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Greta Gerwig : « Il faut dire aux jeunes filles que leurs voix comptent »

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Greta Gerwig. | © Claire Delfino.

Cinéma et Docu

Pour son deuxième long-métrage, la cinéaste s’empare des Quatre filles du docteur March avec audace et combativité.

D’après un article Paris Match France de Karelle Fitoussi

Paris Match. Vous avez été révélée comme actrice dans les films de votre compagnon, Noah Baumbach, mais avez toujours refusé le terme de muse… C’est le sujet central de votre adaptation des Filles du docteur March : l’émancipation artistique d’une femme qui désire se faire son propre nom dans un monde d’hommes…
Greta Gerwig. C’est un projet plus personnel qu’on ne pourrait le croire. J’ai voulu m’y consacrer bien avant de réaliser mon premier film, et le succès de Lady Bird m’a donné le pouvoir d’imposer ma vision. Il y a plusieurs couches et niveaux de lecture. Je m’identifie évidemment à Jo, l’apprentie écrivaine qui désire être sa propre muse. Ça me semble si limpide qu’à travers elle je parle de mon rapport au cinéma : comment, jeune femme, trouver le courage de réaliser un film, comment transformer la vie en fiction, comment négocier la collision entre ses aspirations artistiques personnelles et la dimension commerciale de l’industrie…

Tout en étant un film hollywoodien, Les filles du docteur March interpelle de façon très maligne sur les compromissions inévitables lorsqu’on désire toucher le plus grand nombre. Ça n’a pas été dur pour vous qui venez du cinéma indépendant ?
À moi aussi, un type a un jour demandé, comme à Jo dans le film : « Les mères et leurs filles parlent vraiment comme ça entre elles ? » Pour mon premier film, j’ai même eu le droit à : « Je ne comprends pas, il y a deux garçons et l’héroïne ne finit avec aucun des deux ? » [Elle rit.] Je suis étonnée que si peu de gens aient remarqué cet aspect du film : tout en ayant intégré le système, je parle en effet de ce que cela implique d’en faire partie. Pourquoi on rêve tous d’assister au baiser sous la pluie à la fin ? Pourquoi ça nous fait du bien ? Je ne m’extrais pas de cette critique. J’en ai aussi besoin.

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Pourquoi être passée du côté obscur de l’industrie ?
J’avais besoin d’un plus gros budget et de la structure d’un grand studio. Et j’ai eu la chance assez rare qu’on me laisse la liberté de faire les choses, tout en les réalisant selon mes propres termes. Je réalise des films pour les gens, pour toucher le plus grand nombre, et, même si les studios font partie de la machine capitaliste qui transforme l’art en commerce, ils sont aussi la source de nombre de mes fantasmes de cinéma, notamment les films américains des années 1930, 1940, 1950. Hitchcock, Howard Hawks… tous ces cinéastes et stars qui m’ont fait rêver bossaient pour la MGM, la Paramount, la Columbia ou la Warner. D’une certaine façon, ça représente un Graal de pouvoir en être à mon tour aujourd’hui, d’autant plus à une époque où l’industrie du cinéma change tant… J’ai conscience que ça relève du miracle d’avoir pu réaliser un film sur quatre sœurs, en costumes, tiré d’un livre paru il y a cent cinquante ans.

Sous ses atours inoffensifs de conte de Noël, c’est une histoire qui résonne très fort avec l’époque actuelle. Vous vouliez vous adresser aux très jeunes filles ?
Oui. Je voulais donner au spectateur la satisfaction émotionnelle qu’il retire habituellement de voir l’héroïne choisie par un homme ou embrassée en montrant cette fois son livre publié. C’est un des premiers textes parlant de jeunes filles qui veulent devenir écrivaines, artistes affranchies. Il a beaucoup compté pour toutes sortes de femmes, de Patti Smith à Elena Ferrante, Simone de Beauvoir ou J.K. Rowling. Et est à l’origine de leur vocation. J’ai voulu en faire un film épique, et j’explique pourquoi dans une scène où Jo, l’apprentie écrivaine en plein doute, dit à sa sœur Amy : « Qui cela va bien pouvoir intéresser, nos petits problèmes domestiques ? C’est juste nos petites vies ! », et Amy lui répond : « Écrire dessus les rendra importants ! » Je partage cet avis. Le médium est le message. Et c’est pour cela que j’ai voulu tourner en décors naturels, en pellicule, avec un casting étincelant… Il fallait donner à ces histoires de femmes de l’importance. Dire aux jeunes filles que leurs voix comptent.

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Retrouvez l’intégralité de cette interview dans le dernier numéro de Paris Match Belgique, en vente dés ce jeudi.

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