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Les Golden Globes ou le triomphe de l’impertinence (et pourquoi les autres cérémonies devraient en prendre de la graine)

Phoebe Waller-Bridge

Phoebe Waller-Bridge, grande gagnante des Golden Globes. | © VALERIE MACON / AFP.

Cinéma et Docu

Qui dit cérémonie de récompenses dit souvent ennui mortel… sauf quand c’est Ricky Gervais qui invite Joaquin Phoenix, Phoebe Waller-Bridge et Sacha Baron-Cohen.

On avait failli crever d’embarras devant la dernière cérémonie de clôture du Festival de Cannes, soporifique à souhait, et les César du cinéma français nous habituent à ces moments de gêne ultime où un humoriste tente des vannes provoc sans arriver à faire rire son audience. Trop coincées, guindées comme si on était au château de madame la comtesse, les cérémonies de récompenses du cinéma sont, avouons-le, un difficile numéro d’équilibriste qui ne fonctionne que par à-coups, impossible d’être divertissant tout le long. Les Golden Globes cuvée 2020 ne dérogent pas à la règle, loin de là, tant les coupures pubs et les catégories à rallonge s’empilent et s’empilent. Pour survivre devant son écran depuis l’Europe, il faut du café, beaucoup de café, et de quoi s’occuper pendant les pauses.

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The bad guys : Apple, Amazon, Disney et Facebook

Mais si le temps fut péniblement long, les moments de grâce survenus lors de cette grand-messe hollywoodienne se sont révélés être des grosses claques dans la tronche du politiquement correct. Un ton mis d’entrée de jeu par l’hôte de la soirée Ricky Gervais (qui n’est autre que le créateur génial de The office, une des meilleures séries comiques de tous les temps), qui a donné le « la » en détruisant le tout-Hollywood comme rarement dans son monologue d’intro.

Sans filtre (malgré la censure)

Alors que le Britannique évoquait l’arrivée nouvelle d’Apple dans le monde des séries télévisées avec The Morning Show, il s’est fendu d’un uppercut envoyé en pleine face des poids-lourds de l’industrie, tous ou presque assis face à lui : « Une série magnifique, sur l’importance de la dignité et de prendre les bonnes décisions, produite par une entreprise qui exploite les gens en Chine. Apple, Amazon, Disney… C’est incroyable. Si Daech lançait un service de streaming, vous appelleriez votre agent », a-t-il lancé envers l’industrie du cinéma et un Tim Cook (le patron d’Apple) médusé.

Certains d’entre vous on passé moins de temps à l’école que Greta Thunberg.

À peine un coup à droite qu’une autre pêche savamment travaillée à l’ironie so british fuse : « Donc si vous gagnez un Golden Globe ce soir, ne l’utilisez pas pour venir parler sur scène et parler politique. Vous n’êtes pas bien placé pour donner des leçons au public sur quoi que ce soit. Vous ne connaissez rien au vrai monde. Certains d’entre vous ont passé moins de temps à l’école que Greta Thunberg ». Mister Gervais règne en maître, ses répliques travaillées au couteau passent car le ton est au je-m’en-foutisme le plus total. Comme c’est bon.

Ses autres piques sur la vie intime de Leo DiCaprio, le prince Andrew ou Epstein et Weinstein sont plus savoureuses les unes que les autres. Ricky se permet tout, se fait même bipper par la censure. Il avait prévenu que c’était sa dernière fois (cinquième présentation de la cérémonie) et s’en donne à coeur joie.

Mais l’impertinence ne s’arrête pas au seul hôte de la soirée. Venu présenter le film Jojo Rabbit sur scène, Sacha Baron-Cohen s’est joyeusement lâché sur le boss de Facebook Mark Zuckerberg : « Le héros du prochain film est un enfant naïf et égaré qui répand la propagande nazie et n’a que des amis imaginaires. Son nom est Mark Zuckerberg. Oh… désolé, désolé… C’est une vieille introduction pour The Social Network ». Les auteurs des Golden Globes étaient bien inspirés à l’écriture des textes, bien servis par des interprètes qui savent comment manier les mots (et souligner les maux).

Comme attendu, Phoebe Waller-Bridge est pour sa part montée deux fois sur scène. Sacrée des titres de Meilleure comédie et de Meilleure actrice dans une comédie pour Fleabag, sa pépite qui a fait d’elle une superstar, la brillante auteure britannique en a profité pour glisser un salut coquin des plus étonnants« Personnellement, je voudrais également remercier Obama de nous avoir mis sur sa liste. Comme certains d’entre vous le savent peut-être, il a toujours été sur la mienne ! », a-t-elle lancé. Pour comprendre le clin d’oeil, précisons que Fleabag fait partie de la liste des meilleurs films et séries de l’année 2019 de l’ancien président américain. Et que, justement, le tout premier épisode du show voit Phoebe Waller-Bridge se masturber en regardant… un discours d’Obama.

F-word VS. puritanisme

Quoi de mieux qu’un discours ému de Joaquin Phoenix, auréolé de la statuette dorée pour le meilleur rôle dramatique dans Joker, pour clôre cette soirée de la meilleure des manières. Au-delà des traditionnels remerciements à ses proches, Phoenix a utilisé son moment pour parler de son engagement pour l’écologie et l’antispécisme. Il est entre autres revenu sur le choix des Golden Globes d’offrir à ses invités un repas entièrement vegan : « C’était un choix très audacieux de proposer un repas à base de plantes uniquement, le message envoyé est fort ! ».

Sauf que l’acteur a multiplié l’utilisation du f-word, sacrilège ultime à la télévision américaine qui se traduit par des coupures sonores. « On sait bien qu’il n’y a pas de p**tain de meilleur acteur », a-t-il notamment adressé à ses concurrents du soir. Une forme de censure que les internautes n’ont pas manqué de faire remarquer sur les réseaux sociaux.

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Il n’en reste que la cérémonie des Golden Globes, organisée par l’Association hollywoodienne de la presse étrangère et donc bien moins consensuelle que les Oscars, se démarque par un ton irrévérencieux rafraîchissant. Loin de vouloir soumettre une injonction télévisuelle à rire et ne pas (s’) ennuyer, il serait bon que les autres cérémonies se fassent plus transgressives, mordantes. Car si on y réfléchit deux minutes, à part nous donner des indications sur les goûts et les couleurs des votants, ces rassemblement ne sont-ils pas finalement des bon prétextes pour déconner tout en prenant du recul sur nous-même ?

On gardera le mot de la fin pour Blanche Gardin, qui en recevant son deuxième Molière de l’humour en mai dernier livrait un discours décapant mais surtout inspirant : « Dans cette période sinistre, la tâche qui nous incombe de faire rire s’apparente plus à de la médecine d’urgence que du divertissement ». La voie à suivre, assurément. Et avec impertinence s’il vous plaît.

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