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Jérémie Renier : 26 ans de métier et des rêves bien présents

En parlant du choix de ses rôles : "J’observe la façon dont il résonne en moi, par rapport à mon état d’esprit, à ce que je vis, au réalisateur, au personnage, à un domaine ou un sujet que je n’ai pas encore abordé…" | © ©FRANCK CASTEL/MAXPPP

Cinéma et Docu

Avec trois films dans les starting-blocks, des tournages prévus et la réalisation de son premier film en solo, l’acteur belge, que l’on a vu grandir sur les écrans, démontre une densité exemplaire, possible recette de sa longévité. Pour le reste, Jérémie Renier, bientôt 40 ans, s’enthousiasme pour les chemins de vie d’autrui. L’étincelle d’un bon comédien.

 

Dans « Slalom » de Charlène Favier, il interprète un entraîneur de ski à la conduite douteuse. Place ensuite à « La vie dans les bois » de François Pirot et un personnage qui choisit une méthode radicale pour vivre douloureusement sa crise de la quarantaine. Et dans « L’Ennemi » de Stephan Streker, il incarne un homme en proie à ses démons, inspiré de l’affaire Bernard Wesphael qui a secoué la Belgique. Trois films d’une intensité éprouvante dont, il l’avoue, il n’est pas sorti indemne. Il a terminé le tournage du nouveau film de Xavier Beauvois « Albatros » qui promet également puissance et réflexion.

Peut-on oublier que l’on a vu Jérémie Renier éclore, à 14 ans, devant les caméras des frères Dardenne dans « La Promesse » ? Depuis, il y a eu d’autres films, beaucoup, 3 enfants, un restaurant et un bar à Bruxelles, des voyages et surtout le désir irrépressible de s’ouvrir aux autres.

Paris Match. Vous avez abordé, une fois encore, des univers très différents. Est-ce l’objectif qui prime toujours ?
Jérémie Renier. Je n’ai pas de plan de carrière. Un projet m’intéresse, dans sa globalité, au moment où il arrive. J’observe la façon dont il résonne en moi, par rapport à mon état d’esprit, à ce que je vis, au réalisateur, au personnage, à un domaine ou un sujet que je n’ai pas encore abordé… À chaque fois, il y a une trajectoire à trouver et c’est ce qui me motive. J’essaye d’aller vers un cinéma important et singulier. Un acteur ne maîtrise absolument pas l’après-tournage, sans compter qu’il reste l’inconnue de l’accueil du public. Plus je vieillis et plus je me rends compte que l’essentiel réside en l’instant même, celui de la création, de la rencontre avec le réalisateur, du travail sur un plateau. Pour « Slalom », je retiens l’humanité que Charlène Favier dégage, le partage avec l’équipe, des moments qui m’ont rempli. C’est évidemment très agréable d’avoir du succès mais ce sentiment est éphémère, il ne s’ancre pas de la même façon dans votre esprit qu’un échange humain intense.

Quand avez-vous compris le métier d’acteur, vous qui avez commencé très jeune ?
J’apprends de film en film et j’ai appris de mes erreurs ou de certains choix radicaux. Je crois qu’il faut suivre son instinct et rester vigilant, quant à ses émotions et à cette petite voix qui vous chuchote de prendre tel ou tel chemin. C’est vrai pour le boulot comme dans la vie !

« Plus je vieillis et plus je me rends compte que l’essentiel réside en l’instant même »

« L’Ennemi » de Stephan Streker est inspiré de l’affaire Bernard Wesphael. Ce n’est pas la première fois que vous incarnez un personnage réel.
Je vous avoue que je connaissais très mal le fait-divers et je me suis volontairement tenu éloigné de toute information, à la demande de Stephan, afin de garder une distance par rapport au personnage. Je me suis donc senti très libre dans cette histoire qui raconte la destruction d’un couple et le parcours d’un homme face à ses démons. C’est un film que j’ai pris en pleine figure la première fois que je l’ai vu, je le trouve très oppressant, on rentre dans le corps du personnage mais jamais dans son esprit. Je joue une véritable descente aux enfers. De toute façon, j’ai essayé de le comprendre et de l’humaniser puisque je devais l’interpréter. Je me suis rarement investi autant physiquement et la souffrance du personnage me poursuit. Il va falloir que je m’en lave. On ne sort pas indemne d’un enchaînement de rôles denses.

Faut-il toujours humaniser un personnage ?
Dans la limite du possible, oui, sinon comment le comprendre ? Dans « Slalom », où on aborde le sujet douloureux du viol, il fallait que je m’y retrouve en tant qu’homme tout en intégrant la vision de la réalisatrice. Un discours est toujours plus large et plus complexe qu’on ne pense. Dans les deux films, j’incarne un homme qui sombre. Et la question est : à quel moment bascule-t-on ? Et je ne parle pas de psychose totale mais de l’âme humaine. La perte de contrôle, le dérapage, qui peut concerner tout un chacun, est intéressant à analyser.

Quel est votre plus grand ennemi ?
Une forme d’insouciance qui pourrait s’avérer dangereuse. J’ai tendance à avoir trop confiance en ma bonne étoile. Je dois parvenir à un équilibre entre insouciance et vigilance.

Quand avez-vous ressenti le besoin de remplir votre vie autrement que par le seul métier d’acteur, notamment en ouvrant un bar et un restaurant ? Est-ce une façon de vous ressourcer ou de nourrir votre jeu ?
Ce sont les rencontres qui créent les opportunités. Mais j’apprécie, il est vrai, d’avoir des rêves et de tout mettre en place pour les réaliser. J’ai toujours cette envie de créer, d’explorer, de graviter autre part que dans ma propre sphère, d’autant que j’ai commencé le cinéma très jeune. Il était important, à mes yeux, de ne pas tourner en rond ou de m’épuiser. J’ai ouvert ma boîte de production afin de suivre des projets plus personnels, dont mon prochain film en tant que réalisateur, sans mon frère cette fois. Et j’adorerais ouvrir un hôtel à Bruxelles.

Entretenez-vous cette idée que tout est possible ? Ou du moins qu’il faut essayer ?
C’est la peur qui nous empêche de pénétrer dans plein d’endroits, d’aborder certains domaines. Peur de l’inconnu, de l’échec, de la confrontation… Mais enlevez la peur et vous avancez, en tombant parfois mais peu importe. Quand on se plante, on grandit. Il faut voir ses erreurs non pas comme des échecs mais comme une continuité.

En tout cas, quelle que soit votre occupation, il s’agit toujours d’aller à la rencontre des autres.
J’ai envie de rassembler les gens, souvent je trouve leur vie passionnante, j’aime les écouter. En rencontrant l’autre, on se rencontre soi. C’est tellement bien d’être toujours en mouvement, d’oser, de vivre sa passion.

Vous aurez bientôt 40 ans, dont 26 en tant qu’acteur. Vous n’avez jamais arrêté. Impressionné ?
Je suis fier au regard de la trajectoire déjà parcourue, bien que j’évite de me concentrer sur ma pomme ! Mais je suis aussi passé par des périodes de doute, en proie au sentiment d’immobilité, avec l’impression de stagner. Franchement, acteur est un métier comme un autre qui me permet de faire vivre mes enfants. C’est drôle, en ce moment on me propose surtout des rôles où je dois me vieillir. Faut dire que j’ai un physique qui ne permet pas spécialement de visualiser mon âge. En fait, je me suis toujours battu contre. Gamin, je voulais paraître plus âgé pour avoir accès à d’autres personnages. Dépasser l’âge fait aussi partie du jeu de la transformation et de mon plaisir d’acteur.

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©Belga

« Il faut voir ses erreurs non pas comme des échecs mais comme une continuité. »

Quelle sera la prochaine étape ?
Je vais tourner dans le nouveau film de Philippe Le Gay, un thriller avec François Cluzet, Bérénice Bejo et mon camarade Jonathan Zaccaï. Et puis je m’attaque à mon film que j’ai écrit avec Thomas Gunzig et qui se tournera à Bruxelles. J’ai envie de montrer ce que cette ville représente à mes yeux en réalisant un film personnel sans pour autant raconter mon histoire.

Quelle est la première image qui vous vient à l’évocation de Bruxelles ?
Un ciel gris avec quelques percées d’un soleil qui vient nous réchauffer. Ma ville est d’une poésie douce-amère, comme une bonne bière. Mais il y aussi une folie, les chantiers, le bruit des trams. Un vrai brol ! Pour moi qui vis entre Bruxelles, Paris et Valence en Espagne, je n’ai qu’ici cette impression de transformation permanente.

Pourquoi Valence ?
Avec ma femme, nous voulions du soleil, pas trop loin de la Belgique. Je reste un nomade dans l’âme, j’aime bouger et explorer d’autres villes.

Le film « Slalom » sort en salles le 4 novembre. « L’Ennemi » sera présenté au Filmfestival de Gand le 17 octobre.

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