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Louis Garrel à Cannes : « On a fabriqué ce personnage qui n’est pas tout à fait Godard, mais qui est notre Godard »

Louis Garrel au photocall du "Redoutable". | © AFP PHOTO / Anne-Christine POUJOULAT

Cinéma et Docu

« Impossible ! », a lâché Louis Garrel quand le réalisateur Michel Hazanavicius lui a proposé le rôle de Godard dans Le Redoutable. Et pourtant, le jeune acteur français l’incarne à la perfection. Critique du film et rencontre.

Paris 1967. Jean Luc Godard, le cinéaste le plus en vue de sa génération, tourne La Chinoise avec la femme qu’il aime, Anne Wiazemsky, de 20 ans sa cadette. Ils sont heureux, amoureux, séduisants, ils se marient. Mais la réception du film à sa sortie enclenche chez Jean Luc une remise en question profonde. Mai 68 va amplifier le processus, et la crise que traverse Jean Luc va le transformer profondément passant de cinéaste star en artiste maoiste hors système aussi incompris qu’incompréhensible.

Il fallait une certaine dose de courage – ou d’insouciance – pour affronter la meute des critiques cannois avec une comédie sur Jean-Luc Godard, intouchable parmi les intouchables. Du cran, Michel Hazanavicius en a. Après le triomphe de The Artist, pour lequel Jean Dujardin avait raflé le prix d’interprétation à Cannes, avant les triomphes que l’on connait aux César, puis aux Oscars, il avait subi le feu des critiques pour The Search, mélodrame trop poussiéreux sur la guerre en Tchétchénie. S’il lit ses quelques lignes, rassurons-le. Le film a été applaudi et l’on a même entendu des rires – oui des rires – accompagner les saillies verbales de « son » Jean-Luc Godard.

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Inutile de connaitre le Missel godardien par coeur : si le film suit des éléments précis de la vie du cinéaste et d’Anne Wiazemsky, la petite-fille de François Mauriac qui va partager sa vie de 1966 à 1970, Michel Hazanavicius s’écarte des faits historiques pour raconter avec une inventivité folle la dérive créatrice de celui qui était alors l’égal des Beatles. Le Redoutable est aussi une forme d’autoportrait. L’auteur d’OSS117 ne prétend pas être l’égal de Jean-Luc Godard, mais ce n’est pas un hasard s’il met en scène un grand brun taciturne qui s’offusque quand sa femme actrice s’éloigne du foyer familial le temps d’un rôle. Le film se termine aussi par un point interrogation sur la place du cinéaste face aux idéaux révolutionnaires qu’il prétend adopter, réflexion à laquelle le co-président actuel de la société civile des auteurs-réalisateurs-producteurs (ARP) ne doit pas être insensible…

Comédie pop réjouissante, Le Redoutable est aussi l’affirmation d’un grand talent comique, celui de Louis Garrel, parfait dans un rôle pourtant totalement casse-gueule. Il compose un JLG à la fois horripilant et génial, agaçant et désopilant, un cinéaste extravagant qui devient peu à peu un sale con. La statue de l’idole Godard est déboulonnée à grand coup de travelling et ce pour la bonne cause cinéphile. Car c’est peut-être là la grande réussite du film : en montrant que le Dieu du cinéma était un humain comme les autres, parfois haïssable et égoïste, il nous a donné envie de revoir ses films, devenus soudain moins intimidants à nos yeux. Alors tout ne marche pas dans Le Redoutable, mais on aime ce cinéma qui ose, qui fracasse les genres et essaie de surprendre le spectateur.

©AFP PHOTO / Anne-Christine POUJOULAT -Michel Hazanavicius et Louis Garrel sur la croisette.

Nous avons rencontré Louis Garrel, parfait en Jean-Luc Godard de Michel Hazanavicius, présenté en compétition lors du 70e Festival de Cannes.

Paris Match. Incarner Godard a tout de suite été une évidence ?
Louis Garrel. Non. La première fois que j’ai rencontré Michel Hazanavicius, j’étais sur la réserve… Mais c’est comme lorsque deux personnes se rencontrent : on s’est reniflé et on a tout de suite su qu’on allait bien s’aimer. Quand je lui ai demandé pourquoi il avait pensé à moi et qu’il a répondu « pour jouer Godard », il y a eu un gros silence.  Je lui ai dit « Impossible ! » Il m’a rétorqué : « Laisse moi travailler le scénario... »

Vous aviez déjà imité Godard à la radio…
Le problème n’était pas seulement là. Ce serait trop facile. Parvenir à faire tenir tout un film sur l’image de Godard qui lui-même a fait des films et a tellement révolutionné le cinéma me paraissait impossible. Je n’arrivais pas à comprendre ce que Michel voulait faire. Puis j’ai lu le scenario et j’ai été énervé d’aimer ! Je lisais les pages et je me disais « Mais c’est très bien ! » Je retrouvais son esprit de comédie, sa fantaisie, ses détournements… Et plein de références à son cinéma que je comprenais.

Il n’a pas le même rapport affectif que moi à la Nouvelle Vague, à Godard…  J’aimais ça.

Michel Hazanavicius et vous venez de cinémas très différents l’un de l’autre. Ça ne vous a pas effrayé ?
Non, je pense au contraire que si ce film n’avait pas été réalisé par Michel, je n’aurais pas pu le faire. C’est parce qu’on était dans deux positions très différentes, qu’on n’appartient pas au même imaginaire qu’on a pu dialoguer et jouer ensemble. Il n’a pas le même rapport affectif que moi à la Nouvelle Vague, à Godard…  J’aimais ça.

Avez-vous eu des désaccords avec lui concernant la façon de représenter Godard ?
Non, on a beaucoup cherché ensemble, tâtonné. Au départ, on est vraiment parti d’une feuille blanche, avec l’idée qu’on n’allait pas transformer ma voix. Puis en lisant le scenario ensemble, on a vu que quelque chose manquait. Et petit à petit, comme Michel est très graphique et qu’il sait dessiner, un jour il m’a dit « tu vois quand je le dessine, c’est comme ça, en 3 traits ». J’ai vu que les signes distinctifs étaient pour lui les cheveux, puis les lunettes. Ensuite on s’est occupé de la voix, de la musique… Ça s’est passé pas à pas. On a fabriqué ce personnage qui n’est pas tout à fait Godard mais qui est notre Godard.

Vous plaisantez, c’est complètement Godard, du moins physiquement.
Oui physiquement, vous avez raison, il a l’air de lui ressembler, il y a des photos parfois où c’est un peu troublant. Alors qu’à l’origine, je ne lui ressemble pas du tout. Je n’ai pas le même nez, je n’ai pas sa tête… Mais j’ai quand même gardé mon nez pour l’incarner. On a juste changé mes cheveux.

Un gros changement, Louis Garrel sans ses boucles!
Oui les cheveux, ce n’était pas agréable, je n’avais pas envie. La perruque, même comme spectateur, ça me gêne toujours quand je le remarque donc on a vraiment été attentif à ce détail. On a fait plein d’essais, on a travaillé la perruque très longtemps !

Il y a des scènes très drôles où dans la rue, Godard se fait héler par des spectateurs qui lui reprochent de ne plus refaire À bout de souffle ou Pierrot le fou
Oui. J’ai compris plus tard qu’il y avait aussi dans ce film un portrait caché de Michel. Parce qu’après The Artist, il a fait The Search qui a été très très mal reçu. Et les gens n’ont pas arrêté de lui dire « Quand est-ce que vous refaites des comédies ?! », « Quand est-ce que vous refaites un film avec Jean Dujardin ? » C’est ça qu’il a perçu en lisant le livre d’Anne Wiazemsky et il s’est dit « tiens, je pourrais essayer d’investir cette histoire à des endroits personnels ».

Ce que j’aime dans cette période, c’est le côté comédie à l’italienne.

Comment expliquer que vous ayez si souvent joué Mai 68 au cinéma ? C’est un fantasme ?
En effet, il y a eu The Dreamers, Les amants réguliers, celui-ci… Quatre fois si l’on inclut le film que j’ai réalisé ! C’est un peu dingue quand on y pense ! Ce que j’aime dans cette période, c’est le côté comédie à l’italienne : ils passaient leur temps à se contredire les uns des autres et ils avaient tous un peu raison et tort. On pouvait balancer des choses politiques sans tomber ni dans l’idéologie ni dans la nostalgie et le « c’était mieux avant ».

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Quel effet ça fait de donner la réplique à un faux Bernardo Bertolucci alors vous avez bien connu le vrai qui vous a dirigé dans The dreamers en 2003?
J’ai appelé Bernardo en lui disant: « T’inquiètes pas, je m’occupe de l’acteur, je vérifie qu’il est bien ! » Puis je l’ai rassuré : « L’acteur est vraiment très beau » (rires). Lorsqu’il a vu en photo, il m’a dit que l’acteur avait plus de testostérone que lui ! Mais il n’a pas encore vu le film ! (rires) J’ai hâte qu’il le voie.

Vous avez rencontré Anne Wiazmemsky ?
Non, pas encore. Mais je crois qu’elle est à Cannes et va monter les marches avec nous. Elle a vu le film deux fois et j’ai entendu dire qu’elle l’avait beaucoup aimé.

Et Godard ?
Non, jamais.

©AFP PHOTO / Alberto PIZZOLI

Comment avez-vous découvert son cinéma ?
Le premier film de Godard que j’ai vu, c’était Hélas pour moi que j’ai découvert avec mon père mais j’étais trop petit, je ne comprenais rien et je m’étais ennuyé. J’ai compris par la suite que c’était adapté du mythe d’Amphitryon. Ensuite, c’est par Truffaut parce que j’ai eu envie de regarder tous les films avec Jean-Pierre Léaud que j’ai regardé Masculin Féminin avec aussi Chantal Goya. Et c’est en découvrant ce film que je me suis dit: « Mais qui est ce type qui est un formaliste fou tout en restant charmant ? » Après, j’ai découvert Le Mépris que j’ai trouvé sensationnel et magnifique.

Quel est votre Godard préféré ?
Ça change tout le temps… Dans sa première époque, mon préféré, c’est Pierrot le fou. Et Masculin féminin, enfin tous quasiment. Sauf peut-être Une femme mariée dont je suis moins fou. Ensuite, Prénom Carmen, Passion. Sauve qui peut la vie, Soigne ta droite… Parmi ses derniers, j’aime beaucoup Film socialiste. Mais j’ai moins compris Adieu au langage… En fait il m’intéresse à chaque fois, c’est vraiment celui qui réussit le plus à se renouveler mais surtout à faire rentrer le plus de motifs dans ses films : des pensées, un rapport entre une image et un son, une manière moderne de conduire le récit…

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