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« Les antécédents familiaux » : Quand l’hypocondrie pousse à retrouver son père biologique

Documentaire : Quand un pharmacien hypocondriaque part à la recherche de son père biologique

Olivier, un pharmacien hypocondriaque, se faisant ausculter par un ami médecin. | © Mathilde Blanc

Cinéma et Docu

Un documentaire belge poignant sur la quête d’un homme hypocondriaque à la recherche de ses antécédents familiaux et du décalage qu’il peut y avoir avec son entourage.

 

Alors que le Festival International du Film Documentaire Millenium se termine ce week-end, nous avons rencontré la réalisatrice Mathilde Blanc pour parler de son film Les antécédents familiaux. En compétition dans la catégorie « jeunes talents belges », ce documentaire de 28 minutes raconte l’histoire d’Olivier, un pharmacien hypocondriaque. Incapable de répondre à la question des antécédents familiaux, il décide de mener l’enquête sur son père biologique.

Mathilde Blanc raconte ici l’histoire de son père, mais aussi de sa mère qui le soutient dans ses recherches. Un documentaire fort où l’inquiétude irrationnelle liée à l’hypocondrie fait oublier tout le reste à Olivier, que ce soit la découverte de son demi-frère ou la maladie de sa femme.

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ParisMatch.be. Comment vous est venue l’idée de ce sujet ?

Mathilde Blanc. C’est l’histoire de mes parents. Alors que je terminais mes études à l’Insas, mon père (de par son obnubilation pour ses antécédents familiaux) s’est découvert un demi-frère, et de par ce biais-là, l’identité de son père biologique. Ce qui n’a pas du tout aidé son hypocondrie. Et en fait, au même moment, ma mère suivait tout un traitement autour de son cancer du sein. J’ai voulu amener une caméra pour suivre cette histoire de famille, car je trouvais ça super rocambolesque.

Documentaire : Quand un pharmacien hypocondriaque part à la recherche de son père biologique
© Mathilde Blanc

Combien de temps ont duré les recherches de votre père pour retrouver son père biologique ?

C’est allé assez vite en fait, car il avait déjà des pistes dans des livres que lui avait laissés sa mère. Il avait des photos de cet homme, où vraiment, la ressemblance était flagrante. Même sans test ADN, n’importe qui en voyant cette photo et mon père peut certifier qu’ils ont un lien de parenté.
Comme c’était un écrivain, il avait un pseudonyme. C’est donc ça la plus grosse partie de « l’enquête » : ça a été de retrouver l’identité réelle de cet homme. Et je pense que ça a duré trois ou quatre mois avant qu’il prenne contact avec le fils de cet homme-là.

Comment lui est venu l’idée de vouloir retrouver ses racines pour des besoins « médical » ?

Mon père a toujours été hypocondriaque. Du coup, j’ai un peu étudié cette maladie, et bien souvent, ça vient d’un trauma lié à l’abandon qui aurait eu lieu pendant l’enfance. Ce sont des gens qui ont besoin d’attention, qui ont peur d’être abandonné, et donc qui compensent par ça, par la peur de disparaître et d’avoir n’importe quelle maladie.
Quand il était enfant, mon père a vécu avec un homme dont il pensait être le fils, et qui lui a dit un jour (pour arrêter de payer une pension alimentaire) que ce n’était pas son père. Ce trauma qu’il a eu dans l’enfance a fait qu’il n’a pas cherché à savoir qui était son vrai père biologique. C’est quelque chose qui traine depuis des années. Maintenant, avec la vieillesse et avec son métier – parce qu’il est pharmacien dans un hôpital de campagne où il y a surtout des personnes de sa génération qui viennent pour des grosses maladies – je pense qu’il s’identifie. Et à force d’être dans ce milieu hospitalier, de consulter ses collègues médecin, et qu’à chaque fois, la question des antécédents familiaux bloque toutes les expertises de médecin, et bah ça l’a poussé à chercher. Il voulait vraiment savoir de quoi son père biologique était décédé.

Dans votre documentaire, on voit qu’il est très préoccupé par l’aspect médical, mais pas vraiment par le fait d’avoir un demi-frère. Est-ce que depuis il a repris contact ?

Il n’y a jamais eu de rencontre, mais des échanges de mails… mais c’est un peu une histoire inaboutie. Malgré que nous insistions, que ses amis insistent, que tout le monde insiste sur cette importance de rencontrer son demi-frère… il a un vrai blocage. Et même depuis le film, cela n’a pas vraiment été débloqué. C’est une démarche tellement personnelle, c’est un peu compliqué. Mais à mon grand regret, il n’y a pas eu de rencontre.

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Il y a une scène très marquante : au bout de 20 minutes (vers la fin), on découvre que votre mère a un cancer du sein. C’est un vrai twist dans le film. C’était voulu d’attendre aussi longtemps pour le montrer dans le documentaire ?

Quand j’ai commencé, je ne m’attendais pas à donner cette place finale à ma mère en fait. Et en faisant le film, je me suis moi-même rendu compte que c’était essentiel de montrer ça. Après, comme je voulais que ce documentaire ait un effet thérapeutique, je l’ai un peu vu comme une thérapie familiale pour mon père, et j’ai voulu faire un espèce de rappel à l’ordre final en intégrant le cancer de ma mère aussi tardivement.

Documentaire : Quand un pharmacien hypocondriaque part à la recherche de son père biologique
© Mathilde Blanc

Autre scène marquante : quand votre frère découvre que celui qu’il pensait être son grand-père n’est pas son grand-père biologique. Comment s’est passé le tournage de cette scène ?

Comme cette histoire est un peu étouffée au sein de notre noyau familial, je savais qu’il était au courant de peu de chose. Il savait que je faisais un film sur l’hypocondrie et le décalage entre nos parents, mais il n’avait pas vraiment toutes les infos. Un soir, je les ai confrontés et j’ai dit à mon frère : « voilà, j’ai envie de filmer les dernières démarches de notre père par rapport à ses antécédents familiaux, est-ce que tu peux être là ? », et j’ai laissé mes parents lui annoncer. Mais ce qui était intéressant lors du tournage, c’est de voir que même mes parents ne savaient plus très bien si mon frère était au courant ou pas. Donc il n’était pas au courant de toutes ces démarches, et il n’était même pas au courant que monsieur Blanc n’était pas le père biologique de notre père en fait.
Même moi j’étais surprise qu’il sache si peu de choses en fait. C’est vrai que maintenant, on est trois enfants, et il est rare que l’on se retrouve tous chez mes parents, alors on a vécu cette histoire de manière très décalée les uns et les autres. Il n’avait même jamais vu la photo du père biologique qui traine dans des livres depuis des années (cliché que ses parents lui montrent dans le documentaire, ndlr). Moi à 14 ans, j’étais tombée par hasard sur cette photo et j’avais dit à ma mère « non mais cet homme… il y a un lien de parenté, c’est pas possible ».

Comment s’est déroulé le tournage, pour que ça reste « naturel » et qu’ils oublient presque la caméra ?

Je suis allée trois semaines en amont, avant l’équipe, pour commencer à filmer des choses plus intimes, comme la séquence avec ma mère qui se masse, pour les habituer. Ensuite, quand l’équipe est arrivée, on a filmé trois semaines à deux caméras. On a tourné énormément de rush : le documentaire dure 28 minutes, mais en réalité, on a plus de 30 heures de rush. J’avais une idée et des envies, mais rien n’était écrit. On a tenté beaucoup de choses. Ce qui a joué en ma faveur, c’est que ma famille me fait confiance, donc il y avait ce lien qui était déjà acquis. Ensuite, nous étions une équipe légère avec des gens bienveillants.
Les deux choses qui m’ont aidé, je pense, c’est que d’une part mon père, hypocondriaque, est une personne qui a énormément besoin d’attention. Avoir une caméra et une équipe qui va le suivre, avoir autant d’attention (surtout de la part de sa fille qui ne vit plus dans la même ville), c’est quasi du pain béni pour lui. Donc je pense que ça a joué énormément en ma faveur.
Et ensuite, pour en revenir à l’aspect plus thérapeutique du film, ça a permis – surtout à ma mère – d’avoir une sorte de témoin qui fait qu’elle a pu parler et avoir la place de confronter mon père. Pour la scène, il fallait qu’elle lui parle, donc ça a étendu l’espace de parole et ça lui a donné l’occasion de s’exprimer plus ouvertement.

Au-delà de l’aspect thérapeutique pour votre père, est-ce que vous aviez un message plus général à faire passer à travers votre documentaire ?

Déjà, j’avais très envie de filmer une ablation du sein. Je trouve que ça n’existe pas dans les films, ou même dans les documentaires sur le sujet. Pour moi, c’était important qu’elle prenne de la place en image et en parole, parce que c’est très fréquent.
Au-delà de ça, j’avais envie de faire un documentaire pour mes parents, mais aussi de manière générale, de montrer qu’au sein d’un couple, qui a tellement l’habitude de vivre ensemble depuis longtemps, que peut-être il faut plus considérer l’autre. De montrer cette quête d’attention et de soutien, mais aussi de se remettre en question sur le soutien que l’on apporte à l’autre.
Je me pose aussi beaucoup de questions sur les liens familiaux. Je crois qu’il faut estimer à sa juste valeur les liens familiaux qui existent, qu’ils soient de sang ou non, et peut-être se détacher parfois des liens biologiques. Je trouve aussi qu’on est dans une société très axée sur les maladies, comment elles se soignent etc… mais à un moment, il faut aussi vivre et sortir de cette peur constante de la maladie.

Documentaire : Quand un pharmacien hypocondriaque part à la recherche de son père biologique
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