbre en trois films. Il sort pour la première fois avec Nathalie. Les deux hommes se jaugent. Coup de chance, ils se plaisent. Leur amitié va durer près de cinquante ans.

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Au Figaro Magazine, en mai 2019, Alain Delon a confié : « J’étais le fils spirituel de Mémé Guérini. Sa fille m’aimait bien. Lui aussi. Ils étaient trois frères qui tenaient Marseille. Quand je me suis cassé la jambe sur le tournage de L’insoumis (1964), en quelques minutes, une ambulance était là. Mémé avait téléphoné à des motards pour l’escorter ». Depuis la fin de la guerre, Mémé Guérini, l’ancien voyou passé par la Résistance où il est devenu un proche de Gaston Defferre, s’est éloigné des « affaires ». C’est son frère Antoine qui a pris le relais. Delon sait-il que Jacky, associé avec Tany Zampa, aurait décidé de prendre sa place ? Le 23 juin 1967, dans une station-service, Antoine Guérini est exécuté, « à la napolitaine », par deux tueurs à moto. La relève est prête, rejointe par un autre habitué des Trois Canards, Francis « le Belge ». Ces trois-là vont mettre Marseille sous coupe réglée.

Les deux hommes se jaugent. Coup de chance, ils se plaisent. Leur amitié va durer près de cinquante ans.

1967, pour Delon, c’est l’année du Samouraï. 1969, celle du Clan des Siciliens. Delon meurt sur les plus beaux trottoirs du cinéma français. Mais ce sont aussi les années de l’affaire Markovic. Ce pourrait être un titre de film, sauf que Delon ne joue pas. Douze jours après que le cadavre de son ancien garde du corps a été retrouvé dans une décharge des Yvelines, il est convoqué par la justice. Puis placé en garde à vue. Aucune suite. Le seul accusé, emprisonné avant de bénéficier d’un non-lieu, sera son ami Marcantoni, autre figure de la Résistance, autre figure de Pigalle. Et Delon – qui dit « Les comédiens jouent, moi, je suis un acteur, je ne joue pas, je vis » – continue à faire le coup de feu, face caméra, à Marseille, où il tourne Borsalino avec Jean-Paul Belmondo. La rumeur veut qu’à peu près à la même époque, dans la même région, Jacques Imbert soit « entré dans l’hôpital de Cavaillon, déguisé avec une blouse de médecin, pour aller suriner sur son lit à coup de ciseaux René Mondoloni, fils naturel du parrain Mémé Guérini ». Une rumeur, rien de plus.

En 1974, Delon retrouve Marseille pour Borsalino and Co. Après le tournage, on peut le voir à l’Ascenseur, à côté du Vieux-Port, à la table de son ami. Jacky a vécu chez lui, dans l’hôtel particulier d’Aix-en-Provence ; il est le grand frère qui lui a toujours manqué. Quand Alain « s’emmerde » sur le tournage des Grands fusils, en Italie, en 1973, il appelle Jacky à la rescousse. Le voyou « s’est reconverti dans l’élevage et l’entraînement de chevaux de trot attelé », écrit Jean-Michel Caradec’h dans un hors-série de Paris Match, « et fonde un haras près d’Aix-en-Provence où Alain Delon et Mireille Darc mettent en pension quinze pur-sang ». Il sera même sacré champion de France de sulky. Mais finira par être exclu des champs de courses, pour cause de trucage. On ne se refait pas. C’est que Jacky a les besoins de sa générosité. Au Bus Palladium (Pigalle toujours), on le surnomme « Monsieur 100 francs », à cause du billet qu’il glisse à la jeune femme du vestiaire (le smic est à 600 francs)… Il protège l’établissement sous le titre de « chargé des relations publiques ». Que lui prend-il de retourner à Marseille ? Son ancien associé Zampa se passe très bien de lui. Et veut que ça continue… Le 1er février 1977, après une partie de cartes au Cendrillon, à Cassis, trois motards sont envoyés retrouver Jacky le Mat sur le parking où ronronne encore le six-cylindres en ligne de sa BMW. Une première décharge tirée par-derrière, alors qu’il est encore assis au volant, le fait s’effondrer entre les deux sièges. Suivent sept balles de calibre 11,43. La mâchoire explose. Arrive le final : une décharge de fusil à pompe calibre 12. Au total, 22 projectiles ! Les tueurs filent. Ils ne voient pas le « miraculé » se traîner, ensanglanté. Sauvé, le Mat ne dira jamais avoir reconnu les tueurs. Il a une balafre au visage, le bras droit paralysé. Qu’importe, il apprend à tirer de la main gauche. Un an plus tard, deux des motards de Cassis ne sont déjà plus de ce monde. « Justice divine », ironise-t-il. Reste le troisième. Le Mat finit par se faire contrôler « avec la puissance de feu d’un croiseur et des flingues de concours », à quelques mètres d’un domicile où Zampa est attendu.

La rumeur – on sait qu’elle ne prête qu’aux riches – lui attribue encore le pillage des coffres d’un palace cannois en avril 1980. Douze millions de francs, sans effraction, à l’occasion d’un rassemblement de diamantaires pour Yom Kippour. Rebelote l’année suivante, à Saint-Paul-de-Vence, dans un luxueux hôtel. À Marseille, les règlements de comptes s’enchaînent ; à Aix, les brasseries flambent au gré des rackets. Le Mat ne « punira » pas Zampa, qui se pendra dans sa cellule des Baumettes, en 1984. Le Belge est abattu en 2000, après que les flics américains ont mis fin à la French Connection. Le temps des Trois Canards est révolu. Le cannabis et la coke envahissent Marseille. C’est le début des « go fast » et des « drive-in », devant lesquels les clients patientent en voiture. Les caïds sont de plus en plus plus jeunes. On n’exécute plus, on rafale et on « passe à la rôtissoire » les rivaux en les cramant dans leur voiture. La kalach a remplacé le 11,43 et le sweat le costume Smalto. Delon se sent de plus en plus étranger à cette époque à laquelle il reproche son manque de panache.

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Jacques Imbert sait qu’il ne sert à rien de lutter face aux vents contraires. Il tire des bords, « sollicité pour entrer dans des affaires légales ». Traduction policière, il « prend des enveloppes un peu partout ». Mais toujours avec style. Il a passé son brevet de pilote et invite parfois ses clients à de petites balades dans un bimoteur. Les « mauvais payeurs », surtout, raconte une amie. « Une fois, en l’air, il ouvre la porte et dit : ‘Tu paies ou je te pousse !’» Il s’offre même le luxe de se moquer du tribunal dès qu’il le peut, mais toujours poliment. Un de ses avocats, Michel Pezet, se souvient : « ‘Vous êtes employé pour faire peur aux gens, dit le président. Vous êtes une sorte d’épouvantail, vous savez ce que c’est ? – Oui, monsieur le président. C’est un personnage en paille qui est là pour faire partir les nuisibles…’ »

En 2003, Imbert est encore écroué à la maison d’arrêt de Luynes, près d’Aix-en-Provence, pour contrebande de cigarettes. L’affaire de quelques mois en attendant le non-lieu. Imbert, 74 ans, numéro d’écrou 52 539, cellule 878, vient de se marier pour la quatrième fois. Christine, qui lui a donné un fils, survit en vendant, près de l’Opéra de Marseille, des tee-shirts et des casquettes à l’effigie du « Matou ». Le temps est long ; il écrit à Alain, qui répond sur papier à en-tête. Comme s’il n’avait peur de rien, et surtout pas de l’administration pénitentiaire qui lit le courrier des détenus. « Mon Jacky… Je pense à toi tout le temps et je souhaite que tu restes calme, comme tu peux l’être. Sinon ce sera encore plus dur… » Et d’ajouter : « Mon Jacky… Je suis là pour quoi que ce soit ». Delon espère même pouvoir venir « faire un saut […] pour être à la porte quand tu montreras le bout de ton nez, histoire de faire chier tout le monde ». En 2006 et en 2008, Jacky le Mat sera encore condamné pour des extorsions remontant aux années 1990. Quelques brefs séjours pour des dossiers vides.

Autour du cercueil, les Gitans ont joué « My Way »

Avec la fermeture des cercles de jeu parisiens, « les enveloppes » sont de plus en plus rares. Même les associés ont perdu le sens du respect. Le Mat investit dans un restaurant toulousain qu’il rêve grandiose, avec « un énorme aquarium sous les pieds des clients ». « Il s’est fait avoir, confie une proche, et y a perdu plus de 1 million d’euros ». Pas de quoi lui faire passer son enthousiasme. Avec son beau-frère, il lance une marque de vodka, La French. On ne sait pas si les flics américains apprécient, mais de Saint-Tropez à Moscou, c’est le succès… sauf qu’il ne voit pas grand-chose des dividendes. Avec Christine, ce n’est plus le temps des soirées fastueuses, ni même des parloirs. Alors, comme tant de retraités, il décide de partir vivre à Marrakech, seul dans un trois-pièces du quartier de Guéliz. Il aime toujours les femmes mais sait qu’il aura de plus en plus de mal à en trouver qui ne soient pas « intéressées ». Il laisse encore sa carte Bleue à une jolie fille du nom de Fati. Et il se fait « plumer »… C’est de bonne guerre. Ainsi, la vie règle les comptes.

À la fin, il avait même « du mal à payer son loyer », se souvient une amie marseillaise. Cinq cents euros de retraite pour une brève activité de « relations publiques »… C’est maigre. Il attend les mandats de son fils et, dès qu’il les reçoit, invite les copains. Un soir, l’un d’eux demande, mi-figue mi-raisin : « Tu pourrais pas lui faire des chaussures en ciment, à celui-là ? » Il repousse la proposition mais reste aimable : « C’est vrai que dans une autre vie, j’ai été cordonnier ». À plusieurs reprises, il a tenté de renouer avec Alain. Sans succès.

Dans une interview au Nouvel Observateur, il se plaignait de l’injustice : « Les flics sont toujours venus me chercher pour des coups que je n’avais pas faits. Pour ceux que j’avais faits, je n’ai jamais vu personne ». Par le jeu des prescriptions et des amnisties, son casier judiciaire a fini aussi transparent que l’eau des calanques. La dernière fois qu’il a vu ses amis, Jacky leur a fait un aïoli, sa recette dont il ne donnait jamais le secret. Il leur a aussi récité Le corbeau et le renard, dont il ne se lassait pas. Il aimait toujours les chevaux, jouait encore au Tiercé, gagnait parfois, adorait conduire. Mais huit jours avant de mourir, quand il a eu envie de rentrer à Aix, il ne s’est pas senti le courage de faire la traversée en solitaire. Il a demandé qu’on l’accompagne. Alain n’était plus là. Parce qu’avec Alain les amours sont absolues et les ruptures définitives. Alain ne pardonne pas. Ou rarement. Il a sa façon de flinguer les traîtres.

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Ils étaient pourtant deux frères, mais c’est à un autre que Jacky avait laissé son rôle dans l’adaptation, par Richard Berry, du livre de Franz-Olivier Giesbert, L’immortel. Comme l’officier du « Désert des Tartares » qui s’entraîne toute sa vie pour une guerre à laquelle il ne participera pas, Delon n’avait pas décroché le rôle, pourtant cousu sur mesure, qu’il avait potassé en près de cinquante ans d’amitié. C’est Jean Reno qui s’est emparé du costume. Jacky avait bien tenté de se faire pardonner en plaidant non coupable. Mais le jugement est tombé. Aujourd’hui, Michèle Agresti, l’ancien amour de Jacky, cette veuve de truand à qui il avait tendu une main tendre et secourable, regrette cette mauvaise scène. Pour elle, c’était Berry le « bandeur de voyou ». Entre Delon et Jacky, c’était une autre histoire, celle de deux hommes qui avaient souffert, aimé, et qui s’étaient trouvés. Des fauves qui savaient cacher leurs blessures.

On dit que s’il y a eu tant de monde à l’enterrement de Jacky Imbert, le 14 novembre, c’est qu’un tas de vieux truands attendaient, sur la tombe fraîche, la scène de la réconciliation. Elle n’a pas eu lieu. Et Alain, qui jadis n’avait pas eu peur de prendre son papier à lettres pour écrire à la prison de Luynes, est resté silencieux. Autour du cercueil, les Gitans ont joué « My Way ». Le souvenir de Sinatra pour chanter la légende des gangsters, ce n’est pas si mal. Jacky le Mat s’en était bien sorti : mourir dans un lit à 90 ans, pour un « beau mec », c’est la vraie victoire, la preuve qu’il était le plus fort.

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