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L’Amérique très profonde de David Lynch

Vidéo Cinéma et Docu

The Art Life, le grand documentaire sur le réalisateur de Twin Peaks sort en salles en Belgique ce mercredi 17 mai. Sa diffusion est parallèle au lancement de la nouvelle saison de la série culte, dont deux épisodes sont présentés au Festival de Cannes en avant-première mondiale.

L’affiche du documentaire.

Il fume comme une cheminée, sa mèche blanche a gardé l’élan des années d’or, il incarne le cliché inoxydable d’un Américain nourri au lait des fifties. Il évolue doucement dans un énorme bazar : son atelier de L.A. Le documentaire y a été tourné durant deux ans et demi, mille heures de film au total. Fondu de méditation, David Lynch y aborde comme un sage qui n’aurait pas mûri, ses années d’initiation dans l’Amérique profonde. Le shooting a lieu dans sa villa, sur une colline de la Cité des anges.

Il peint – des tableaux expressionnistes aux contours parfois crus. On le voit coller, poncer, malaxer la matière. Il écoute sa propre musique et dialogue par moments avec sa plus jeune fille, Lula, trois ou quatre ans lors du tournage. Les réalisateurs du documentaire (Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm) le suivent dans ses travaux manuels. Il s’exprime tout en triturant la matière qu’il aime. Le portrait est volontairement inachevé. Il s’interrompt à l’heure où Lynch entame sa grande carrière au cinéma.

De la routine des banlieues middle-class aux premiers émois hollywoodiens, l’enfance fondatrice du cinéaste-artiste est racontée sans emphase par le maître. C’est l’immersion dans le cerveau d’un géant qui raffole des territoires confinés. Il dépeint cette prime jeunesse avec une sorte de détachement étonné, obstiné, obsédé par le décor global. Ces tranches de vie familiale l’ont construit et continuent de l’imprégner. Sur fond de monologue surgissent des images un peu granuleuses, quelques flashes d’archives privées, en noir et blanc. Jamais provocateur, Lynch explique son exploration intérieure. Il dit comment son univers, cette “vie dédiée à l’art”, a vu le jour dans un jardin.

Le charme fécond des suburbs

Idaho, Caroline du Nord, Virginie. La famille du jeune David, qui est né dans le Montana, déménage volontiers. A l’américaine. Son père est scientifique, il travaille au ministère de l’Agriculture, sa mère, professeur d’anglais. Une famille presbytérienne. Le garçon évolue sur un territoire minuscule, entre deux clôtures, deux allées rectilignes, deux carrés de verdure avec panier de basket.

L’Amérique des suburbs est là, à la fois atrocement étriquée et magistrale dans sa fédondité. Lynch la décrit comme une expérience. Il puise dans cet étouffement d’une vie “régulière”, dans son statut de “Wasp” en herbe, une capacité de travail impériale.

Les jardins américains, le neighbourhood qu’il exploitera inlassablement dans ses films sont au coeur de la démarche. Un macrocosme se déploie entre deux haies, entre ces carrés de gazon taillés au cordeau. On entrevoit la pelouse vert pétant de Blue Velvet ou Une histoire vraie (The Straight Story). On voit aussi les routes américaines, symboles de frontières, d’accidents, d’échappées, de fuites, de transitions. De feu, de fièvre, de vie et de mort. On les retrouve dans Lost Highway, Sailor et Lula (Wild at Heart), d’autres encore.

Lynch observe, se gave d’informations. Il ne ressemble pas à ses frère et soeur, plus traditionnels, mais n’est pas non plus dans la rébellion pur jus. Il parle des jeux dans la boue qui éveillent sa vocation de plasticien. Ses parents sentent son talent mais lui ancrent les pieds dans la terre. Sa mère ne lui achète pas d’album à colorier pour éviter que les formes préfabriquées ne minent ses élans graphiques. Son père le fait bricoler. Il lui apprend les règles du savoir-survivre. Du costaud : toute aide parentale doit se doubler de son équivalent en énergie propre.

Cadavres exquis

Plusieurs scènes vécues marquent Lynch. Il y a les drames cachés de la bourgade. Ce déménagement de voisins qui le bouleverse et dont il n’arrivera pas à parler. Cette femme hallucinée qui apparaît dans le quartier, nue, la bouche ensanglantée. Les apparitions mystère sont un autre élément récurrent dans sa production, on en retrouve un bel exemple dans “Blue Velvet”. Le blondinet inspiré dissèque les chats du voisinage. Des images qu’on retrouvera dans Eraserhead (1977), son premier long métrage expérimental. “A chaque fois que vous créez quelque chose, une peinture ou quoi que ce soit”, dit-il, “vous avez des idées. Parfois le passé peut conjurer ces idées et leur donner une certaine tonalité. Même si elles sont neuves, le passé les colore”.

La famille déménage encore. Lynch doit ajuster son monde à Philadelphie, qu’il décrira comme “la plus dégradée, la plus malade, la plus décadente (…) des villes américaines”. La vie fantasmagorique des banlieues vertes devient une épreuve dans la métropole “sale”, où le péril guette.

Il rencontre celle qui sera sa première épouse, Peggy Reavey, peintre. Il emménage avec elle. Le couple est une forme de renoncement qui lui permettra, il l’analysera ainsi plus tard, de se consacrer à son art.

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Entre autres anecdotes de l’époque, Lynch raconte cette visite à la morgue, une expédition qu’il a sollicitée. Il se réjouit de l’accès qu’on lui a donné. Il imagine ces vies qu’ont eues les corps alignés. Un jour, son père découvre au sous-sol une collection d’animaux morts que David conserve pour les étudier. La voix blanche, le paternel lui conseille de ne jamais procréer. Il ignore alors que la femme de Lynch est déjà enceinte. Cette phrase glaçante, lancée dans une voiture, Lynch se la remémore la gorge nouée. Jennifer Lynch, sa première fille, réalisatrice elle-même, naîtra avec un pied-bot.

La paternité, l’enfantement, l’enfermement, le sexe, la mort, se retrouveront dans les fils très rouges de Eraserhead. Un ensemble de séquences esthético-sonores qu’on a associées à du surréalisme à la Buñuel ou à des traits de Jérôme Bosch. Mais le monde de Lynch dépasse ces visions. Il est mouvant et échappe au cliché.

©Flickr / rozipulous

Le cosmos en petit

Il étudie les beaux-arts à Boston, puis à Washington où il rencontre le peintre expressionniste Oskar Koloschka qu’il suivra quelques semaines en Europe. Il revient à Philadelphie et intègre l’Académie de Pennsylvanie. Parmi les sujets de ses premières toiles, des corps en putréfaction auxquels manque encore le son. “Je voulais aussi que les bords disparaissent, je voulais entrer à l’intérieur. C’était spatial« . Il se met à filmer ses tableaux, leur ajoute de la matière, du relief, du mouvement. Il poursuit l’exploration de ses fantasmes de mutations. Son terrain pictural s’élargit tandis que le monde physique se ferme.

Il reste prostré dans son appartement, se repaît des programmes radio jusqu’à la mort de ses piles électriques. L’enfermement, éternel renoncement, lui ouvre des portes. Il plonge encore dans les entrailles d’un univers au goulet étroit. Il détaille ce goût du confinement, l’exploration intérieure et la hantise des espaces sans limites. Ces cauchemars de nuits noires, d’infinité, de dimensions invisibles donneront aussi la matière organique aux strates multiples de ses films. Sans relâche il bondit du microscopique au cosmique.

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Il se lance dans le court-métrage et postule à l’Américan Film Institute. Il dit sa surprise lorqu’il apprend qu’il a décroché une bourse. Après la naissance de sa fille en 68, il commence à mûrir le scénario de Eraserhead. Il tournera le film quelques années plus tard à Los Angeles, dans les écuries vides d’un manoir que lui prête l’Institute.

La Croisette s’amuse

Alors qu’il est depuis quelque temps en phase de repli spontané sur ses arts premiers – peinture, sculpture, musique… –, Lynch se retrouve aujourd’hui au centre de toutes les attentions. La sortie belge de The Art Life coïncide avec le lancement à Cannes des deux premiers épisodes de la 3e saison de “Twin Peaks”. Une nouveauté au Festival, au même titre que Top of the Lake, de l’excellente Jane Campion.

©Flickr / Jasperdo

La Croisette s’est ouverte aux séries. Une exception jusqu’ici. Interrogé sur la systématisation éventuelle de telles diffusions, Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes a temporairement calmé les ardeurs des aficionados du genre. « C’est parce que ces deux séries sont signées Lynch et Campion que nous montrons leurs films, c’est une façon de donner des nouvelles de quelques cinéastes qui nous sont chers« , a-t-il précisé

Synthèse partielle et allumée des manies du réalisateur, Twin Peaks a inscrit dans le marbre et dans les années 90 le nom de David Lynch. La saison 3 sera diffusée le 21 mai sur le network américain Showtime et dès le 22 sur Canal+.

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Il y a aussi la remasterisation des long-métrages Twin Peaks – Fire Walk With me, prequel de la série qui avait traumatisé la Croisette en 1992 (pour ses évocations libres de l’inceste, son caractère “glauque”, son évocation de la drogue, son humour absurde souvent mal compris, le “nombrilisme” de Lynch…), et Mulholland Drive.

Sybillin et dantesque, Mulholland Drive (visible le 6 juin sur Studiocanal) avait également sidéré le public en son temps (2001). En ouverture, une scène d’accident nocturne sur cette route qui grimpe le long des collines de Hollywood. Un film à énigmes, avec une structure en miroir. Une autre des obsessions cosmétiques et métaphysiques de Lynch qui n’en finit pas de brouiller les pistes.

David Lynch : The Art Life de Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm (1h30). Dès le 17/05/2017 au cinéma Galeries à Bruxelles, au Caméo à Namur, aux Grignoux à Liège, au Quai 10 à Charleroi.

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