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The Remains : le docu choc qui suit les rescapés d’un naufrage en Méditérannée

De la famille de Farzat Jamil (à droite), 13 personnes sont décédées lors du naufrage entre les côtes turques et Lesbos... | © DR

Cinéma et Docu

Le film The Remains – Après l’odyssée va sortir au cinéma Flagey le mercredi 14 juillet à Bruxelles. Pour l’occasion, nous avons parlé à la réalisatrice belge Nathalie Borgers. Alors que la question des migrants est plus que jamais une réalité hors du temps médiatique…

 

Par Laurent Depré

Le film documentaire The Remains – Après l’odyssée suit Farzat Jamil, kurde syrien de 28 ans, qui a reçu l’asile à Vienne en Autriche. Lorsque sa famille décide de le rejoindre, l’embarcation à bord de laquelle ils se trouvent coule quelques minutes après avoir quitté la côte turque… Emportant avec elle les femmes et les enfants qui se trouvaient dans la cabine. Les survivants ramenés à Izmir par les garde-côtes turcs ainsi que Farzat depuis Vienne ont tout entrepris pour faire sortir le bateau de l’eau et récupérer les corps, en vain.

La réalisatrice, via les protagonistes, tente d’apporter des élements de réponses à des questions concrètes et humaines. Que sont devenus les survivants des morts ? Qui les a aidé́ à rechercher leurs parents disparus ? Les ont-ils retrouvés ? Que fait-on des corps non-identifiés ? Plus globalement, que se passe-t-il à Lesbos lorsqu’un corps est repêché sans preuve de son identité ? Où est-il enterré ? Qui s’occupe de sa tombe ?

Les naufrages des bateaux de migrants en Méditerranée ont dévasté de nombreuses familles. Ils ont aussi marqué les âmes et les paysages de ces bouts de terre devenus les points de passage privilégiés vers l’Europe… Dans son documentaire plein de dignité, Nathalie Borgers interroge l’état de notre civilisation.

Parismatch.be. Première question qui saute à l’esprit :  avez-vous des nouvelles récentes des protagonistes du film (Ndlr: le film a été tourné entre mai et décembre 2017) ?
Nathalie Borgers :
« Je les ai appelé récemment. La papa est toujours dépendant des médicaments et fort dépressif. Quant au frère de Farzat, qui vit seul en Allemagne donc, il n’ a pas encore pu véritablement reconstruire sa vie après avoir perdu sa femme et ses enfants dans le naufrage… Farzat, lui, a eu un autre fils et travaille depuis une grosse année en Autriche. Quant a l’épave, elle gît toujours au fond de l’eau. La Turquie dit qu’elle est en eaux trop profondes pour parvenir à la remonter. »

Quel est le plus inhumain dans ce que vous mettez en avant : les Etats qui refusent de faire des recherches pour retrouver les noyés ? Laisser un homme vivre seul avec ses fantômes dans un pays qu’il ne connait pas ? Notre propre indifférence face à ces milliers de vies détruites ?
« Vous résumez tous les aspects inhumains de ce drame… Disons que pour le dernier point, c’est un peu chacun avec sa conscience. Je ne veux pointer aucun Etat en particulier dans le film. Mais il faut savoir qu’ils ont l’obligation de retrouver les corps dans leur zone territoriale. Après, tant qu’aucune solution globale ne sera trouvée, on ira vers des choses inhumaines et qui dureront dans le temps pour ces familles. Et il me semble que le fait de pouvoir enterrer ses morts est ce qui distingue la civilisation de la non-civilisation… » 

Quel est l’avenir pour un homme séparé des siens et qui a tout perdu ? On n’entrevoit qu’un futur sombre.
« Il va vivoter… Après l’accueil et après l’avoir placé dans un appartement, plus beaucoup de gens se demandent ce que cet homme fait-là, pourqui il est là, pourquoi il est si fragilisé… Le même phénomène a été observé avec les filles de son frère Farzat à Vienne… C’étaient de jeunes filles en arrivant en Europe et elles n’ont pas été scolarisées, à peine ont-elles suivi un cours de langue allemande… A la fin, les gens ne croient même plus leur histoire. Ils doivent la crier ! »

Il se dégage aussi du documentaire de la dignité, de la retenue, du respect et de la douleur… C’est quelque chose que vous avez pu constater à Lesbos dans le chef des habitants ?
« Oui, il se dégage beaucoup d’humilité et d’humanité chez les habitants de l’île. Ils essaient d’être simplement à côté de ces familles détruites et qui peinent à se reconstruire. Comme ces gardiens de cimetière qui essaient d’embellir les tombes des migrants du mieux qu’ils peuvent. Car aucun proche ne pourra venir se recueillir devant elles… C’est ce qui m’a intéressé : ces petits gestes d’humanité dans cette tourmante d’inhumanités. » 

Le film sort alors que les feux des projecteurs ne sont plus du tout là-dessus… Quelle réaction attendez-vous ?
« On parle de matraque médiatique qui est dans les chiffres ou l’information pure. Des documentaires comme le mien, il en existe peu finalement. Le public sera là pour vivre une expérience et sera probablement déjà quelque peu sensibilisé au sujet des migrants. Pour moi, le temps médiatique n’a pas d’importance… C’est ce qui explique d’ailleurs le plan final sur cette Méditérannée au crépuscule du jour. D’autres destins tragiques vont continuer à s’y jouer. C’est toujourd d’actualité. »

©DR

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