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Mathieu Kassovitz : « Le cinéma que j’aime, j’en ai fait le tour »

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Mathieu Kassovitz. | © Paris Match / François Berhier.

Cinéma et Docu

L’acteur fait son retour dans la cinquième saison du Bureau des légendes. Le succès de la série sur Canal + n’a pas eu raison de son franc-parler ! Extraits de notre interview.

D’après un article Paris Match France de Karelle Fitoussi

Certains l’ont découvert en tant que Malotru dans Le bureau des légendes . D’autres le suivent depuis ses débuts fracassants de réalisateur avec La haine il y a vingt-cinq ans. De coups d’éclat en vraies-fausses sorties de route, Mathieu Kassovitz est un cas à part dans le cinéma français. Aussi volontiers grande gueule à la ville qu’il est insaisissable en espion au cœur tendre dans l’excellente série phare de Canal +… qui pourrait bien s’arrêter cette année après cinq saisons de bons et loyaux services.

Paris Match. Cette cinquième saison du Bureau des légendes est annoncée comme l’épilogue de la série. Peut-on vraiment vous faire confiance ?
Mathieu Kassovitz. C’est la dernière saison dans le sens où Eric [Rochant] a imaginé chaque saison comme la dernière. Mais une suite est possible, voire probable. Elle est à l’appréciation du spectateur. Pour l’instant, Eric est arrivé au bout de sa démarche. Mais s’il se repose six mois, ce qu’il n’a pas été capable de faire pendant les cinq dernières années à cause du rythme hyper soutenu, il y reviendra. Il a encore de la marge pour deux ou trois saisons s’il le veut. (…)

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Pourquoi avoir eu envie de réaliser certains épisodes ?
Parce que je me fais chier sur le tournage. Vous pensez vraiment qu’entre les prises je m’entraîne à parler comme Malotru ? Non, je vais dans ma loge et j’attends la prochaine scène. Du coup, je leur ai dit : « Vous avez un réalisateur sur place, autant l’utiliser. »

Je ne vais pas refaire un film sur la banlieue, j’ai 52 ans, je vis dans une banlieue chic ! Je ne connais pas les petits d’aujourd’hui !

Ça fait presque dix ans que vous n’avez pas réalisé de film… Vous avez renoncé ?
Le cinéma a changé… J’ai encore des projets, mais ce sera peut-être un peu différent du cinéma pur et dur que j’aime. Parce que ce cinéma-là, j’en ai fait le tour. Mon cinéma à moi est obsolète aujourd’hui.

Pourtant, Les misérables, c’est un peu La haine vingt-cinq ans après.
Tout le monde me dit : « Pourquoi tu ne fais pas La haine 2 ? » Mais je ne vais pas refaire un film sur la banlieue, j’ai 52 ans, je vis dans une banlieue chic ! Je ne connais pas les petits d’aujourd’hui, ce qu’ils écoutent, ce qu’ils aiment, ça ne m’intéresse pas. Donc ce n’est pas à moi de le faire.

Vous n’allez plus au cinéma ?
Non, je m’endors.

Depuis quand ?
Ça fait une dizaine d’années. Mais jusqu’aux années 2000, j’ai vu TOUT le cinéma. À cette période, c’est devenu quelque chose de différent, avec les effets spéciaux digitaux. On n’est plus dans la même fabrication. Pour battre un Taxi Driver ou pour m’impressionner plus qu’un Soy Cuba en termes de plans-séquences, ou que n’importe quel Kubrick, je ne vois pas qui… C’est devenu une telle consommation de masse que je regarde les films sur mon téléphone. Parfois piratés pour voir si ça vaut le coup d’être acheté. Des films à 300 millions de dollars !

Je ne comprends pas pourquoi « Le chant du loup » n’a pas eu les César du meilleur premier film.

Vous ne citez aucun Français !
Mes attentes sont tellement hautes, mon professionnalisme a tellement pris le pas sur mon plaisir… Ce serait comme être magicien et aller voir un autre magicien. Si j’estime être bon, faut que je tombe sur un mec dont je puisse penser : « Putain, je ne comprends pas comment il a fait ! » Or, aujourd’hui, la réponse sera toujours : « Ça a été fait en digital. » Donc ce n’est qu’une histoire de budget, ce n’est plus une histoire d’invention.

Si vous ne vous intéressez qu’au cinéma à grand spectacle…
Mais si je vais vers un cinéma deux-pièces cuisine, un cinéma français, qu’est-ce que vous voulez faire de mieux que ce qui a déjà été fait pendant cent ans ?

Aux César, vous auriez voté pour quel œuvre ?
Pour Le chant du loup. Je ne comprends pas pourquoi il n’a pas eu les César du meilleur premier film, du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur montage, du meilleur scénario ! C’est hallucinant qu’un long-métrage d’une telle qualité soit si peu nommé. Il n’y a pas un scénariste français qui soit capable de sortir ce scénario-là : un premier film où il arrive à tourner en mer, avec la guerre, avec un budget ridicule… Et ça n’est pas reconnu !

J’ai réalisé des films que personne n’a réalisés.

Vous trouvez plus de satisfaction dans le fait d’être acteur ?
Je trouve plus de satisfaction dans le fait d’être acteur dans Le bureau des légendes, où je sais que, depuis cinq ans, on fait un super bon boulot. J’ai la chance d’avoir deux métiers, donc quand il y en a un qui ne marche pas, je peux me concentrer sur l’autre.

Vous avez tourné avec Spielberg, avec Haneke… C’est ironique parce qu’à l’origine être acteur n’était pas votre ambition.
J’ai la chance de travailler avec ceux qui m’ont inspiré en tant que réalisateur, je ne suis pas amer. J’ai réalisé des films que personne n’a réalisés. Réussir à faire La haine, un film en noir et blanc sur les banlieues, arriver à faire Assassin(s), un film ultraviolent sur les médias, arriver à faire L’ordre et la morale, Babylon A.D.… Ce sont des expériences que très peu de réalisateurs ont vécues. C’était des expériences de vie, donc je suis rempli.

Même Babylon A.D., dont le tournage hollywoodien s’est révélé un cauchemar ?
Surtout Babylon ! Tu peux voir la vie en termes de défaites, mais, moi, je n’ai jamais vécu les choses comme ça. Soit tu arrives à faire ce que tu veux, soit tu apprends et, pour le prochain, tu feras mieux. Mais il n’y a pas de défaite. La défaite, c’est de perdre des élections.

Les gilets jaunes, ils sont tombés sur un truc en disant : « Mon Dieu, c’est du fascisme. » Il y a une bonne raison pour que l’autre pauvreté française – la banlieue – n’ait pas été représentée par les gilets jaunes ! Parce que les banlieusards, ça fait trente ans qu’on sort, ça fait trente ans qu’on sait ça !

Vous aviez défendu Macron aux dernières élections. Vous assumez ?
J’ai juste dit : « Laissez Macron tranquille, laissez-le évoluer ! » Parce qu’au bout de six mois de mandat, tout le monde lui crachait dessus, j’ai dit : « Attendez, pour une fois qu’on a un mec de 40 ans qui sait parler anglais et qui présente bien… » Après, qu’il soit mieux ou moins bien que les autres, on ne sait pas, on verra. Je serai le premier à vouloir lui couper la tête s’il nous trahit…

Vous qui avez toujours dénoncé les violences policières, comment avez-vous réagi face à la crise des gilets jaunes ?
Quelles violences ? Quels abus ? Ce n’est pas des violences policières, les gars ! Ça, c’est du maintien de l’ordre fait par des CRS dont le travail est de taper sur les gens. Ça fait trente ans que je manifeste, que je suis dans la rue avec des petits Noirs de banlieue qui se font soit tirer une balle dans la tête, soit étrangler, soit étouffer. Les vraies violences policières sur des mecs qui se promènent dans la rue et qui soudain sont morts, je les ai vécues ! J’ai manifesté avec les familles et j’ai cassé de rage des boutiques avec ces mecs. A l’époque, il n’y avait pas de caméra ni de téléphone pour prouver que tu t’étais fait maraver par cinq keufs qui te laissaient sur le trottoir. Ce n’est pas du tout la même chose. Aujourd’hui, tout le monde a des preuves. Et les gilets jaunes, ils sont tombés sur un truc en disant : « Mon Dieu, c’est du fascisme. » Il y a une bonne raison pour que l’autre pauvreté française – la banlieue – n’ait pas été représentée par les gilets jaunes ! Parce que les banlieusards, ça fait trente ans qu’on sort, ça fait trente ans qu’on sait ça !

Ladj, ce n’est même pas un Noir qui vient du VIe arrondissement, c’est un Noir qui vient du ter-ter… Le mec, il a été en prison, ses copains sont musulmans.

Vous dites “on”…
Les gens de la rue. Je ne suis pas un banlieusard, mais j’ai vécu toute ma vie avec des banlieusards. Ce sont mes amis. Tu n’as pas besoin de venir d’un endroit pour te sentir concerné… Si tu veux rester dans ton univers, très bien, tu continues à penser que c’est les autres… Mais vivre dans l’ignorance des autres, ça s’appelle du racisme.

Vous étiez le premier, énervé, à vouloir faire la révolution il y a vingt-cinq ans… Vous ne pouvez pas comprendre que des jeunes soient tout autant révoltés aujourd’hui ?
J’ai 52 ans. Quand j’étais petit, on nous disait : « Dans trente ans, c’est la fin du monde. » Aujourd’hui, c’est la vraie fin du monde ! Et on le voit tous les jours, que ce soit le virus, les incendies en Australie ou le glacier ! Alors les problèmes entre les hommes et les femmes, super, les problèmes des LGBT, super. O.K., il faut régler tout ça, mais on a un plus gros problème.

Vous avez signé une tribune qui dénonce le manque de diversité dans le cinéma français…
Je ne sais pas ce que j’ai signé. Mais je ne signe pas cette tribune-là cette année-là ! Je ne signe pas une tribune qui dit qu’il y a un problème avec les minorités l’année où Roschdy Zem, un Arabe avec un gros nez et un talent démesuré, gagne le César du meilleur acteur. Et que Les misérables gagnent celui du meilleur film… Ladj, ce n’est même pas un Noir qui vient du VIe arrondissement, c’est un Noir qui vient du ter-ter… Le mec, il a été en prison, ses copains sont musulmans.

Je suis outré par ce que Roman Polanski a fait à l’époque. J’ai une petite fille… Mais je trouve que c’est la mauvaise victime de ce mouvement et que ce n’est pas bien de le prendre pour cible.

Pour vous, les choses ont donc progressé ?
Evidemment ! Et heureusement qu’il y a eu des mouvements comme #MeToo qui ont accéléré les choses.

Votre opinion sur Roman Polanski ?
Je suis outré par ce qu’il a fait à l’époque. J’ai une petite fille… Mais je trouve que c’est la mauvaise victime de ce mouvement et que ce n’est pas bien de le prendre pour cible. Il a fait des conneries, il s’est mal comporté et il s’est mal exprimé après. D’accord. Mais il y a des gens qui méritent vraiment, et c’est sur eux qu’il faut se concentrer. Klaus Barbie, O.K., tu t’acharnes sur lui jusqu’au bout. Polanski, j’ai vraiment du mal. Faut pas mettre tout le monde dans le même panier.

Est-on en train de brider la liberté d’expression et la création ?
Non, la création, on s’en fout ! Il y a des choses légitimes sur lesquelles on est tous d’accord. Il y a des hommes qui sont des porcs et qui font beaucoup de mal autour d’eux. On le subit, nous aussi, dans nos interactions, qui sont désormais faussées par ces quelques connards ; ça rend toute discussion très difficile. J’ai dit aux César : « J’espère qu’on va continuer à se séduire les uns les autres, » et j’ai vu des gens qui commentaient en disant « séduction = viol« , ça va trop loin… J’ai commencé à m’exprimer dans un pays qui n’était pas politiquement correct. On avait le droit de se poser des questions. On avait le droit de ne pas être d’accord, d’aller à l’encontre d’un système. Aujourd’hui, on ne peut plus.

Votre fille Carmen est, à 17 ans, l’héroïne de l’excellente série de France 2, Stalk. Ça ne vous a pas inquiété qu’elle veuille suivre si jeune vos traces ?
Ah non ! Elle voulait passer son bac, je lui ai dit : « Tu t’en fous ! Ne perds pas ton temps, tu veux être actrice, ça marche, profite ! Si tu découvres dans cinq ans que tu veux être docteure, tu repasseras ton bac en candidat libre. »

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On est loin de l’habituel « passe ton bac d’abord »…
J’ai souvent un discours opposé aux autres. C’est moi qui suis fou ou c’est vous ? J’ai tendance à penser que c’est vous ! [Il rit.] n Interview Karelle Fitoussi

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