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Noée Abita : « La femme fragile, non merci ! »

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Noée Abita en 2020 au 46ème Festival du Film de Deauville. | © FRANCK CASTEL/MAXPPP.

Cinéma et Docu

À 22 ans, la comédienne, aperçue dans Le grand bain, livre une performance bluffante dans Slalom, récit clinique d’une relation d’emprise entre une toute jeune skieuse et son entraîneur quadra.

D’après un article Paris Match France de Karelle Fitoussi

De mémoire de trophées, on n’avait jamais vu ça. En janvier, Noée Abita remportait le prix Lumière de la révélation féminine, décerné par la presse internationale pour son impressionnante prestation d’ado-athlète abusée par son entraîneur dans Slalom, mais se voyait disqualifiée par l’Académie des César dans la course au meilleur espoir pour cause de pandémie de Covid et de prorogation de la sortie du film.

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À 22 ans, la comédienne aux faux airs de Mila Kunis ne semble pourtant impressionnée par aucun de ces deux événements. Les César, elle s’en fiche même royalement. « Chaque année, les gens s’insurgent de la nullité de la cérémonie, comme si on oubliait que l’année d’avant, c’était pareil. C’est beau, en même temps, d’espérer à chaque fois », lâche-t-elle, non sans ironie, de sa voix aux accents enfantins, qui ferait passer pour du miel les pires vilenies. Sa première couv d’un magazine féminin il y a deux semaines ? Même traitement : « La couv de “Elle”, c’est ma première, donc c’est chouette. Mais je pense qu’en me voyant arriver à la séance photo les gars se sont dit : “Merde, comment on va faire avec elle ?” Parce que je ne suis pas à l’aise. Les photos, les shootings, les machins, je ne suis pas douée, je ne sais pas faire… »

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Mes parents m’ont donné la force d’avoir confiance en moi et de ne pas me laisser faire

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Instagram non plus, elle n’arrive pas à s’y mettre. Sans filtre et sans maquillage, elle débarque en retard, ses yeux immenses encore embués de sommeil. Une extraterrestre à l’ère du like roi et des comédiennes biberonnées aux contrats beauté.

Slalom, tourné il y a deux ans, elle pourrait en revanche en parler des heures. Un premier film fort et important, signé Charlène Favier, sur les abus sexuels dans le sport et la (délicate) zone grise du consentement dès lors que l’histoire implique une mineure… « Ç’a été un vrai coup de foudre amical avec Charlène, on avait envie de raconter la même chose et de la même manière. J’avais déjà participé à son court-métrage sur le même thème en 2018 : un adulte qui couche avec une enfant. Qu’est-ce que ça raconte ? À quel moment c’est un viol ? Bien sûr qu’une adolescente peut tomber amoureuse, ou le croire, mais c’est à l’adulte de poser ses limites, de lui laisser le temps de vivre son expérience et sa vie ! C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup : ce que les femmes subissent et comment s’en relever. Car je n’ai aucun désir de jouer les filles laminées ! »

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À l’heure du mythe toujours tenace du pygmalion, Noée Abita sait sa chance d’avoir été révélée au cinéma à l’âge tendre de 18 ans par une réalisatrice au regard bienveillant (Léa Mysius). « J’ai eu la chance extraordinaire de n’avoir jamais été confrontée à des réalisateurs libidineux ni à une situation où je me serais dit : “Merde, qu’est-ce que je fous là ?” » Dans Ava, elle interprétait une adolescente de 13 ans qui perdait peu à peu la vue et décidait de vivre pleinement son dernier été avant la cécité. Reste un premier rôle solaire et dénudé, qui la voit instantanément comparée à la Béatrice Dalle de 37°2 le matin ou à la Charlotte Gainsbourg de L’effrontée. « Les gens manquent d’imagination, regrette-t-elle en souriant. “Femme-enfant”, par exemple, est un terme qu’on m’a souvent accolé et que je n’aime pas du tout. J’ai toujours eu conscience que j’avais une tête de bébé. À 20 ans, pour entrer en boîte, on me demandait encore ma carte d’identité. J’en ai fait une force ! Aujourd’hui, je joue une fille de 15 ans dans “Slalom”. Mais le cliché de la femme-enfant, je me suis toujours battue contre. La femme fragile, en fait, non merci ! »

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Je crois que j’ai tendance à être attirée par les rôles extrêmes, qui éprouvent mes limites et ne plaisent pas forcément à mes parents

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Sa force, elle jure qu’elle la tient de son éducation, de sa mère, qui l’a élevée seule, aux côtés d’une famille de filles d’origine sicilienne. Et d’un grand-père cinéphile très présent, qui la familiarise toute petite au cinéma italien, De Sica, Visconti… « Ils m’ont donné la force d’avoir confiance en moi et de ne pas me laisser faire. » Après les embruns d’Ava, la bien nommée Noée enchaîne – ça ne s’invente pas – les projets aquatiques : fille de Jean-Hugues Anglade dans Le grand bain et ses 4 millions d’entrées. Sirène face à Laetitia Casta dans la minisérie d’Arte Une île ou guerrière en mode survie face à un tsunami dans le court Vint la vague

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Au lendemain de Slalom, cependant, elle boit la tasse et ne tourne plus pendant un an, essorée par l’entraînement de ski intensif et un tournage exigeant. « Je crois que j’ai tendance à être attirée par les rôles extrêmes, qui éprouvent mes limites et ne plaisent pas forcément à mes parents, s’amuse-t-elle. Mais là, j’en ai un peu marre de jouer les filles perdues. »

En attendant la sortie des Passagers de la nuit, dans lequel elle vient de donner la réplique à Charlotte Gainsbourg, elle rêve tout haut de croiser un jour la caméra de Tim Burton et ses héroïnes gothiques, cite Romy Schneider, qu’elle admire tant, et confie avoir auditionné pour le sulfureux futur hit cannois Benedetta, de Paul Verhoeven, qui lui a préféré sa grande copine Daphné Patakia. Qu’importe, Noée l’affranchie trace sa route sans se retourner. Rendez-vous au sommet.

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