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Émilie Dequenne : « J’ai toujours vu mes parents travailler et se consacrer à leur famille »

"En 22 ans de carrière, j’ai vécu des rencontres incroyables, à commencer par les frères Dardenne" explique l'actrice belge. | © Photo by Aurore Marechal/ABACAPRESS.COM

Cinéma et Docu

Avec Rosetta des frères Dardenne en 1999, le cinéma belge a vu naître sous les ors de Cannes une jeune actrice de 18 ans. Depuis, Émilie Dequenne n’a jamais failli à une sincérité et une rigueur qui imprègnent chacun de ses choix. Elle est aujourd’hui la marraine de la « belge collection », première édition d’une série de courts-métrages mettant en avant les jeunes comédiens belges et qui sera présentée au FIFF de Namur.


Une femme de ménage, À perdre la raison, Pas son genre, Chez nous, Au Revoir Là-haut … Émilie Dequenne va là où le propos la séduit, qu’il soit léger ou intensément dramatique. En télévision aussi, elle marque les esprits, dans La consolation ou La maladroite Ne comptez pas sur elle pour jouer les divas, malgré plusieurs récompenses, dont deux au Festival de Cannes et deux Magritte. La jeune femme donne la priorité absolue à sa famille, en France comme en Belgique.

Paris Match. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet de la « belge collection » ?
Émilie Dequenne. L’idée de promouvoir les comédiens belges. J’ai toujours su que je voulais faire ce métier et pourtant, je n’y croyais pas, perdue dans mon petit bled en Belgique. Dans les années 90, il ne se passait pas grand-chose en cinéma. J’ai commencé à penser que c’était peut-être possible en voyant le succès de Mon père, ce héros avec Marie Gillain ou du Huitième Jour, mais les opportunités étaient rares. Aujourd’hui, un jeune comédien belge a plus de possibilités de se faire connaître mais il est toujours bon de donner un coup de pouce. Nous avons, en Belgique, un vivier d’excellents comédiens.

Est-ce une occasion supplémentaire de garder le lien avec la Belgique ?
Je vous avoue que je n’y collabore pas assez à mon goût ! Au-delà de la Belgique, je suis très attachée au versant familial de ma vie et il n’est pas du tout dans mon tempérament de viser la grande carrière internationale. Sinon, je l’aurais fait depuis longtemps. Et en 22 ans, j’ai vécu des rencontres incroyables, à commencer par les frères Dardenne. J’ai eu la chance d’être bien entourée, ce qui m’a permis d’aborder les choses de façon assez raisonnée. Les frères m’ont vite permis de comprendre que jouer était un métier, un engagement, une responsabilité. Autant vous dire qu’il s’agissait d’une réalité bien éloignée de ce que j’imaginais étant gamine. Pour moi, le cinéma rimait avec paillettes, une sorte de fantasme du succès. Votre esprit est très en ébullition durant l’adolescence. Mais grâce à Luc et Jean-Pierre Dardenne, le retour au réel a été fort et cette vision précise du métier de comédienne m’a plu.

« Avant d’être une actrice, je suis une personne. »

Cet équilibre, vous l’avez aussi trouvé auprès de vos proches.
Il est vrai que mon éducation m’a aidé à garder les pieds sur terre. J’ai toujours vu mes parents travailler mais aussi se consacrer à leur famille. Ils ont la fierté de voir leurs enfants épanouis et m’ont transmis ces valeurs. Moi-même, j’ai voulu créer un foyer et faire en sorte que mes proches ne manquent de rien. Mon but dans la vie n’est pas très compliqué : voir les gens que j’aime heureux. Bien sûr, mon équilibre passe aussi par la possibilité de vivre ma passion. Je ne renonce jamais. À 5 ans, mon choix était fait, à 8 ans j’ai pris des cours et à 17 ans « Rosetta » est arrivé. Je n’ai pas eu le temps d’hésiter. Il s’est passé un truc de l’ordre du destin. À présent que ma fille Mila est grande, je ne demande qu’à tourner plus. Les séries TV ont élargi les possibilités, et c’est génial, mais les tournages sont plus courts et on a moins de temps pour préparer un rôle.

Vous avez incarné des femmes fortes, battantes, mais aussi torturées, fragilisées. Comment choisissez-vous vos films ?
Embrasser un personnage sans le juger permet une grande réflexion sur les autres en général. Avant d’être une actrice, je suis une personne. Mon combat est de dégenrer, de considérer chacun et chacune en tant qu’être humain. Les droits des femmes sont primordiaux, et je me considère comme féministe, mais le respect des femmes doit passer par le respect de l’autre. Tout part de l’éducation. Je suis mariée à un Corse qui a 15 ans de plus que moi et il m’arrive souvent de le reprendre, tout simplement sur des modes de fonctionnement ancrés depuis l’enfance. Je me rappelle, un jour en vacances, je fumais un cigare devant la mine ébahie d’un de ses amis. « Et tu la laisses fumer le cigare ? ». Il lui a répondu en rigolant que j’avais même un compte en banque et que je travaillais ! On entend encore de ces remarques aujourd’hui, cela semble incroyable. Le jour où la société intègrera que la femme est une personne, tout ira beaucoup mieux.

Ce respect de l’autre donne-t-il du sens à votre métier ?
C’est certain que j’ai une profonde empathie pour les gens, une faculté à me mettre à la place des autres, et mon désir de devenir actrice vient sûrement de là. Certains rôles sont très durs, c’est la raison pour laquelle je n’enchaîne pas les films de façon frénétique. Cette mise à nu, ce don de soi, ce lâcher-prise n’est pas tenable non-stop. J’ai besoin d’une vie à côté.

Vous avez pourtant multiplié les projets ces derniers mois et on vous verra très prochainement sur grand et petit écran.
Le tournage du film Les choses qu’on dit, Les choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret a été un véritable enchantement. J’y joue un personnage hors-normes aux côtés de Camélia Jordana que j’adore. Quant à la mini-série Un homme ordinaire de Pierre Aknine, elle s’inspire librement de la fameuse affaire Dupont de Ligonnès, interprété par Arnaud Ducret. J’interprète une espèce de hackeuse à la recherche de pistes.

Qu’espérez-vous pour le reste de cette année 2020 particulière ?
Qu’elle soit plus engagée pour l’environnement. Je pense à mes enfants, ma fille et les enfants de mon mari, une génération sous pression. J’espère une vraie prise de conscience.

La 35ème édition du Festival International du Film Francophone se déroulera du 2 au 9 octobre 2020. La Belge Collection sera à l’affiche du FIFF à Namur avec 4 courts métrages. Plus d’infos sur www.fiff.be

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